Plus royalistes que le roi ?

Avec les Cent-Jours, la monarchie des Bourbons a, à nouveau, été mise à l’épreuve. Une fois encore, c’est à des puissances étrangères qu’il revient de placer Louis XVIII sur le trône. En moins de deux ans, à deux reprises, le roi a regagné les Tuileries par le biais de l’étranger, ce qui ne peut manquer de susciter des critiques. Au-delà de ça, la tentative de réconciliation de 1814 a été un échec, et la frange la plus royaliste de l’opinion est désormais décidée à faire entendre sa voix, dans les chambres et à travers le pays, quitte à dépasser sur sa droite la politique du roi. Celui-ci, conscient de la nécessité de jouer finement pour sécuriser son règne, se retrouve dans une position compliquée.

Les manœuvres de Fouché

Après la défaite de Napoléon à Waterloo, on l’a vu, le maintien de son régime bancal s’annonce d’autant plus compliqué. Joseph Fouché, son ministre de la Police, qui le trahissait ouvertement en correspondant avec les cours étrangères, Louis XVIII, et le duc d’Orléans, avait notamment dès le début des Cent-jours affirmé que l’aventure ne tiendrait pas longtemps et succomberait face à une défaite. On y est donc. Mais le retour du Bourbon sur le trône ne tient pas pour autant de l’évidence : à raison, les puissances étrangères peuvent lui reprocher d’avoir, par son incompétence, replongé l’Europe dans la tornade guerrière. En France même, les parlementaires libéraux sont divisés entre républicains, orléanistes, soutiens libéraux de Louis XVIII… Et que dire de tous ceux qui pourraient aspirer au maintien de l’Empire autour de la figure de l’Aiglon et d’une régence ! La même question qu’en 1814 se pose donc, et Fouché joue un rôle important dans la prise de décision finale.

L’homme a un parcours pour le moins ambigu, fait de nombreux reniements : régicide, terroriste assumé et déchristianisateur en 1793, l’un des artisans de la chute de Robespierre, ensuite ministre de la Police sous le Directoire, puis l’Empire, souvent disgracié, mais jamais totalement écarté, il dispose semble-t-il d’informations sensibles sur beaucoup de monde et sait louvoyer pour tirer son intérêt. Ne croyant pas au retour durable de Napoléon, il mise donc sur Louis XVIII, tout en capitalisant sur la peur de la contre-révolution, mais aussi sur celle d’un soulèvement jacobin. De ce point de vue, et assez étrangement, une partie de l’entourage de Louis XVIII, notamment le comte d’Artois, voit dans Fouché un outil utile pour écarter ce danger venu de la gauche.

Portrait peint de Joseph Fouché
Fouché est, durant ce début d’été 1815, un homme clé du retour des Bourbons.

De fait, Fouché manœuvre dans les jours qui suivent Waterloo comme Talleyrand l’a fait en 1814 : il endort les députés libéraux tout en leur faisant craindre une dictature napoléonienne, faisant perdre leur soutien à l’Empereur, puis manœuvre pour obtenir l’abdication de celui-ci, le 22 juin, et pour l’éloigner de Paris. Placé à la tête de la commission de gouvernement composée de cinq membres chargés d’assurer la transition, il s’arrange ensuite pour écarter tout projet de mise sur le trône d’un éventuel Napoléon II, tout en négociant avec Louis XVIII, en écartant définitivement Napoléon, et en s’entretenant avec Wellington et Talleyrand pour tenter d’obtenir une politique de conciliation et d’unité, dont Talleyrand et Fouché seraient l’incarnation. Les deux hommes ne s’apprécient pas, mais comprennent bien qu’ils ont besoin l’un de l’autre pour se maintenir. Surtout, faire accepter Fouché, régicide, par Louis XVIII, se révèle compliqué. Malgré tout, le roi se soumet à cet impératif : début juillet, à la tête de la commission de gouvernement, Fouché prépare son retour et dissout la Chambre. Le nouveau gouvernement se fera autour de Talleyrand, aux Affaires étrangères, et de Fouché, à la Police, avec l’idée de mener une politique d’union et d’oubli. Les choses ne sont cependant pas aussi simples…

 

 « Dans les fourgons de l’étranger »

Une nouvelle fois, Louis XVIII est remis sur le trône après une défaite, alors que les armées étrangères défilent sur le territoire français. S’il a accepté une partie des conditions qui lui étaient imposés par les hommes influents du moment, à commencer par Talleyrand auréolé de son influence diplomatique, s’il a notamment consenti à la présence de Fouché, il rejette catégoriquement le maintien du drapeau tricolore, auquel il préfère le drapeau blanc de la monarchie. Or, ce drapeau blanc est celui des insurgés royalistes qui se sont soulevés pendant les Cent-jours contre l’armée, tricolore. Ce choix de symbole, s’il flatte les royalistes, renforce l’idée que le roi revient « dans les fourgons de l’étranger », et que sa mise en place n’est pas légitime : pour l’armée, notamment, c’est une humiliation. Reste que l’opération est réussie : si le retour de Louis XVIII, très prudent, ne suscite aucun enthousiasme et divise fortement le pays, il a été assez rapide et a consenti à assez de compromis pour que les puissances coalisées ne cherchent pas d’autre solution.

Reste que la défaite n’est pas facile à digérer : même après le retour du roi, certaines armées et places fortes tentent d’ailleurs de poursuivre le combat malgré la capitulation, bien que le phénomène soit marginal. Dans les faits, une immense partie du territoire est occupée durant cet été 1815, par plus d’un million d’hommes venant des armées britanniques, russes, autrichiennes, prussiennes, entre autres. À partir du 24 juillet, pas moins de 61 départements sont soumis à cette occupation, particulièrement exigeante : contrairement à 1814, les vainqueurs se refusent à l’indulgence. Il faut, cette fois-ci, punir la France pour que la leçon soit retenue, et qu’elle ne perturbe pas à nouveau la paix européenne. Le pays est ainsi sommé de payer les frais d’occupation, les indemnités d’août et septembre s’élevant à 50 millions, ce qui, évidemment, vient peser sur une économie déjà fragile.

Carte représentant les différentes zones d'occupation en France en 1815, représentant le plus gros de l'est et du nord du territoire.
L’occupation de la France en 1815 recouvrait une énorme part du territoire, et impliquait de nombreuses puissances coalisées. (carte sous licence CC0 par Aimelaine et Ritournelle)

Plus encore, cette occupation ne va pas sans violences et pillages. Comme souvent, les soldats imposent leur présence, doivent être nourris, logés, blanchis ; il arrive qu’ils volent, saccagent, violent, incendient… La réputation varie selon les troupes : les Britanniques et les Russes (hormis les cosaques à la terrible réputation) sont considérés comme plus modérés, par crainte des soulèvements, tandis qu’Autrichiens et Prussiens, notamment, sont détestés. Comme on va le voir, cette occupation finit par s’atténuer lorsque des traités sont signés durant l’automne, mais la France est finalement ramenée, en novembre 1815, par le second traité de Paris, à ses frontières du 1er janvier 1790, perdant plusieurs territoires au nord-est du pays ainsi qu’en Savoie, soit 5 000 kilomètres carrés. Le pays se voit aussi finalement imposer une indemnité de guerre de 700 millions payable en cinq ans, et une occupation de sept départements du nord et de l’est, aux frais de la France, par 150 000 hommes, est également prévue pour cette durée. Autant le dire, donc, le retour de Louis XVIII sur le trône de France s’accompagne d’une humiliation sur la scène internationale et de violences qui ne seront pas sans laisser de traces dans les mémoires.

 

Une « Terreur blanche »

Mais, depuis l’été 1815, les violences ne sont pas que le fait des soldats étrangers. D’une part, la nouvelle de l’abdication de Napoléon est évidemment mal vécue par les bonapartistes, qui restent une force politique avec laquelle il faut compter : ainsi, fin juin, un buste de Napoléon II est promené dans Lyon par un important cortège. Paris, également, est peu favorable à Louis XVIII, et Fouché joue justement sur ce climat pour justifier sa présence au gouvernement.

Surtout, les soulèvements royalistes qui avaient marqué les Cent-jours restent d’actualité : beaucoup, animés par un esprit de revanche, attendent désormais une monarchie forte, selon la ligne des « ultras », et sont décidés à passer par eux-mêmes à l’action. La période de transition entre l’administration bonapartiste et la nouvelle administration royale ajoute encore à la confusion, mais l’heure est aux appels à la modération de la part du pouvoir. Une fois encore, l’épuration doit rester limitée. Globalement, si le soulèvement dans l’Ouest reste sous un relatif contrôle, le sud se fait bien plus ingérable. La situation n’y est guère facilitée par l’emprise qu’a sur la région le duc d’Angoulême, l’un des fils du comte d’Artois, qui avait tenté de soulever la région et qui est désormais chargé d’en assumer la gouvernance. Son entourage très royaliste, autour notamment des chevaliers de la Foi, n’aide pas plus que le contexte très tendu autour de villes comme Toulouse et Bordeaux, où les cicatrices de la Révolution et de l’Empire sont fortes. S’y ajoutent les guerres de religion, qui laissent encore une marque vive : bien souvent, les Protestants sont accusés d’avoir profité de l’instabilité et sont donc traités en boucs-émissaires… Une nouvelle fois, donc, des bandes sèment la terreur et massacrent des bonapartistes, tout en profitant de la chose pour régler des comptes. Plusieurs hauts gradés sont également massacrés par des foules : le général Ramel, à Toulouse, et le maréchal Brune à Avignon, notamment. Cette vague prend également des formes sociales : sont ainsi souvent visés les notables issus de la Révolution, accusés d’avoir profité de la période pour s’enrichir et s’élever socialement. Enfin, le caractère politique du mouvement est évident : certains châtelains du Midi aspireraient tout bonnement à la création fantasmée d’une sorte de vice-royaume sous la houlette d’Angoulême, forme d’état parallèle ultra-royaliste qui pèserait face à une capitale jugée trop prompte au compromis. Si le projet reste de l’ordre du fantasme au vu des indécisions du duc et des divisions, il n’en témoigne pas moins de la situation de quasi-guerre civile qui règne alors, avec ses administrations concurrentes et ses milices.

Tableau représentant le cadavre allongé de Ney, en habit, son haut-de-forme à ses côtés, pendant que la troupe s'éloigne.
L’exécution du maréchal Ney est un des exemples les plus marquants de la répression légale visant à canaliser la « Terreur blanche ».

Comme en 1795, le pouvoir peine à contrôler cette « Terreur blanche », quand bien même, cette fois-ci, elle est théoriquement dirigée dans le sens de ses intérêts. Elle nuit en effet à la volonté de réconciliation du roi et de son gouvernement. Pour retrouver un certain contrôle, Louis XVIII mène donc une politique de « terreur légale » qui, d’une certaine manière, recoupe les enjeux connus par la Convention en 1793 : reprendre le contrôle de la violence pour la canaliser. Plus qu’en 1814, l’administration est épurée, ainsi que les chambres, bien que les proportions soient limitées. Parmi les sanctions les plus sévères, le maréchal Ney est exécuté, en conséquence de son retournement du mois de mars. Malgré tout, cela reste un cas extrême, car l’heure est à la conciliation. Une loi d’amnistie est en effet votée pour tenter d’oublier la Révolution, mais les régicides en sont très nettement exclus. Enfin, des proscriptions écartent de Paris un certain nombre de personnages clés. Une fois encore, le rôle de Fouché a été prépondérant : le ministre de la Police a préparé avec ardeur les listes de personnages à écarter de l’amnistie. « Il n’a oublié aucun de ses amis », dit à ce sujet Talleyrand ! Cette bassesse contribue d’ailleurs à le marginaliser plus encore : malgré ses nombreux calculs et retournements, il ne devra pas attendre longtemps pour tomber lui-aussi sous le coup de cette loi d’exil des régicides…

 

Une chambre « introuvable » ?

En effet, la chambre des Cent-jours étant par principe condamnée, et celle de 1814 s’étant trop compromise dans le retour de Bonaparte, de nouvelles élections sont à l’ordre du jour. Fouché et Talleyrand ont beau se reposer sur les administrateurs locaux pour présenter des candidats modérés, une sorte de fourre-tout mélangeant des ralliés de tous bords pour éviter les extrémistes, leur entreprise est vaine : les élections d’août 1815 aboutissent sur une écrasante victoire des royalistes, en bonne partie due à des élites locales inquiétées par les Cent-jours et désireuses d’un retour au calme. C’est une « chambre introuvable » selon le mot attribué à Louis XVIII, qui, au premier abord, n’aurait pu espérer un tel résultat. Selon l’analyse consacrée, en bonne part confirmée par la suite des événements, c’est une chambre plus royaliste que le roi qui est ainsi mise en place, ce qui n’est pas sans annoncer des difficultés. La revanche de la réaction serait nette ! Cependant, les analyses des historiens actuels sont plus nuancées.

D’une part, la nouvelle chambre n’est pas spécialement une revanche de la vieille aristocratie profondément hostile à la Révolution : les émigrés, par exemple, n’y sont qu’une part réduite. La noblesse elle-même y est d’ailleurs moins représentée que la bourgeoisie, mais cette dernière incarne un type bien particulier : la frange de la bourgeoisie qui aspire désormais à s’intégrer aux plus hautes sphères du pays, notamment par l’anoblissement. De ce point de vue, on trouve à la Chambre une part non négligeable de gens qui se sont ralliés sans états d’âme à l’Empire. D’aucuns dénoncent d’ailleurs les « girouettes » d’un monde politique finalement plus stable qu’on pourrait le penser : les députés ne sont donc pas tous des ultra-royalistes fanatisés, loin de là. En réalité, cette « chambre introuvable » se caractérise surtout par le jeune âge (relatif) et l’inexpérience des députés, dont beaucoup font leur entrée dans la vie politique, à l’image de Villèle, qui deviendra vite un des ténors de l’ultracisme. Avec cette chambre, c’est aussi tout un tas de notables de province qui viennent à Paris pour jouer un rôle qu’on ne leur avait pas donné jusque-là. Les députés du Midi fraîchement insurgé, notamment, vont savoir en tirer profit.

Portrait gravé de Louis de Bonald
Grand théoricien de l’ultraroyalisme, Louis de Bonald joue un rôle important au début de la Restauration : on lui doit notamment la loi interdisant le divorce, perçu comme un méfait de la période révolutionnaire…

Si la chambre n’est donc pas fanatiquement royaliste et unanimement opposée à la Charte, elle n’en reste pas moins bien plus à droite que la précédente. L’inexpérience des députés profite notamment à quelques grandes figures à l’éloquence travaillée, à un moment où parlementarisme et art oratoire sont particulièrement liés. C’est notamment le cas de Louis de Bonald, théoricien de l’ultracisme, profondément traditionaliste, partisan d’une société régie par l’ordre divin, dans laquelle droits et libertés ne sont vus que comme facteurs de chaos. L’influence, également, de l’entourage du comte d’Artois et des Chevaliers de la foi contribue aussi à la grande force du courant ultra-royaliste, qui aspire, cette fois-ci, à refermer la parenthèse révolutionnaire.

Cela s’incarne notamment dans une volonté de redonner aux nobles victimes de la Révolution une place de choix dans la société, même si le phénomène n’a pas un caractère aussi massif qu’on pourrait le penser. Un certain nombre d’anciens officiers partis en émigration utilisent ainsi leurs réseaux ultras pour retrouver une fonction et bénéficier de l’avancement qu’ils auraient connu si la Révolution n’avait pas interrompu leur carrière. Ce favoritisme leur attire évidemment des ennemis dans le monde militaire où ces revenants, qui avaient parfois quitté le service depuis vingt ans, viennent prendre la place d’officiers formés dans les campagnes de l’Empire. Le cas du naufrage de la Méduse devient emblématique. Chaumareys, le capitaine de cette frégate, était en effet un émigré qui s’était notamment illustré par sa participation au débarquement de Quiberon en 1795, et qui vient de parvenir à obtenir un grade bien supérieur à ses compétences. Chargé de mener un convoi pour la reprise de la colonie du Sénégal au début de l’été 1816, il multiplie les erreurs de navigation jusqu’à échouer sa frégate sur le banc d’Arguin après avoir perdu de vue les autres navires de son groupe. L’évacuation chaotique entraîne une longue traversée du Sahara pour certains des passagers des canots, et une interminable dérive pour les près de 150 occupants du célèbre radeau, tandis que le capitaine lui-même est parvenu sans encombre en sécurité avec son propre canot. Le sort des passagers du radeau, dont seuls 15 ont été récupérés, après avoir été obligés de recourir au cannibalisme pour survivre, choque d’autant plus l’opinion que l’affaire devient une parabole politique des excès de la Restauration. Le pouvoir en est d’ailleurs réduit à recourir à la censure sur le sujet…

Tableau de Géricault, représentant les naufragés sur le radeau : au premier plan, des cadavres et hommes allongés, au fond, des hommes debout faisant signe aux secours.
L’épisode du radeau de la Méduse, immortalisé par Géricault, est devenu une parabole politique de l’époque.

Au-delà de ces évolutions, la nouvelle chambre a surtout rapidement un objectif évident : éliminer Fouché de l’équation. Un jeune favori de Louis XVIII, Élie Decazes, lorgne d’ailleurs son ministère de la Police. Surtout, l’ancien conventionnel a désormais perdu tout appui, et toute utilité aux yeux du roi désormais mieux installé. Le 15 septembre, il est ainsi éloigné du pouvoir, envoyé en mission à Dresde. Trois mois plus tard, cette « placardisation » se transforme en exil : son statut de régicide lui interdit désormais tout retour en France. Talleyrand, pour sa part, aurait espéré rester indispensable. Conscient que les négociations de paix en cours aboutiront à une réponse impopulaire, il propose sa démission espérant être rappelé. Il ne le sera pas : une page se tourne, et Louis XVIII peut désormais composer un ministère selon ses désirs.

 

Le ministère face à la chambre

Les désirs royaux sont cependant étroitement liés aux enjeux de politique internationale : son choix se porte en effet sur un personnage particulier, le duc de Richelieu (arrière-petit neveu du cardinal du même nom). Celui-ci n’est pas un ardent nostalgique de l’Ancien Régime, ni un assoiffé de pouvoir, qu’il accepte presque à reculons. Cependant, hostile à la Révolution, ancien émigré, il peut donner des espoirs à la droite. L’homme reste malgré tout nuancé et diplomate, et va vite décevoir les espoirs des ultras en menant une politique plus équilibrée, en plein accord avec les attentes de Louis XVIII. Surtout, Richelieu est un homme d’expérience. Émigré en Russie, il est un familier du tsar, ce qui garantit l’indulgence de ce dernier dans les négociations de paix. Durant son émigration, il a un temps été nommé gouverneur d’Odessa, où il a mené une brillante politique, tant sur les plans administratif qu’économique. Certes, ses adversaires peuvent évoquer sa méconnaissance de la France. Mais le fait que l’homme soit désormais un quasi-étranger dans son pays peut aussi lui permettre de garder une certaine distance vis-à-vis du passé récent, d’être peu revanchard, et de jouer avant tout la diplomatie et l’apaisement. Son gouvernement comprend d’ailleurs plusieurs anciens fidèles de l’Empire, et bien peu d’ultras.

Portrait du duc de Richelieu, représenté sous une pose jeune et dynamique
Le duc de Richelieu est un personnage relativement oublié, mais pourtant très important durant les premières années de la Restauration.

À la Chambre, cependant, la droite la plus radicale mène vite le jeu et fait pression sur le gouvernement. C’est dans ce contexte que sont votées les lois qui font la « terreur légale » : la répression des écrits séditieux est ainsi particulièrement violente, et des lois d’exception sont votées, facilitant la détention des individus et limitant les libertés individuelles. Les administrations sont épurées, notamment les préfectures, mais le gouvernement recherche malgré tout l’équilibre. C’est ainsi qu’est mise en place au grand dam de l’extrême droite la fameuse loi d’amnistie, qui tente de tirer un trait sur la période révolutionnaire. Pour satisfaire les ultras, cependant, régicides et hommes clés des Cent-jours sont exclus de celle-ci.

Plus encore qu’en 1814, également, les ultras multiplient les symboles forts de réaction : Bonald, par exemple, fait voter une loi remettant en cause le divorce, marquant un énorme recul social. La mémoire de la Révolution est également revue sous l’angle de la repentance, en particulier en ce qui concerne l’exécution de Louis XVI, et tout cela libère aussi une certaine agitation revancharde. En province, on brime ainsi certains acquéreurs de biens nationaux, on milite aussi pour le retour aux corporations. Toutes les classes sociales peuvent d’ailleurs se rejoindre dans ces combats, localement, car pour certains défavorisés, notamment face aux débuts du machinisme, l’ordre ancien, le souvenir de temps idéalisés, peut offrir de nouveaux espoirs. De ce point de vue, les clivages se creusent donc, et les ultras de la Chambre posent d’ailleurs frontalement la question électorale en proposant d’abaisser le cens à 50 francs. Ils espèrent ainsi rendre la riche bourgeoisie plus inoffensive électoralement en multipliant les appels à un électorat plus large. Ce n’est pas le moindre paradoxe, que ces opposants à la Charte et au parlementarisme finissent par en jouer pleinement le jeu contre le roi, précisément pour défendre l’idée d’une monarchie plus forte !

Dans ces conditions, s’engage un duel entre le ministère et la Chambre. La question du budget, notamment clive. Alors que les dépenses dues à l’occupation pèsent sur le budget, la droite voudrait baisser les impôts tout en augmentant la patente, qui touche les entreprises. On retrouve là un programme d’avant la Révolution, visant à protéger les grands propriétaires fonciers au détriment des négociants et industriels. Surtout, l’agitation suscitée par les provocations des ultras inquiète, tant à l’intérieur que les puissances étrangères. Un scénario tel que celui du début 1815 pourrait-il se reproduire ? Dans ces conditions, un an à peine après l’élection de la Chambre introuvable, Louis XVIII, particulièrement conseillé par Decazes ainsi que par le jeune François Guizot, décide de tenir tête au parti de son frère et aux ultras. La dissolution de la Chambre est décidée fin août 1816, et actée le 5 septembre. Loin de choquer, la décision est très appréciée dans les milieux politiques et financiers.

Les nouvelles élections confirment d’ailleurs ce fait : la majorité est, cette fois-ci, nettement en faveur des « constitutionnels », suivant la ligne modérée du ministère. Leur agitation, mais aussi leurs divisions et leur absence de programme réellement concerté ont nui aux ultras. Eux qui avaient obtenu une majorité grâce à la crainte des troubles sont désormais victimes du même phénomène : en un an, de rempart contre le chaos, ils sont au contraire devenus facteurs d’agitation. Une nouvelle page s’ouvre pour la Restauration, celle d’une monarchie d’inspiration plus libérale.

 

Pour aller plus loin

Comme pour les autres épisodes de cette série, quatre synthèses sont incontournables : les deux ouvrages d’André Jardin et André-Jean Tudesq, La France des notables volumes 1 et 2 parus chez Seuil (1973), le tome Monarchies postrévolutionnaires de Bertrand Goujon (Seuil, 2012), La Révolution inachevée de Sylvie Aprile (Belin, 2009) et La France du XIXe siècle de Francis Démier (Seuil, 2000).

Francis Démier est également l’auteur de La France de la Restauration (Gallimard, 2012), qui consacre un long chapitre spécifiquement à l’année de la « Chambre introuvable » et est, de façon générale, le pavé de référence sur la Restauration. Par ailleurs, dans le livre de Benoît Yvert La Restauration, les idées et les hommes (CNRS, 2013) se trouve un très intéressant article sur les manœuvres de Fouché durant l’été 1815, ainsi qu’un autre – plus daté, cependant – sur les « terreurs blanches » de 1795 et 1815.

Enfin, cette courte période d’une chambre très royaliste peut aussi être lue sous l’angle d’un événement dramatique qui lui sert de révélateur, avec Les naufragés de la Méduse, de Jacques-Olivier Boudon (Tallandier, 2021).

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