Stéphane Bern, propagande ou audimat ?

« Toi qui fais de l’Histoire, ça va te plaire : ce soir, y’a une émission qui en parle ! » : voilà une phrase qui fait dresser les cheveux sur la tête de bien des étudiants en Histoire (et plus encore à ceux qui ont terminé leur cursus !), presque autant que se faire offrir à Noël un livre de Lorànt Deutsch (quoi que jouer au jeu des sept nombreuses erreurs est rigolo). Il faut dire que l’Histoire, à la télévision, est assez maltraitée. Peoplisée, tournée vers l’anecdotique, elle n’a plus grand chose à voir avec la discipline scientifique qu’elle est à l’origine ; un peu comme si Closer devenait le principal magazine politique.

Parmi ces émissions, Secrets d’Histoire, de Stéphane Bern, est un petit peu l’ambulance sur laquelle il est aisé de tirer ; elle a d’ailleurs encore récemment fait les frais de critiques de la part de Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière, du Front de Gauche, particulièrement intéressés à ces questions. Mais il y a moyen d’aller, certainement, plus loin dans l’étude de cette émission, ce que je vais essayer de faire.

De Secrets d'Histoire à Secret Story, le fossé est-il si grand ?
De Secrets d’Histoire à Secret Story, le fossé est-il si grand ?

Culte des grands hommes et fascination pour les coucheries royales

Stéphane Bern l’assume, il est royaliste, ce qui est, bien entendu, son droit. Il l’a, encore récemment, expliqué au journal La Libre Belgique dans une interview ensuite reprise par le site de la très fréquentable Action française : « J’assume parfaitement d’être monarchiste. Je crois dans les valeurs monarchiques, même en France, mais un peu comme on croit au paradis. Je ne pense pas que c’est accessible tout de suite. Je suis donc obligé de passer par le purgatoire de la République telle qu’elle est dévoyée aujourd’hui. »

Si la pensée politique de l’animateur n’est pas gênante pour elle-même, il est néanmoins évident qu’elle influe fortement sur le choix des sujets évoqués. Ainsi, lors de la première saison, sur huit épisodes, un seul ne concerne pas une tête couronnée (« Molière a-t-il écrit ses pièces ? ») ; la deuxième saison est plus équilibrée, et seuls huit sujets sur vingt concernent des familles royales. Les saisons trois et quatre (2009-2010) sont en revanche entièrement centrées sur des rois et empereurs et leur entourage. Sur sept épisodes, la saison cinq en consacre quatre directement aux familles royales (parmi les trois autres, un est consacré au palais de l’Élysée, l’autre à Nicolas Fouquet et à ses tensions avec Louis XIV ; aussi, seul l’épisode sur Claude Monet est totalement « déroyalisé »).

En 2011, Monet se demande ce qu'il peut bien faire entre François Ier et la Reine Victoria...
En 2011, Monet se demande ce qu’il peut bien faire entre François Ier et la Reine Victoria…

En 2012, seuls trois des douze sujets ne concernent pas la monarchie : ils s’intéressent à Victor Hugo, Talleyrand et Lafayette. 2013 est la seule année mettant les personnalités royales en minorité : elles n’apparaissent que quatre fois sur quinze épisodes (six, si l’on décompte l’épisode consacré au Vatican et celui qui traite du cardinal de Richelieu). En 2014, enfin, dix épisodes sur quatorze concernent directement des têtes couronnées (auxquels on peut ajouter une biographie du cardinal Mazarin et une de Jules César). Enfin, la saison 2015 en cours présente, sur les huit épisodes annoncés, cinq consacrés aux rois (plus un sur Jeanne d’Arc, qui ne manquera vraisemblablement pas de parler abondamment de Charles VII). Les données pourront se retrouver sur la liste des épisodes, donnée par Wikipédia, et on pourra également se reporter à l’analyse menée en juillet 2014 par Acrimed.

L’angle des autres sujets abordés est également évocateur, comme le révèlent les titres des émissions. De Gaulle est ainsi Le dernier des géants (l’érigerait-on ainsi au rang des rois que Bern admire tant ?) ; Clemenceau est Un Tigre au grand cœur ; à l’exception de Talleyrand, pour qui le titre rappelle son surnom de Diable boiteux (sous-titrera-t-on alors l’émission consacrée à Louis XVIII de son surnom de « gros cochon » donné par le peuple ?), tous les titres, lorsqu’ils donnent une appréciation, sont positifs. Il s’agit, comme on le verra, de revenir à chaque fois sur « les petites histoires qui ont fait la grande », sur ces grands hommes qui ont « changé le monde », en bien, toujours.

Ceci est un amour de tyran. À suivre,
Ceci est un amour de tyran. À suivre, « un dictateur choupinet » et « un despote bon pote ».

Depuis la fin de la saison 2008 et le passage au format « prime-time », l’équipe de Secrets d’Histoire semble avoir abandonné la recherche des véritables « secrets » révélés par les fausses questions des titres. Les premières saisons s’étaient ainsi penchées sur des mystères qui atterrent nombre de spécialistes (« Napoléon a-t-il été empoisonné ? », « Louis XVII est-il mort en prison ?« , « Où est caché l’or des templiers ?« ). Même lorsque les questions sont plus pertinentes sur le fond, elles sont posées de façon à inciter une réponse simpliste, en « oui » ou « non », lorsque les choses devraient être plus compliquées (« La Pompadour a-t-elle mené Louis XV à sa perte ? » ; « Christophe Colomb a-t-il découvert l’Amérique ?« ).

Il s’agit ici d’une stratégie assez simple de communication : en posant une question qui appelle une réponse binaire, on évite d’inquiéter le « client » en lui assurant des explications qui ne seront pas (trop) compliquées. Seront donc éliminées un certain nombre de nuances, quitte à jouer avec la réalité des faits et à en donner une vision faussée. De même, les titres presque toujours éminemment positifs laissent attendre une émission qui le sera tout autant. Henry VIII d’Angleterre devient ainsi Un amour de tyran ; Henri IV de France Le roi de Cœur, et ainsi de suite. L’aspect « coucheries » et « people » est également privilégié, car plus vendeur. L’émission sur Louis XIV annonce ainsi la couleur : ce sera sous l’angle des favorites, et seulement celui-là, que le souverain sera évoqué : qui se soucie des massacres commis durant les nombreuses guerres de son règne, les rafles contre les protestants, et les famines meurtrières de l’époque ; voyons plutôt comment le roi s’envoyait en l’air.

« Bon, c’est vrai qu’il a fait brûler toute une région, se mettant à dos pas mal de puissances étrangères, mais regardons plutôt comment Louis XIV aimait ses maîtresses, hein ? »

Les ficelles du métier

Les rouages de l’émission sont savamment conçus, et diablement efficaces. Il faut dire que la personnalité de l’animateur joue beaucoup : Stéphane Bern est sympathique, foncièrement enthousiaste, et communique cet enthousiasme, même lorsqu’il raconte des énormités. C’est le même problème qui est posé dans un registre plus gênant par Lorànt Deutsch : face à des personnalités agréables, le message passe (trop) bien. Cet enthousiasme naturel accompagné de sourires carnassiers qui, pourtant, ne le sont pas du tout, créent un climat qui est encore accru par l’impression d’intimité qui est donnée aux visites de lieu. À Versailles, dans le Vatican ou à l’Elysée, Bern se fait souris et nous emmène là où le public ne va normalement pas ; et il insiste sur la chose, avec moult chuchotements émerveillés. La mayonnaise prend, même lorsque l’on est plutôt sceptique sur le fond.

Mais Bern n’est généralement pas présent à l’écran. Le gros de l’émission est en effet constitué d’un commentaire, accompagné de musiques souvent épiques (les thèmes du Seigneur des Anneaux et d’autres blockbusters sont souvent utilisés pour donner une tonalité grandiose à l’ensemble) et d’extraits de films en costume ou, pour les sujets les plus récents, de vidéos d’archive. Il s’agit là de jouer sur la nostalgie du spectateur vis-à-vis de ces films, de ces images lui rappelant de bons moments, un climat familier et attrayant.

Enfin, sont intercalées des extraits d’interviews d’historiens. Mais, ici, le terme est très large. Historiens professionnels et reconnus par le milieu côtoient des journalistes, des personnalités politiques et ainsi de suite. L’émission consacrée à De Gaulle est un cas d’école : interviennent ses petits-enfants, l’un de ses petits-neveux, un ancien garde du corps, Jean-Louis Debré, fils de l’un de ses plus grands soutiens, le journaliste politique Alain Duhamel… mais la fiche proposée par le site de France 2 ne mentionne aucun historien spécialiste de la période.

« Thomas Legrand n’est pas historien, n’a pas connu De Gaulle, et n’a pas de légitimité à parler de lui, mais bon, c’est un pote de France Inter alors, si on l’invitait ? Faudra appeler Duhammel, aussi. »

Certes, des historiens reconnus apparaissent parfois. Mentionnons par exemple le moderniste Lucien Bély, dont bien des étudiants ont eu à consulter (plutôt deux fois qu’une) l’excellent Dictionnaire de l’Ancien Régime. Mais, placée sur un pied d’égalité avec celle de chroniqueurs mondains, leur parole perd en valeur et en pertinence.

Il est en effet fréquent que les historiens « sérieux » servent de caution aux pires fumisteries : ce fut le cas lors de l’émission L’Ombre d’un doute sobrement intitulée Robespierre, bourreau de la Vendée ? décryptée en détail par un collectif d’universitaires ici. Au milieu de plusieurs tenants de la théorie du « génocide vendéen », souvent totalement décrédibilisés dans le milieu, leurs théories ayant été méthodiquement démontées, apparaît Jean-Clément Martin, spécialiste de la Révolution française parmi les plus reconnus à l’heure actuelle. Des interventions de celui-ci n’ont été conservées que ses explications purement factuelles et consensuelles, sur le contexte, l’événementiel. L’analyse historique et politique, en revanche, ne lui est pas permise et est déléguée aux autres, qui peuvent ainsi faire passer leur point de vue minoritaire pour une vérité absolue. L’émission a d’ailleurs été par la suite décriée à demi-mots par Martin lui-même.

Face à ces émissions de vulgarisation qui posent de nombreux problèmes de méthode, les spécialistes, souvent universitaires, sont cantonnés à deux choix : ne pas y apparaître pour ne pas en cautionner les dérives, ou tenter d’y être présents, au risque de servir de soubassement à des aberrations historiques. Difficile de dire, entre les deux maux, lequel est le pire, d’autant que bien des universitaires sont incapables de toute façon, de vulgariser convenablement leur pensée (quand ils ne méprisent pas tout bonnement l’idée même de vulgarisation), ce qui accroît le fossé entre la science historique et l’image donnée au grand public par la télévision et, de façon générale, les médias de masse. On retrouve ici la problématique que soulignait l’excellent Usul dans sa vidéo consacrée à Bernard Henri Lévy, appliquée cette fois au domaine de la philosophie.

Problèmes de fond

La forme est donc très intelligemment travaillée pour être vendeuse, mais souffre également de défauts qui influent sur le fond. Faut-il y voir une idéologie savamment diffusée par France 2 ? On pourrait le penser quand on sait que le service public laisse également la part belle à Franck Ferrand, spécialiste des complots et de la dénonciation de la Révolution, et n’hésite pas aussi à dresser le tapis rouge à Lorànt Deutsch qui a notamment « Pour moi, l’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI. Cet événement a marqué la fin de notre civilisation, on a coupé la tête à nos racines et depuis on les cherche. On s’est consolés avec la révolution industrielle, on a vécu de paradis artificiels et aujourd’hui on nous les enlève, car c’est la crise économique. Il aurait fallu instaurer, comme en Angleterre, une monarchie parlementaire. C’est comme avec la religion, on essaie de faire triompher la laïcité, je ne sais pas ce que cela veut dire. Sans religion et sans foi, on se prive de quelque chose dont on va avoir besoin dans les années à venir. Il faut réintroduire la religion en France, il faut un concordat. »

Pourtant, il ne me semble pas qu’il faille voir là-dedans une volonté propagandiste de la part de France Télévision, qui est avant tout guidée par le désir d’audimat. Or, les coucheries royales, les mystères, font vendre par leur apparente simplicité. Par les sujets qu’ils ont intérêt à évoquer, les royalistes convaincus offrent une approche de l’Histoire plus attrayante, et c’est cet attrait, et non le fond, qui intéresse les chaînes de télévision. On pourra en revanche avoir plus de doutes sur la chaîne Histoire, propriété du groupe TF1 et dirigée par Patrick Buisson, homme-orchestre de la « droitisation » de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012.

Les dégâts n’en restent pas moins présents. Premièrement, en centrant la quasi-totalité de ses sujets sur les « grands hommes » et les lieux de pouvoir, Secrets d’Histoire contribue à renforcer la croyance dans l’idéologie de l’homme providentiel, bienveillant sauveur de la France. C’est d’autant plus flagrant que le sujet est présenté de façon positive. L’étude de l’épisode consacré à De Gaulle par le site Acrimed est assez instructive en la matière. Cette idéologie rebondit ensuite dans la vie politique à travers certains sondages pour le moins effrayants où les Français disent attendre, en masse, « un chef fort pour remettre de l’ordre »…

À l’inverse, les masses sont quantités négligeables. L’épisode Gatsby et les magnifiques, consacré aux milliardaires américains du début du XXe siècle, est assez révélateur. On s’attarde ici sur les somptueuses résidences, la philanthropie de ces hommes d’affaires, leurs excentricités (comme la télévision dissimulée derrière des faux livres dans la maison Rockefeller) ; on s’attarde sur leur vie privée, sur les événements marquants. L’anecdote est reine, le mythe du « self made man » exacerbé. Bien entendu, les aspects plus négatifs seront mentionnés, très rapidement : hors de question de détailler les difficiles conditions de travail et les grèves. Le commentaire dit rapidement que ces individus étaient détestés, surnommés « les barons voleurs« , mais ne précise pas réellement pourquoi, laissant presque entendre qu’il y avait là injustice. On est bien loin des travaux d’Howard Zinn sur la période ! Ainsi, le cas John Jacob Astor sera mentionné sous l’angle, en soi passionnant, du naufrage du Titanic, mais sa mauvaise réputation à l’époque est limitée à son remariage, et non au fait qu’il était le plus grand propriétaire de taudis de New York à l’époque, dans lesquels s’entassaient des milliers de pauvres hères.

La part d'histoire qui n'apparaîtra pas chez Stéphane Bern...
La part d’histoire qui n’apparaîtra pas chez Stéphane Bern…

De la même manière des événements meurtriers et destructeurs comme le sac du Palatinat, la révocation de l’édit de Nantes, les dragonnades et les grandes famines seront peu évoqués dans les épisodes consacrés à Louis XIV : le « Grand Roi » doit garder son prestige sans tâche. On se prend parfois à imaginer qu’un Secrets d’Histoire consacré à Hitler consacrerait une heure à ses projets architecturaux, s’attarderait ensuite sur ses relations avec les femmes et les animaux (pour mieux aboutir à un point d’orgue sur Eva Braun), s’attarderait également sur sa carrière de peintre et sa fascination pour Wagner, et terminerait par un petit quart d’heure consacré aux méfaits du nazisme…

Quand l’anecdote devient reine

Histoire et anecdotes sont très liées : l’anecdote est en effet comme le sel de la discipline. Bien dosé, il lui donne tout son goût. Un plat sans sel peut paraître indigeste et, de la même manière, certaines thématiques historiques prennent leur intérêt lorsque des anecdotes drôles ou imagées viennent renforcer la démonstration. Mais, dans le cas de Secret d’Histoire, on se prend parfois à se demander s’il reste de la nourriture sous la couche de sel.

Ne voir l’Histoire que sous le prisme de l’anecdote est dangereux : cela pousse à ne plus expliquer les choses que par de petits événements, comme ceux qui voudraient expliquer l’Empire sous le prisme des hémorroïdes de Napoléon. On oublie alors que les événements se calquent aussi sur des phénomènes plus massifs, qu’ils soient politiques, économiques, sociaux, et qu’il ne faut pas les négliger. Fatalement, cette vision anecdotique se transpose sur notre vision du présent, encourageant la lecture de la politique par le prisme unique de la petite phrase, des disputes et guéguerres ; limitant la pensée aux événements ponctuels montés en épingle par les JT.

C’est aussi, parfois, la porte ouverte au complotisme, qui consiste souvent à donner une explication simple à un phénomène plus compliqué. À force de tout expliquer par la « petite histoire », on finit par oublier ces structures plus vastes qui régissent les choses. Si l’image que nous avons du passé nous laisse penser que tout se réglait dans des lits et salons, on peut être poussé à n’évaluer le monde actuel qu’à travers ce même prisme quand les explications sont plus subtiles.

Oui, cela existe.
Oui, cela existe.

Pourtant, il ne faut pas sombrer dans l’excès inverse. L’Histoire des masses, des phénomènes de grande ampleur, est nécessaire et primordiale, et a longtemps été oubliée par notre roman national. Elle ne doit cependant pas remplacer l’Histoire politique, celle où s’activent des individus dans des événements parfois anecdotiques, car ceux-ci jouent aussi leur rôle. L’Histoire est une subtile alchimie de tous ces ingrédients, et vouloir remplacer un plat de sel par un plat de moutarde ne donnera pas pour autant un repas satisfaisant. C’est en retrouvant un subtil équilibre entre l’événementiel et son contexte que l’on peut réellement aborder les choses.

Ainsi, il ne faudrait pas trop vite remiser les maîtresses de Louis XIV au rang d’anecdotes sans intérêt car ces personnes qui avaient la capacité d’influencer l’un des hommes les plus puissants du monde de l’époque ont également joué leur rôle (on peut penser, notamment, à Madame de Maintenon qui a influencé le souverain dans son virage dévot à la fin de son règne). Là encore, tout est question de mesure : ces aspects ne fournissent pas la seule explication des événements, mais ils fournissent une pièce du puzzle, qui, complétée par d’autres (contexte religieux, ministres du souverain, contexte international…) permet d’avoir une vision globale des choses.

Au bûcher ?

Doit-on tout jeter dans cette émission ? La pensée qu’elle diffuse, principalement inconsciente est néfaste, mais reste bien anecdotique comparée au « choc des civilisations » que nous dépeint un Lorànt Deutsch parlant de la bataille de Poitiers entre autres exemples. Il n’en reste pas moins que, comme dans le cas de Deutsch, Buisson, et d’autres, la défense de Stéphane Bern vient trop souvent de l’extrême droite pour être anodine. Si Bern ne fait pas la promotion, par lui-même, des idées de cette extrême droite, il est repris par elle, signe qu’il la sert, même involontairement. En cela, il faut rester vigilant.

Il ne faudrait pourtant pas sombrer dans l’excès et formuler une critique politique de cette émission. En cela, les démarches de Mélenchon et Corbière, bien que justifiées, sont contreproductives car elles associent ces critiques à un bord politique précis, renforçant l’idée selon laquelle l’histoire scientifique serait une histoire non neutre et gauchiste. Alors que la seule réelle défense des Deutsch, Bern et autres est de crier à la cabale politique, même lorsque des erreurs manifestes et objectives sont soulignées, qu’ils soient attaqués non pas par des historiens mais par des politiciens est fortement dommageable et renforce leur défense. En cela, en voulant affaiblir la position de Bern, Mélenchon la consolide.

Forcément, les bals de la cour sont plus sexy que la vie des paysans-chevaliers de l'an Mil au lac de Paladru.
Forcément, les bals de la cour sont plus sexy que la vie des chevaliers-paysans de l’an Mil au lac de Paladru.

Tout comme il n’aurait pas fallu crier au complot politique dans le cas d’Assassin’s Creed Unity (sur lequel j’aurai beaucoup de choses à dire très bientôt, promis juré !), attaquer Secrets d’Histoire au prétexte que ce serait une propagande volontaire est maladroit. Secrets d’Histoire est avant tout fondé sur un modèle qui marche. Celui du people, du fantasme de la vie de princesse à la Disney ; le même fantasme qui fait rêver devant les belles robes de Sissi, qui fait louer la portant meurtrière monarchie russe durant le visionnage d’Anastasia. Bref, Stéphane Bern vend une histoire fantasmée, calibrée pour les ondes. C’est une histoire nuisible, caricaturale ; mais qui n’est pas produite à fin de propagande.

Face à elle, la meilleure réponse serait de prouver qu’il peut exister une histoire des masses aussi attrayante que celle des coucheries royales ; qu’il y a beaucoup à découvrir au-delà des têtes couronnées et des grands hommes. Mais pour cela, il faut redonner au public la certitude qu’il est assez intelligent pour comprendre ce qui va plus loin qu’une simpl(ist)e romance. Et ça, face à une télévision qui, massivement, renvoie au spectateur l’idée qu’il est trop bête pour saisir la plupart des choses, il y a du travail. Ce travail ne sera pas fait par la télévision elle-même, qui a un intérêt commercial basique à ce que le spectateur réfléchisse peu devant elle (on pourra notamment se référer à la partie « médias » de l’excellent « pavé » publié récemment par Horizon). Pour vraiment affaiblir cette histoire people, il faudra lui opposer une vulgarisation de qualité, bien plus que des critiques d’ordre politique. Un travail qui risque d’être de très longue haleine, tant la concurrence est rude.


Édit : 11 octobre 2015

Cet article a été adapté sur notre chaîne YouTube en une vidéo accompagnée de notes : « Stéphane, roi de l’audimat« .

4 commentaires sur “Stéphane Bern, propagande ou audimat ?

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  1. J’ai relu à plusieurs reprises votre article pour savoir ce que je pouvais en retirer. Vous critiquez la propension de certaines émissions de télévision à aborder l’histoire d’une façon qui ne vous convient pas. Vous abordez ici le cas principalement de l’émission de Stéphane Bern qui n’est qu’une des émissions produit par le groupe France Télévisions sur le thème de l’histoire. Concernant le contenu, les auteurs de l’émission souhaitent intéresser les téléspectateurs à diverses époques à travers des personnages épiques . Ils le font dans un format contraint avec des codes et des limites. Leur reprocher de ne pas aller plus loin me parait un peu excessif.

    Après vous évoquez divers biais politiques d’auteurs comme Buisson ou Deutsch dans leur présentation des faits. Vous avez raison mais pourquoi citer uniquement des auteurs classés à droite ou contre-révolutionnaire comme vous les rappelez ? Que dire des « scientifiques » qui se disent « critique » dans le domaine des sciences humaines et qui tente de faire passer leur entreprise morale ( au sens de Becker) pour des fait scientifiques se classant majoritairement dans des cercles proches de la gauche radicale. Cela à vraiment le don de m’énerver pas que les gens aient des opinions mais que des « entrepreneurs moraux’ fassent passer des valeurs pour des faits , dans la tradition de Derrida et consorts. Par exemple quand les personnes qui critiquent Deutsch sont des militants du front de gauche, on peut se demander si ce n’est pas leur croyance en la lutte des classes qui meuvent leurs écrits plutôt que la recherche de la sincère vérité (bis répétita).

    La question que me pose votre article est la suivante : A qui le citoyen doit ils faire le plus confiance concernant l’histoire , à des émissions divertissantes avec leurs faiblesses , ou des « scientifiques  » qui ont trop souvent leur programme politique !

    Je m’étonne d’ailleurs de la phrase suivante sur le blog « scientifique « vous nous mettez en lien pour parler de Robespierre que je pressens vous aimez bien à la partie décrypté par des universitaires.

     » Robespierre n’est ni un « tyran », ni un « dictateur », ni le « chef » du comité de salut Public. Robespierre est un député qui jouit d’une immense popularité chez les sans-culottes et au-delà dans la population et dont la parole politique possède un poids considérable.  » De plus J’aimerai savoir quelle méthode d’évaluation de la popularité de Robespierre utilisent ces historiens ? Il étaient populaire partout en France ? Avec les moyens de communications de l’époque ? Quelle échantillon méthodologique ont ils recueillies pour affirmer ce fait ?

    Et je passe sur d’autres articles sur Robespierre du type  » Qui a peur de l’incorruptible ? » montrant une certaine admiration pour le personnage et ces idées qui ne relève pas du travail de l’historien.

    Et pour finir comment qualifier vous en tant qu’homme de l’art les morts de Vendée et notamment la période des Noyades de Nantes , les colonnes infernales qui avaient au moins autant d’objectifs civils que militaire.

    Cordialement

    Sceptique.

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    1. Sur le format télévisuel qui est, par définition, restrictif, je vous rejoins. Il est effectivement difficile de tout traiter équitablement, il faut faire des choix ; nous sommes d’accord. Ces choix, cependant, contribuent à donner une image de l’Histoire ; en l’occurence, celle selon laquelle elle serait faite par des grands hommes et eux seuls, puisque eux-seuls sont les thèmes des émissions. Quid des populations ? Quid des dynamiques plus vastes, qui elles aussi sont intéressantes, et sont même franchement plus importantes pour comprendre le présent. Je parle bien de le comprendre, et non d’utiliser l’Histoire à des fins de propagande, que ce soit à gauche ou à droite.

      Il est vrai que les polémistes que j’ai cités sont tous de cette sphère de droite conservatrice, voire royaliste ; car ce sont eux dont on trouve les livres en tête de rayon : allez parcourir les Fnac, c’est édifiant. En revanche, allez dans les rayons spécialisés des librairies, notamment ceux destinés aux étudiants, et vous ne retrouverez plus ces auteurs là. Vous pourrez en revanche en trouver d’autres aux idées proches (je pense par exemple à Jean Tulard), mais dont la méthode scientifique ne laisse aucun doute. Mais lorsque l’Histoire est utilisée par des gens de gauche ou d’extrême gauche, c’est tout aussi condamnable. J’ai pu critiquer ici même certaines facilités auxquelles se livrait Guillemin, dans un tout autre registre, notamment dans sa très discutable série sur Napoléon. J’aurais pu aussi parler des élucubrations de Jean-François Kahn sur les Gaulois… et certainement d’autres. Mais à l’heure actuelle, le fait est que ce sont plutôt ces écrivains de droite qui ont le vent de poupe. Faut-il y voir un « complot » ? Je ne pense pas, comme je l’ai dit (peut-être un peu rapidement) dans ce billet. Il me semble surtout que les thèmes qu’ils évoquent sont plus vendeurs (je pense par exemple à Dimitri Casali, qui nous a récemment offert « Les morts à la con de l’histoire » : avec un titre pareil, ça ne peut que faire éclater les compteurs).

      Concernant les opposants à Deutsch militants au Front de gauche, je suppose que vous faites allusion ici aux trois auteurs des « Historiens de garde » ; il me semble que seul un des trois est « encarté » là-bas, et que parmi les deux autres, l’un est plutôt du côté du Modem : on a vu pire gauchiste. Surtout, leur ouvrage, malgré quelques digressions superflues, a le mérite de démontrer méthodiquement certaines erreurs factuelles (et qui sortent totalement du terrain de la réflexion politique : il s’agit ici de simplement contester des faits bruts que les sources contestent), ce que fait aussi le blog que j’ai lié en introduction de cet article. Il en ressort que l’œuvre de Deutsch est, tout du moins, d’une très grande imprécision, se contredisant parfois, partant dans du grand n’importe quoi à d’autres, là encore sur des points purement factuels, sans même aller jusqu’à une analyse politique de son travail. Il est dommage, donc, que sa seule défense ait consisté à dire « ce sont des attaques de l’extrême gauche ». Mais, comme je l’ai précisé dans mon billet, il est également dommage que les critiques, qu’elles concernent Deutsch, Bern ou même Assassin’s Creed, viennent de Corbière et Mélenchon : la question est alors totalement politisée et difficile à ramener sur le terrain purement scientifique. Pour moi, clairement, un Mélenchon, en montant au créneau contre Bern, lui rend service.

      Il n’en reste pas moins que les historiens scientifiques appliquent une méthode généralement rigoureuse, notamment avec une mention assez précise des sources utilisées. Bien entendu, dans ces cas là, des travaux sont plus fastidieux à lire, et en dépeignant le tableau dans des nuances de gris, il est probable que celui qui voudrait le voir noir le juge trop blanc, et que celui qui voudrait le voir blanc le juge trop noir.

      Vous prenez l’exemple de Robespierre : soit. Je « n’aime » pas le personnage, dans le sens où je ne vois pas l’intérêt, en tant qu’historien, de juger positivement ou négativement des individus et événements passés. L’important est de les comprendre, de les décrypter. C’est aussi ce que je reprochais ailleurs à Guillemin, sa tendance à délivrer anathèmes et béatifications. Aborder l’Histoire de façon scientifique, c’est aller au-delà de ses propres convictions. Je suis attaché à la démocratie, et en cela, politiquement, je ne peux cautionner un régime comme celui de Napoléon III. Pour autant, lorsque j’étudie le coup d’État de 1851 avec mes étudiants, mes convictions ne m’empêchent pas de leur enseigner que Victor Hugo dresse dans ses écrits un bilan bien plus négatif du coup d’État qu’il ne l’a réellement été, et que les événements ont été moins meurtriers que les fusillades des journées de juin 1848, pourtant bien républicaines. De la même manière, tout en ne partageant pas du tout les idées de penseurs contre-révolutionnaires comme Louis de Bonald, je me dois, en tant qu’historien, de chercher à les comprendre, à en comprendre leur origine, le sens de ces raisonnements, leurs conséquences, sans les juger.

      De fait, lisez les livres récents d’Hervé Leuwers, de Marc Belissa et Yannick Bosc sur Robespierre : vous n’y trouverez pas le portrait du croque-mitaine des livres d’écoliers, mais vous n’y trouverez pas non plus des éloges dithyrambiques. En réalité, tout dépendra de votre façon d’aborder la chose : si vous cherchez un portrait à charge, vous serez forcément déçu qu’il ne soit pas aussi sombre que vous l’auriez désiré ; mais si vous y cherchiez un plaidoyer, vous le trouveriez bien méchant à l’égard de l’idole. Aborder l’Histoire, c’est aussi se départir de ses propres à prioris. Pour reprendre l’exemple Guillemin, lorsque celui-ci démonte méthodiquement Napoléon, sous tous les plans, en dressant un portrait à charge, le citoyen politisé que je suis, qui n’aime pas l’empereur, peut se réjouir d’entendre ce qu’il aimerait entendre. Mais l’historien que je suis se tape surtout sur la tête en se lamentant qu’on lui serve un ramassis d’énormités plutôt qu’un portrait plus scientifique, qui ne sombre pas dans l’admiration béate ou la charge retorse. Convenons toutefois que sur des personnages comme Robespierre ou Napoléon, les clivages sont de toute façon très forts.

      Concernant l’évaluation de la popularité, la Révolution française a comme avantage d’avoir laissé derrière elle énormément de documents. Déjà parce que c’est l’époque de l’apparition d’un véritable goût de l’archive (avec pour effet que les contemporanistes se noient sous le papier !), mais aussi parce que c’est l’époque de l’apparition de la presse d’opinion, massive. Après, effectivement, cette popularité touchait principalement la capitale, dans la mesure où c’était là que se produisaient les changements politiques, quels qu’ils soient d’ailleurs. À une époque où les communications pouvaient mettre plusieurs jours à traverser le pays… Après, la question de la place de Robespierre dans la Révolution française, pour intéressante qu’elle soit, est trop longue à traiter pour un commentaire de blog écrit à minuit, mais, qui sait, nous aurons l’occasion d’en reparler.

      Concernant les guerres de Vendée, je pense que « crimes de guerre » est l’appellation la plus adaptée. Génocide désignerait l’extermination organisée d’une ethnie, or, ici, il y a des massacres des deux côtés. On a vu peu de Juifs capables de répondre à armes égales aux Nazis, là où l’Ouest soulevait tout de même des armées qui ont eu une progression assez fulgurante. « Crime de guerre » me semble donc plus approprié, pour les exactions commises dans les deux camps, d’ailleurs. Encore une fois, l’historien n’a pas vocation à juger, à dire ce qui était légitime ou non, ce qui a été bénéfique ou non. L’historien a à comprendre, donc à voir ce qui a pu justifier ces événements, quels dominos sont tombés à la suite jusqu’au bazar final… Bref, comprendre, pas juger, ni condamner, ni excuser. C’est cependant une nuance qui échappe à beaucoup de gens qui ont une tendance assez gênante à croire qu’expliquer un événement revient à l’excuser. Rien ne saurait être plus faux.

      Il faut, enfin, garder à l’esprit la grande indépendance dont jouissaient les représentants en mission, à cause des lenteurs de communications de l’époque. Un Carrier à Nantes, comme un Fouché à Lyon ou un Barras à Toulon étaient des hommes envoyés sur un terrain de guerre civile avec carte blanche, afin d’être plus réactifs, et tous trois ont été particulièrement meurtriers. Au point d’ailleurs que le CSP les a rappelés (notamment à l’initiative de Robespierre). Faut-il voir un rapport entre le fait que celui-ci entendait très probablement condamner leurs actes et le fait qu’ils aient été de ceux qui l’ont précipité à la guillotine ? C’est probable : toujours est-il que Fouché et Barras ont été parmi les grands hommes de la suite des événements (l’un sous le Directoire, l’autre sous l’Empire et même la Restauration !). Concernant Carrier, l’image des noyades de Nantes lui était trop attachée et il a servi d’exemple, mais il a tout de même quelques temps pu espérer que la fin de Robespierre, puis le passage au Directoire, le sauveraient. Intéressant aussi de voir que les deux artisans de la célèbre « loi des suspects », Merlin de Douai et Cambacérès, sont respectivement devenus Directeur et Consul…

      J’espère avoir éclairci quelques points de ma position !

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  2. Je vous remercie votre réponse et vous prie de m’excuser de mon commentaire tardif.

    Concernant l’émission de Stéphane Bern , j’indiquais précisément que l’émission était spécialement centrée sur les grands personnages comme vous l’indiquée mais je doute que c’est une volonté politique comme je le disais précédemment seulement un choix pour attirer des gens souhaitant regarder l’émission. Pour juger du parti pris d’une équipe ou d’un format il faudrait plutôt analyser les programmes d’histoire de la chaine et voir si il ne séparent pas les émissions en fonction des profils ce qui serait donc un simple choix de format. Le fait de voir un reportage sur Louis XIV , ne veut pas me faire aimer ou souhaiter subitement le retour de l’absolutisme ou oublier les dragonnades , la révocation de l’édit de Nantes.

    Je vous retrouve totalement sur le fait de distinguer fait et valeurs. Je remarque toutefois dans le monde universitaire un fort tropisme confondant ces deux situations. A titre personnel , je suis pour un rôle limité de l’état en tant qu’opérateur (producteur de services) . Mais quand j’entends par exemple Jean Tirole ( de qui je devrai être proche sur ce point ) dire que la science économique c’est l’école néoclassique sur laquelle il y a un consensus , renvoyant Orléan un communiste pour moi sur le plan politique ( ceci est un jugement de valeur) mais aussi un scientifique produisant des réflexions intéressantes sur la valeur et les méthodes d’évaluation cela me choque profondément. Encore plus , et là il s’agit sûrement d’un de mes tropismes politiques la sociologie manquent singulièrement de pluralité , à chaque fois qu’un sociologue parle, j’ai l’impression qu’il utilise inégalité comme moyen de ponctuation. La sociologie critique ou de la domination me parait singulièrement peu scientifique. Pour rappel l’inégalité n’est pas un élément factuel mais performatif qui à un arrière plan politique assez touffu.

    Pour revenir aux opposants de Lorant Deutsch , j’avais simplement lu leur critique sur l’histoire de la Bataille de Poitiers qui m’a laissé sur ma faim et leur appelation spectaculaires « historien de garde » et leur engagement politique ne me rassérénait pas .

    Pour Robespierre , je ne suis pas un spécialiste de l’homme mais son appartenance et son influence au CSP. Je veux bien croire que les généraux avait une large marge de manœuvre mais tous les membres du CSP dont Robespierre ont clairement une responsabilité dans la gestion des troupes. Par contre concernant sa popularité , les propos de vos confrères me paraissent plus politique que factuelles.

    Pour les guerres de Vendée , il y avait aussi une volonté d’atteindre au peuple de ces contrées qui avait ces particularités au temps que d’éliminer ces gens. Le terme de crimes de guerre me parait assez juste. Mais si on ne peut pas parler de génocide on peut au moins qu’il y a une volonté de détruire la culture locale fortement marquée par la religion par exemple, contre la volonté de ses habitants.

    Cordialement. Sceptique.

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    1. Comme je l’ai dit dans l’article, je ne pense pas, contrairement à J.L. Mélenchon entre autres, qu’il s’agisse de propagande : effectivement, Secrets d’Histoire sert ce qui est vendeur. Et j’ai souligné à quel point était gênant, selon moi, le manque d’initiatives de vulgarisation sur des sujets plus larges, plus historiques, de la part des scientifiques. C’est, je crois, la plus grande critique que l’on puisse faire au monde universitaire (que je côtoie quotidiennement) : la vulgarisation y est, dans le meilleur des cas, négligée, et souvent mal vue. Ah qu’ils sont nombreux, les colloques où seuls les intervenants sont présents, en l’absence de tout public…

      Néanmoins, l’effet me semble malgré tout là, même volontaire : l’Histoire devient associée uniquement aux hauts faits, aux grands hommes, comme si l’évolution des phénomènes de masse n’avait plus d’intérêt. Par exemple, les campagnes de Napoléon deviennent par exemple un immense jeu de stratégie où les soldats ne sont plus que des pions sans intérêt, les famines sous Louis XIV ne sont que note de bas de page, et ainsi de suite. Si la chose était présentée comme de l’anecdote, de l’histoire people, assumée ; ce ne serait pas gênant. Mais ici, l’émission tente de se donner une légitimité historique, et c’est là le problème. Un peu comme si j’appelais « Les mystères de la chirurgie » une émission apprenant des remèdes de grand-mère.

      Tout cela est comme la publicité : bien entendu, le jingle « Carglass répare, Carglass replace » ne va pas suffire à me convaincre que l’enseigne est la meilleure ou me donner subitement envie de changer mon pare-brise. Mais il est probable que, si un jour je dois réparer un impact, je pense à eux de façon tout à faire inconsciente. Ici, c’est la même chose : peu de gens se diront « Ah, ils nous faudrait un Louis XIV de nouveau » ; mais plus pourront, à force de matraquage, arriver à la conclusion qu’il est de nombreux hommes dont le destin est de changer le monde, et qu’il faut se reposer sur eux, les laisser faire. Quelque chose qui est très utilisé en politique, d’ailleurs, et sur tout le spectre de l’échiquier…

      En ce qui concerne les défaillances du monde universitaire, malheureusement, elles sont en effet nombreuses ; je connais trop peu le cas que vous mentionnez pour en parler. Mais la problématique se retrouvera ailleurs également, notamment dans le monde des médias. Plusieurs ont pu être placardisés pour avoir été trop gênants.

      Concernant Lorant Deutsch, il faut distinguer, je pense, les polémiques ponctuelles et particulièrement ciblées (comme celle sur la bataille de Poitiers), qui soulignent des problèmes réels (Deutsch se fonde généralement sur des travaux très datés et qui n’ont plus grand chose à voir avec les dernières recherches, un peu comme si un scientifique continuait à citer les modèles atomiques du début du XXe siècle…), et les critiques de plus longue haleine. Les erreurs contenues dans ses ouvrages sont particulièrement nombreuses, et c’est pour le moins désastreux ; d’autant qu’il esquive souvent le sujet en cachant le tout sous l’appellation de « critiques politiques », bien pratiques.

      Concernant Robespierre, l’individu est surtout intéressant pour ce qui s’est déroulé après sa mort. Il faut bien voir que la Révolution, et en particulier la Convention, est LA période où la France n’a pas eu un leader, un représentant, un homme de pouvoir. Quelque chose qu’aujourd’hui encore, on peine à appréhender. Une nation dirigée par une assemblée, c’est quelque chose d’assez complexe à saisir. Les comités avaient, eux-même, un pouvoir, mais qui restait aussi redevable de l’assemblée, et il faut ajouter à cela la pression des populations parisiennes ; grosso modo, d’ailleurs, c’est le piège auquel étaient pris les Montagnards : éviter l’escalade de violence, en donnant des satisfactions aux sans-culottes mais sans aller au bout de leurs demandes. Or, une fois Robespierre et ses amis morts, il est devenu possible de créer, a posteriori, cette figure de leader, et lui attribuer un certain nombre de responsabilités qui, en réalité, étaient aussi partagées par des artisans du nouveau régime. La solution arrangeait finalement tout le monde : maintenant qu’il était mort, il était facile de l’associer à tout ça, pour dédouaner ceux qui restaient. En cela, l’historiographie du personnage est plus intéressante que son histoire, à mon avis.

      Concernant la Vendée, s’agissait-il véritablement de détruire une culture ? Je ne pense pas, car en réalité, cette culture est peut-être même née, justement, de cette lutte. La région de l’ouest était particulièrement catholique (mais n’était pas la seule), mais la question religieuse divisait les révolutionnaires eux-mêmes. Un Robespierre, par exemple, était opposé aux atteintes au culte car il était bien conscient que c’était créer des ennemis supplémentaires à la Révolution. D’autres, au contraire, vouaient une haine farouche à la religion, et c’est bien le souci : les choses pouvaient aller à la fois dans un sens et dans l’autre, bouger très vite… Avec des moments d’accalmie, et des moments d’atrocités… au gré des variations au sein des luttes de pouvoir. Quelque chose qui, finalement, se rapproche un peu de la situation des protestants aux XVIIe – XVIIIe. Ce n’était donc pas tant une volonté de détruire une culture (en pleine guerre tant extérieure qu’intérieure, on a autre chose à faire) que d’essayer de refermer ce front (il ne faut pas oublier qu’à l’époque, la France est en guerre avec pas mal de monde, et que les progrès sont très variables…). La Vendée était avant tout une grosse épine dans les fesses, qui risquait de virer à plus gros si, en prime, les Britanniques attaquaient par là. Le but était donc d’éteindre l’insurrection, et c’est dans ce but qu’ils ont eu recours à des moyens démesurés. La culture n’était pas le but de la guerre ; elle avait pu jouer, mais il faut bien se souvenir que si la Vendée s’est insurgée, ce n’est pas, au départ, pour des motifs religieux, mais pour échapper aux levées de masse. Qui étaient plus importantes dans la région car peu de volontaires en venaient ; car les populations locales n’adhéraient plus autant qu’ailleurs à la révolution depuis les premières mesures sur le clergé. Bref, la culture était la cause indirecte du soulèvement, qui lui même a causé la répression ; mais ce n’était pas une répression contre une culture. Après, je ne connais pas le sujet avec assez de précision pour en parler longtemps, il faudrait que je le creuse, plus j’ai pu dire des conneries sur le détail… Mais dans l’idée générale, c’est ça.

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