Récupérations politiques de l’Histoire : Asselineau, un cas d’école

Après ma vidéo sur les récupérations politiques de l’Histoire par la classe politique actuelle, plusieurs personnes m’ont demandé mon avis sur le discours de François Asselineau (président de l’Union Populaire Républicaine) à propos de l’Histoire de France. Rappelons les faits pour ceux qui ne le connaissent pas : énarque puis haut fonctionnaire ayant écumé les ministères notamment au service de Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy, il a quitté l’UMP en 2006, la jugeant trop favorable à l’Union européenne et aux États-Unis, et a fondé l’année suivante l’UPR, parti souverainiste se disant « hors des clivages gauche-droite » et dénonçant fréquemment de multiples complots émanant généralement, selon lui, de la CIA.

Le personnage est aussi populaire auprès de ses soutiens qu’inconnu ailleurs, ce qui lui a valu une longue lutte avec Wikipédia pour obtenir un article, et un intense lobbying de ses supporters auprès des médias. Le parti, qui se targue d’avoir un grand nombre d’adhérents, n’en reste pas moins très marginal dans les urnes (Asselineau lui-même n’a pas atteint 1% des voix en Île-de-France lors des régionales). Pourquoi en parler alors ? Parce que, comme bien des mouvements du genre, il est bien ancré sur Internet, appuyé notamment sur des conférences vidéo qui peuvent sembler solides au premier abord, et qu’il importe donc de se pencher un peu sur le fond plutôt que de se contenter de tirer sur l’ambulance.

Étant historien, je vais donc essayer de décrypter sa – longue – conférence sur l’Histoire de France en essayant de voir si, comme le suggéraient ceux qui m’ont indiqué cette prestation, Asselineau est si différent des autres politiciens ou s’il utilise, somme toute, les mêmes grosses et vieilles ficelles.

Attention, notre objet d’étude est long, lisez l’article avant de voir si vous voulez vous infliger ça.

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Pourquoi et comment parler de la Révolution française ?

La Révolution française est une période que tout le monde pense connaître, à travers de grandes images : la prise de la Bastille, la mort de Louis XVI, la Terreur et les flots de sang dus à la guillotine… Mais en réalité, cette connaissance est empreinte de clichés dont raffole d’ailleurs notre culture populaire, comme cela a pu se voir récemment à travers le jeu Assassin’s Creed Unity ou le film Les Visiteurs 3 : La Révolution qui s’en nourrissent allègrement.

Pourquoi cette période est-elle si superficiellement connue ? Tout d’abord parce qu’elle est très dense : énormément de changements s’enchaînent dans cette dizaine d’années et, pendant la plupart de la période, aucun « grand homme » ne domine totalement le jeu politique (d’où l’emphase mise, à postériori, sur le duel Danton-Robespierre par exemple) ; d’autre part parce que cette période est très sensible, tant pour la gauche que pour la droite, et que chacune a créé à son sujet ses mythes qu’il va s’agir de dépasser.

Voilà pourquoi, avant de se lancer dans une grande série d’articles et de vidéos sur la Révolution française, je vous propose cette introduction pour voir de quoi on va parler, et surtout, comment.

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Comment Sarkozy (et les autres) détournent l’Histoire

Avec l’entrée dans la dernière phase de la campagne présidentielle (qui, rappelons-le, a, grosso-modo débuté au lendemain de l’élection de François Hollande en 2012), les déclarations de nos hommes politiques se font de plus en plus stupides, notamment en matière d’histoire. Avec la droitisation du PS, recette qu’on a vue ici bien ancienne, mais qui est actuellement menée tambour battant par Manuel Valls et ses alliés ; et même un repli de Jean-Luc Mélenchon vers des valeurs traditionnellement de droite, les sujets identitaires sont à nouveau mis en lumière de tous les côtés, et la foire aux imbécillités historiques ne fait que commencer. Certains, comme François Fillon, s’émeuvent de la colonisation, « partage de culture », tandis que d’autres, à gauche comme à droite, s’écharpent sur une valeur essentielle en ces temps de crise politique, économique et internationale : qu’est-ce donc que l’âme de la France ?

Comme toujours, ce genre de sujet – bien entendu présenté comme crucial – permet avant tout d’éviter de parler de fond, et d’avoir recours à de grandes images porteuses, ce qui est l’objectif premier de tout discours politique (je renvoie à l’excellente vidéo de Linguisticae et Usul sortie après le tournage de la mienne). Pour comprendre comment fonctionnent ces réutilisations de l’Histoire, il semble judicieux de revenir à un cas d’école : la campagne de Sarkozy en 2007, car cette campagne a posé les bases d’un discours désormais universalisé, qui a dès cette époque fait l’objet d’analyses. Mais il s’agira ici de ne pas se limiter à Sarkozy, cible aujourd’hui bien facile, car ces pratiques se sont désormais trop généralisées.

Sarkozy, objet d’étude

En 2008, les récupérations historiques de Nicolas Sarkozy ont fait l’objet d’un livre collectif : Comment Nicolas Sarkozy écrit l’Histoire de France, ouvrage collectif sous forme d’articles d’auteurs spécialistes des différentes thématiques qui, tous, réfléchissent au traitement donné par le politicien et à ses objectifs politiques. L’ouvrage émane du CVUH, le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire, association d’historiens universitaires fondée il y a plus de dix ans pour réfléchir aux récupérations de l’Histoire par la classe politique et à son instrumentalisation : n’hésitez pas à jeter un œil à leur site qui contient des ressources intéressantes.

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Le livre se lit vite et est malgré tout très complet, donc je ne vais pas chercher ici à le résumer : même presque dix ans après, il est encore très utile pour comprendre les grosses ficelles utilisées aujourd’hui. C’est justement sur ces ficelles qu’il va falloir s’attarder car, en  2007, Sarkozy a beaucoup parlé d’identité nationale (au point d’en faire un ministère lié à celui de l’immigration, et confié à Brice Hortefeux, alias l’homme qui trouve que « c’est quand il y en a plusieurs que ça fait des problèmes »). Mais s’il en a beaucoup parlé, il n’a fait qu’amplifier un flot venu du Front national et désormais répandu dans la plupart des courants politiques médiatisés. Comprendre ces grands thèmes est donc nécessaire à la fois pour comprendre la campagne de 2007, mais aussi celle d’aujourd’hui.

 

L’anti-repentance et le « rêve méditerranéen »

Le premier thème, devenu un standard de la droite, est celui du combat contre « la repentance ». La France serait un pays culpabilisé, brimé pour son passé, en permanence honteux de son histoire, et il conviendrait de retrouver la fierté de nos origines et de ne plus nous attarder sur les points sombres de notre Histoire. En 2007 ce discours était loin d’être anodin : Sarkozy se préparait à succéder à Chirac qui, en matière de repentance, avait commencé très fort en reconnaissant dès le début de son premier mandat l’implication des autorités françaises dans les crimes contre l’humanité commis durant l’Occupation. Alors que ses prédécesseurs, notamment Mitterrand, avaient refusé d’accuser la France en voyant dans Vichy une parenthèse exclusivement due à l’Allemagne, Chirac soulevait enfin le problème d’une responsabilité bien française, dénoncée depuis longtemps par des historiens comme Robert Paxton qui font aujourd’hui encore autorité. Pour la droite, c’était là une réelle trahison de la part de Chirac qui brisait un tabou, celui d’une France globalement résistante qui n’avait rien à se reprocher.

Plus encore, pendant la période de cohabitation avec Lionel Jospin, Christiane Taubira avait établi un appareil législatif reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. Du point de vue purement historique, j’ai déjà expliqué ici que ce genre de loi mémorielle – même bien intentionnée – pouvait être un problème. Mais ce ne sont pas là les critiques qui ont été faites par la droite : pour elle, ces lois incitaient à se repentir sur des crimes passés (et, pire, pourraient pousser à remettre en question des pratiques actuelles inscrites dans la continuité) ; c’est ainsi que, par la suite, la droite revenue au gouvernement chercha à souligner « le rôle positif de la colonisation » dans les programmes scolaires, ou encore à expliquer que la traite occidentale n’était pas la seule, et qu’il fallait aussi insister sur l’esclavage dans le monde arabe, comme pour se dédouaner du problème. Un des thèmes constant du discours sarkoziste fut d’ailleurs de dire que la France était grande parmi les puissances occidentales car, contrairement à d’autres, elle n’avait pas cédé au totalitarisme et aux crimes contre l’Humanité. C’était néanmoins passer bien vite sur des périodes comme le régime de Vichy ou la colonisation, ces périodes que Sarkozy cherche, justement, à réécrire.

Le discours de Dakar reste la trace la plus (tristement) célèbre de la "pensée Sarkozy" sur le rapport à la colonisation et à l'Afrique.
Le discours de Dakar reste la trace la plus (tristement) célèbre de la « pensée Sarkozy » sur le rapport à la colonisation et à l’Afrique.

En matière de colonisation, Sarkozy vanta souvent le « rêve marocain » du maréchal Lyautey, ou encore l’idéal du Croisé parti à Jérusalem : son but était d’ancrer dans l’histoire son propre « rêve méditerranéen », aujourd’hui bien oublié, mais qui fut une constante de son début de mandat qui nous valut notamment une visite en grande pompe de Khadafi ou la réception de Bachar Al-Assad lors de la fête nationale en 2008. Sarkozy rêvait d’une Méditerranée unie (bien entendu sous l’influence de la France) qui, somme toute, n’était qu’une extension du projet colonial. Régulièrement, donc, Sarkozy vanta les mérites du « petit » colon, ce colon fantasmé et bienveillant installé en Algérie ou en Indochine, cultivant sa terre par lui-même sans chercher à profiter des travailleurs locaux exploités. Plus encore, le colonisateur serait venu aider une Afrique en difficultés, propos illustré par le tristement célèbre discours de juillet 2007 à Dakar où Sarkozy déclara de façon éhontée que le drame de « l’Homme africain » était qu’il « n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Négation totale d’une histoire africaine particulièrement riche mais méconnue et, surtout, moyen de justifier l’intervention occidentale…

Si le rêve méditerranéen de Sarkozy semble – sous sa forme initiale – bien éloignée, le thème de l’anti-repentance et de la justification de la présence française dans le monde reste bien ancré. Outre sa justification diplomatique, il permet également de pousser à une unité… très fantasmée.

 

La réconciliation par la dépolitisation

En 2007, le but de Nicolas Sarkozy était de fédérer un électorat allant des déçus de la gauche aux déçus de la droite qui, en 2002, avaient été attirés par Jean-Marie Le Pen. Sa victoire et le net recul de Le Pen durant cette élection témoignent de la réussite à court terme de cette stratégie. L’idée d’une France unie se retrouva également dans le thème de « l’ouverture » qui justifia le passage au gouvernement d’anciens du PS comme Bernard Kouchner. Cette volonté « d’ouverture », d’effacement du clivage « droite-gauche » (une des grandes réussites, tant de Sarkozy que du PS) se retrouva dans les appels à l’Histoire de ses discours.

En meeting, Sarkozy se livra en effet à un name dropping assez sidérant, plaçant dans des litanies sans fin un ensemble de noms sans grand rapport pouvant ainsi caser une figure de gauche (voire, selon ses critères, d’extrême gauche) comme Jaurès entre un roi de France et Maurice Barrès, l’un des fondateurs de l’extrême droite moderne. Le contexte disparaît alors, toutes les références, dépolitisées, étant mises sur un pied d’égalité.

La récupération de Jaurès fit ainsi grand bruit, tant l’homme est éloigné des idées de Nicolas Sarkozy… tout comme, du reste, des socialistes actuels. Ceux-ci eurent beau jeu de s’indigner de la récupération et firent, en faisant cela, exactement ce que Sarkozy attendait d’eux. En s’indignant, ils lui permirent de se poser en victimes de gens sectaires à l’esprit fermé ; une technique que l’extrême droite utilisait avec succès depuis longtemps et qui s’est désormais généralisée. D’autre part, la récupération de Jaurès avait pour but de le dépolitiser : en citant un de ses propos, hors de tout contexte, il devenait possible à Sarkozy de dire « Jaurès aurait soutenu ma campagne ». Le Front national fit d’ailleurs de même en inventant carrément une citation pour récupérer l’homme. Jaurès devient ainsi non plus un leader socialiste désireux de réformer en profondeur la société, mais juste un ancêtre commun, « grand homme » interchangeable que l’on cite plus pour son nom connu à travers les plaques de rues que pour une pensée réelle. La même chose se fit avec Guy Môquet, dont Sarkozy voulut faire lire la lettre émouvante à tous les écoliers, pour leur montrer ce qu’était un jeune patriote résistant à l’envahisseur allemand. Seulement… Guy Môquet, s’il fut exécuté par les Allemands, était avant tout un jeune militant communiste, arrêté par la police française pour cette raison-là, et non pour faits de patriotisme. Là encore, Sarkozy dépolitisa une figure pour n’en garder que le consensuel.

Jaurès aurait-il voté Louis Aliot ? Le pauvre ne peut pas le confirmer mais cette affiche (par ailleurs super moche, reconnaissons-le) montre bien comment l'homme est récupéré par à peu près tout le monde.
Jaurès aurait-il voté Louis Aliot ? Le pauvre ne peut pas le confirmer mais cette affiche (par ailleurs super moche, reconnaissons-le) montre bien comment l’homme est récupéré par à peu près tout le monde.

C’est là une thématique devenue constante dans le discours politique qui, paradoxalement, se dépolitise pour revenir sur ce qui est censé mettre tout le monde d’accord. Les grands clivages, souvent impossibles à résoudre, sont effacés, les grandes questions occultées, pour donner l’impression que les choix ne peuvent se faire que sur des questions annexés, aussi peu politiques que possible. Chaque personnage cité par Sarkozy était ainsi ramené à sa caractéristique la plus consensuelle : Jaurès pour son engagement antidreyfusard, Môcquet comme victime du totalitarisme (celui-ci pouvant indifféremment être de gauche ou de droite)… De même, Léon Blum fut parfois utilisé pour vanter le « travailler plus pour gagner plus », lui qui avait réduit le temps de travail ! Par ailleurs, pour ne pas se couper de son électorat de droite conservatrice, Sarkozy en appela également à des références bien ancrées de ce côté-là : rois, allusion au grand rôle de l’Église, lutte contre « l’héritage de mai 68 »…

Une constante, cependant : dans cette Histoire version Sarkozy, il n’y a de place que pour les grands personnages, ceux qui « font » l’Histoire selon la pensée de droite classique. Tout mouvement de masse est ou bien occulté, ou bien, en dernier recours, ramené au personnage dominant du moment. Cela n’est pas anodin : le but était ici de montrer que Nicolas Sarkozy s’inscrivait dans la continuité de ces grands hommes, et serait le suivant. Cette technique est, en réalité, universelle : on peut penser à François Hollande singeant les postures et attitudes de Mitterrand pour se donner une stature, mais aussi à Mélenchon adulant Robespierre : à chaque fois, il s’agit d’acquérir une légitimité personnelle d’homme providentiel. Si, des Bonaparte à De Gaulle, cette pratique est ancrée à droite, elle est bien plus inquiétante au sein d’une gauche qui devrait, théoriquement, éviter les leaders charismatiques pour s’appuyer sur les mouvements de masse (c’est, d’ailleurs, un des problèmes que j’ai pu reprocher à Guillemin). Comme on va le voir, en effet, ces récupérations historiques se retrouvent bien de tous les côtés de l’échiquier politique.

 

Comment se défendre contre ces parallèles historiques ?

Dans l’analyse du livre Charles Martel et la Bataille de Poitiers, j’ai montré comment l’extrême droite récupérait facilement l’histoire pour faire passer ses idées, mais j’ai aussi essayé de démontrer que les réponses venues de la gauche, notamment via Mélenchon, étaient souvent tout aussi caricaturales et donc intellectuellement irrecevables. Entre le tournage de la vidéo qui accompagne cet article et sa publication, Jean-Luc Mélenchon a d’ailleurs appelé à ne pas balayer trop vite le débat sur le roman national soulevé par Sarkozy. Et pour cause, par ses parallèles réguliers et son utilisation, notamment, de la Révolution, Mélenchon est lui aussi adepte d’un roman national, même s’il est ici de gauche. Les auteurs des Historiens de garde ont également eu l’occasion de détricoter un travail de François Ruffin sur la dette à travers l’Histoire, qui faisait preuve de grands problèmes de méthode. Il s’agit dans tous les cas de déformer les faits pour faire passer des idées : que celles-ci se justifient ou non n’est qu’accessoire, il y a dans tous les cas manipulation.

Or, l’appel au roman national, même de gauche, pose plusieurs problèmes. D’une part, le roman national, en cherchant à cimenter, à définir ce qui « fait un Français » (que ce soit une origine ou des « valeurs ») a aussi pour conséquence d’exclure ce qui sort de cette définition, forcément imparfaite et idéologiquement guidée. Peu importe que l’on décide que les Français descendent des Gaulois ou de la Révolution : dans tous les cas, certains sont exclus, au nom d’une escroquerie intellectuelle car l’Histoire montre, justement, que la France est une construction progressive qui s’est faite par le mélange d’identité multiples dans le temps.

Jean-Luc Mélenchon parle pour sa part de la nécessité d'adopter "le récit national" (article du JDD)
Jean-Luc Mélenchon parle pour sa part de la nécessité d’adopter « le récit national » (article du JDD)

D’autre part, l’appel à ce genre d’arguments ne peut que niveler le débat vers le bas. Car, comme on l’a vu, il s’agit bien souvent de dépolitiser les questions, d’enlever les débats politiques à « la » politique. Le premier réflexe à avoir lorsqu’un politicien parle d’Histoire est de vérifier de quoi il parle. Lorsque Jean-François Copé déclare « craindre la tentation de la nuit du 4 août » chez les Français, on peut en déduire ou bien qu’il est totalement inculte, ou bien qu’il est opposé à l’abolition d’une partie des privilèges par la classe privilégiée elle-même. Les exemples sont nombreux : le réflexe de base doit donc être de se renseigner sur ce dont il est question.

Ensuite, il faut historiquement recontextualiser. Un politicien qui parle de la France à l’époque de Clovis ou Charlemagne joue avec des images fausses : aucun historien sérieux ne parlera de France à cette époque, en tout cas, pas de la même France qu’aujourd’hui. Et ne parlons même pas de la Gaule présentée comme ancêtre de notre pays. De même, les grands discours alarmistes sur de potentielles nouvelles « invasions barbares » sont bien vite nuancées lorsque l’on étudie la réalité de ces « invasions », non pas à travers les manuels scolaires mais dans les sources tant écrites qu’archéologiques. D’où cette nécessité de savoir si ce dont on nous parle vient des sources d’origines (et si celles-ci sont biaisées) ou si, au contraire, on a affaire à une construction idéologique. Le cas des ancêtres Gaulois, réellement « créés » à partir de la Révolution, est en cela très intéressant et a été très bien traité en réponse aux élucubrations récentes de Sarkozy.

Par ailleurs, il faut voir si la personne qui utilise l’Histoire le fait ici pour initier son raisonnement, ou part au contraire de ses conclusions pour ensuite aller chercher les éléments qui la soutiennent. Des chaînes comme Hygiène Mentale expliquent très bien comment s’élabore un raisonnement scientifique : on part des faits pour arriver à nos conclusions ; on ne part pas de nos conclusions pour établir les faits. Ainsi, dans mes vidéos, j’essaie d’abord d’exposer les faits de manière scientifique, et ensuite d’exposer les conclusions que j’en tire. Le politicien va, au contraire, partir de ce qu’il veut démontrer pour prendre les éléments qui soutiennent sa thèse, ce qui conduit par exemple à la création d’un Guy Môquet dont l’engagement communiste est oublié.

Mais, finalement, le plus important est de se demander pourquoi le politicien utilise ici l’Histoire. Est-elle là pour permettre la compréhension du présent (ce qui est ma démarche) ou pour justifier ce que l’on veut utiliser ? La pensée des personnages invoqués est-elle décryptée de façon critique pour avancer et élaborer une nouvelle pensée, ou pour brandir, comme une suite de pin’s, des cautions, appeler à l’émotion ? Bien souvent, dans le discours politique, la belle image prime sur l’argument, et c’est justement ce qui doit être dénoncé. La course aux références balancées au hasard est lancée, la bataille pour la récupération de l’Histoire va faire rage : pour quiconque a une conscience historique et politique, le défi est donc de taille : utiliser l’Histoire comme source de compréhension du présent, mais pas comme argument justifiant un futur jugé inévitable. C’est ce qui fait la différence entre la rigueur scientifique (qui n’exclut pas l’engagement) et la mauvaise foi idéologique, dont la gauche n’est pas plus exempte que la droite.

 

Pour aller plus loin

D’une part, le livre Comment Nicolas Sarkozy écrit l’Histoire de France, par Laurence de Cock, Fanny Madeleine, Nicolas Offenstadt, Sophie Wanich (dir.), publié chez Agone en 2008, est une source essentielle pour comprendre les racines de ces récupérations. Le site du CVUH, mais aussi les comptes Twitter de spécialistes comme Laurence de Cock ou Mathilde Larrère sont également très utiles pour dépasser les simplifications de nos politiciens.

Sur la question des Gaulois et pour un décryptage des nombreux clichés à leur sujet et de la manière dont l’historiographie du XIXe siècle les a profondément transformés, le livre de Jean-Louis Brunaux Nos ancêtres les Gaulois (Seuil, 2008) est une référence claire, scientifiquement solide et très agréable à lire. Un peu plus difficile d’accès, Les origines de la France de Sylvain Venayre (Seuil, 2013) revient sur cette question sensible des racines du pays, scientifiquement difficile à aborder tant le sujet est politique et potentiellement dangereux.

Venez si vous voulez, mais soyez discrets !

En ces temps où la chaîne et le site sont très silencieux pour cause de fin de rédaction de thèse j’ai, tout de même, voulu prendre quelques temps pour évoquer quelque chose croisé dans mes recherches qui me semble particulièrement précieux à l’heure actuelle. On voit, depuis quelques jours, des injonctions fortes faites aux Musulmans de « rester discrets » dans le contexte actuel ; avec des polémiques sur le « burkini » qui sont avant tout des écrans de fumée destinés à détourner l’attention de bien des failles du gouvernement (mais la technique n’est pas nouvelle : on l’avait déjà vue avec la polémique du voile sous Mitterrand/Rocard).

On me demande souvent sur quoi portent mes recherches, et la réponse (les grandes compagnies de paquebots transatlantiques du début du XXe siècle) semble très éloignée des thèmes politiques que j’ai l’habitude d’évoquer avec Veni, Vidi, Sensi (quoique je me sois amusé à faire une analyse du naufrage du Titanic sous l’angle de la lutte des classes). Mais qui dit début du XXe siècle dit années 1930, et donc fameux « jours les plus sombres de notre histoire ». En étudiant il y a quelques années, pour mon mémoire de master, le cas du paquebot Normandie, je suis ainsi tombé sur une histoire qui devrait nous rappeler une élémentaire méfiance.

Avertissement : ce billet risque de contenir des traces de Babar.
Avertissement : ce billet risque de contenir des traces de Babar.

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D’où vient le Sénat ?

À quoi sert le Sénat ? C’est une question que nous sommes en droit de nous poser quand on saisit son rôle assez minime sous la Ve République, de chambre qui débat mais qui, au bout du compte, n’aura jamais le dernier mot.  Malgré cette impuissance, les sénateurs prennent (presque) leur travail au sérieux, et on les voit régulièrement troller, comme récemment lorsque la droite (enfin, la « droite encore plus à droite que le PS de droite ») a proposé d’ajouter la fin des 35 heures au projet de loi sur le travail. Régulièrement, le Sénat énerve, ou apparaît au contraire comme une sorte de dernier espoir face à une loi qui nous déplait (espoir généralement déçu, d’ailleurs), mais l’Assemblée nationale ayant constitutionnellement le dernier mot, les gesticulations sénatoriales n’ont que peu de portée, semble-t-il.

Alors, le Sénat serait-il totalement inutile ? Cette idée est très tentante, mais pour la mettre à l’épreuve, il faut remonter aux origines de cette « chambre haute », pour comprendre dans quel but elle fut conçue. Pour cela, il faut remonter à la Révolution française.

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Charles Martel et la bataille de Poitiers, de William Blanc et Christophe Naudin

La question du retour en force du « roman national » et des problèmes que cela suscite a déjà été posée sur ce site, notamment lorsqu’il a été question de Stéphane Bern. Je voudrais aujourd’hui m’attarder sur une étude de cas à travers le très bon ouvrage Charles Martel et la bataille de Poitiers, de William Blanc et Christophe Naudin, publié en 2015, et qui revient sur l’historiographie d’un personnage devenu récemment le porte-étendard de l’extrême-droite islamophobe.

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1848, une révolution ratée ?

Lorsqu’on parle en France de Révolution, c’est généralement celle de 1789 qui est mentionnée, appelant avec elle son cortège d’images d’Epinal, des plus glorieuses aux plus violentes. Les autres révolutions connues au XIXe siècle sont généralement ignorées, comme toute la période, du reste, très méconnue en France. Pourtant, la Révolution de 1848 qui donna naissance à la Deuxième République mériterait d’être plus connue, tant elle regorge de leçons pour les mouvements présents et futurs. C’est en effet un bon exemple d’une révolution imprévue, pacifique, et survenue par la récupération populaire d’un mouvement venu des élites, mais c’est également une révolution rapidement récupérée par les conservateurs qui réussirent rapidement à la tourner à leur avantage.

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Quand le PS est passé à droite

L’histoire du temps présent est un exercice difficile, mais de plus en plus reconnu et accepté académiquement : cette histoire très proche est en effet nécessaire à une époque où nous souffrons de plus en plus d’amnésie collective vis-à-vis des actes passés de notre classe politique et médiatique. Bien souvent, nous sommes en effet en droit de nous demander comment un présentateur de JT épinglé pour falsification au début des années 1990 pouvait encore être vu comme grand journaliste dans les années 2000. Comment un politicien chassé par la rue en 1995/1996 peut aujourd’hui être présenté comme le nouvel espoir de la classe politique. Et ainsi de suite. Face à une accélération de l’information, et au phénomène bien naturel du classique « c’était mieux avant », la nécessité de se pencher sur ce passé récent apparaît plus forte que jamais.

Il est néanmoins évident que cet article et la vidéo qui l’accompagnent traitant d’événements récents, aux conséquences encore plus qu’actuelles en ce moment, il serait hypocrite de ma part de dire qu’il sera neutre. Du reste, aucun des propos tenus dans le cadre de Veni Vidi Sensi, sur le site comme sur la chaîne, ne prétend l’être. Cette démarche de retour sur le parcours du PS depuis les années 1981 s’appuie néanmoins sur des travaux de qualité que vous pourrez consulter en sources, en fin d’article. Aussi, si je n’ai pas la prétention d’être ici neutre, j’essaierai au maximum d’avoir été rigoureux.

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La Bombe, d’Howard Zinn

Quand on me demande à quoi sert l’Histoire, je suis souvent bien embarrassé : je connais la théorie, cette discipline nous permet de réfléchir aux erreurs du passé, de ne pas les reproduire. Et, les exemples, même s’ils sont nombreux, peinent à me venir en tête pour bien étayer dans la pratique ce que je veux dire. Avec La Bombe, pourtant, Howard Zinn nous fournit un travail qui montre précisément comment on peut, effectivement, utiliser le passé pour réfléchir sur le présent.

Dans le cas de ce livre, il s’agit de se poser une question cruciale dans le cadre des guerres modernes qui s’enchaînent : les bombardements ont-ils une utilité ou sont-ils au contraire plus nocifs qu’avantageux ?

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Première Guerre mondiale : à qui la faute ? [vidéo]

Si on en croit les discours de nos politiciens depuis un mois, nous sommes en guerre. Et comme d’habitude, cette guerre vient forcément des autres, qui nous menacent, et il est, comme l’a rappelé Manuel Valls, intolérable de remettre en question notre propre rôle dans ces événements. D’ailleurs, comme disait Pierre Desproges : « l’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! »

Sauf que tout de même, il semblerait bien que, parmi bien d’autres acteurs, la France ait aussi joué un rôle dans l’explosion du conflit qui nous occupe. Énoncer ce fait est nécessaire pour bien saisir tous les tenants et aboutissants de l’actualité sans se faire embrigader par les discours politiques, mais ce n’est pas sur cet exemple que je m’attarderai ici : je n’en ai pas la compétence, et d’autres le font très bien (voir, par exemple, l’excellent dossier consacré par Le Monde diplomatique du mois de décembre, ou encore un très bon live de Mediapart).

À la place, je vous propose de prendre un exemple du passé qui peut nous permettre de mieux cerner comment naît une guerre, et de voir si les responsabilités sont aussi tranchées qu’on a pu le dire.

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