La Gironde, la Montagne… et les autres (janvier-juillet 1793)

Avec la période de la Convention, cette série s’aventure maintenant dans les deux années les plus complexes de la Révolution. Trois épisodes en tout traiteront donc des événements de 1793-1794, et ce sera encore bien insuffisant pour entrer dans le détail. Il s’agira donc ici d’effleurer les subtilités des affrontements de cette époque, que l’on ne peut en aucun cas restreindre à une lutte de classes ou à une guerre entre révolution et contre-révolution. Deux choses doivent, à mon sens, être particulièrement retenues en guise d’introduction : d’une part, les groupes dont nous allons parler (que ce soit les « Girondins », les « Montagnards », les « Enragés », les « sans-culottes », etc.) n’ont jamais été uniformes et guidés par une même volonté. Les parcours individuels sont extrêmement variés, et il ne faut surtout pas les voir comme des partis politiques organisés. D’autre part, on aurait tort de se limiter à ce qui se passe à Paris car, si la Convention aspire à la centralisation, elle n’y parvient jamais réellement et les enjeux locaux sont rarement superposables à ceux qui occupent l’avant-scène, à Paris. Même si ce récit va se focaliser – probablement trop – sur la capitale, il ne faut donc pas oublier que les dynamiques provinciales sont différentes, et que les désirs de la population rurale sont souvent bien éloignés des aspirations des ouvriers parisiens.

Oppositions et divisions

Dans le dernier épisode, nous avons laissé la Convention divisée de façon grossière entre Gironde, Plaine et Montagne. La Gironde tend alors à dominer les débats, au point que l’historiographie parle souvent (abusivement) de « convention girondine » jusqu’à juin 1793. Cependant, les choses sont bien plus fluctuantes. Il faut tout d’abord rappeler quelques nuances déjà évoquées : si les Girondins se retrouvent autour d’une volonté d’ordre et d’éviter les violences (d’où leur opposition plus ou moins prononcée à la mort du roi), les Montagnards n’en sont pas pour autant de dangereux gauchistes partageux. Si la Gironde accuse parfois des Danton et Robespierre d’aspirer à la « loi agraire », c’est-à-dire au partage des propriétés, il s’agit avant tout de jouer sur une peur commune, car personne, à gauche de la Convention, ne réclame cette fin de la propriété – qui n’est pas plus demandée par le mouvement populaire, à de très rares exceptions près. De façon générale, plutôt que de voir Montagnards et Girondins comme des partis idéologiquement opposés, il faut les aborder avant tout comme des positionnements, qui évoluent dans le cadre d’une lutte entre les différents organes de pouvoir concurrents.

La « loi agraire » était souvent utilisée comme repoussoir par les opposants politiques. Pour cette classe politique éduquée à l’histoire romaine, cela renvoyait en effet aux initiatives des Gracques et aux guerres civiles qui avaient suivi.

Car outre la Convention, la Commune insurrectionnelle que l’on a vu bouger le 10 août continue à aspirer à un pouvoir, et se veut représentante du peuple parisien. Ce mouvement, aux demandes souvent plus radicales (contrôle des prix et plus grande sévérité contre les suspects de contre-révolution) peut être assimilé à la sans-culotterie (même s’il ne faut pas oublier que les sans-culottes eux-mêmes se divisent entre de nombreuses tendances), et au club des Cordeliers. Marat, Hébert, entre autres, en sont les plus populaires porte-paroles. Représentante du peuple, la Commune, face à une Convention moins légitime ? C’est ce qu’elle pense, mais elle représente avant tout le peuple parisien, et lui uniquement. C’est un enjeu crucial à saisir car, justement, les coups de force de la Commune seront souvent perçus en province comme des trahisons à l’égard du pouvoir élu, la Convention. S’affrontent donc des pouvoirs qui, chacun, revendiquent leur propre légitimité et se concurrencent parfois violemment.

Car, en 1793, les pratiques politiques impliquent encore la mort de l’opposant, et pas seulement à l’extrême gauche : ne croyons pas que, parce qu’ils ont été les victimes, les Girondins n’aspiraient pas tout autant à l’élimination de leurs adversaires à coups de guillotine. C’est une lutte à mort qui s’engage, pour savoir qui trahit l’esprit de la Révolution. La Commune, bien entendu, s’en prend violemment à la Gironde : en refusant la mort du Roi (ou en tentant de la contourner par l’appel au peuple), elle aurait démontré sa duplicité. Mais à l’inverse, la Gironde peut légitimement répondre aux attaques de la Commune à son égard car les Girondins, eux, ont été élus dans l’ensemble de la France et pensent que la province les soutient. Les attaquer, c’est s’en prendre à la Convention, donc la représentation nationale. Restent, au milieu, les Montagnards. De Danton à Robespierre, on goûte assez peu aux envies les plus radicales des sans-culottes, mais ceux-ci sont des alliés naturels face à la Gironde. S’engage donc un dangereux jeu d’équilibriste : soutenir le mouvement populaire dans sa radicalité… tout en tentant de la limiter. On s’en doute, beaucoup, de tous bords, perdront la tête dans ces jeux d’équilibre et d’alliances de circonstance.

 

 

Le soulèvement de l’Ouest

Or, les choses ne sont pas simples pour la France dans son ensemble, car la guerre continue et, malgré la victoire de Valmy et surtout celle de Jemappes, elle est mal engagée. Déjà, l’hiver est arrivé, et avec lui, le départ de nombreux volontaires considérant que la campagne était terminée. Les effectifs fondent, alors que le besoin devient plus pressant. Car les ennemis, eux, se multiplient ! Le Royaume-Uni ne peut que voir avec hostilité la Révolution, qui donne des idées à sa propre population. L’intervention est finalement accélérée par l’initiative prise par la France le 1er février, qui attaque l’Angleterre et son alliée des Provinces-Unies. La coalition se densifie également au sud : l’Espagne, dominée par un Bourbon, voit d’un mauvais œil la mort de Louis XVI et se prépare à la guerre. La France prend l’initiative, le  7 mars. Mais avec quelle armée ? La réorganisation, en soi, est une question épineuse car Girondins comme Montagnards espèrent pouvoir créer une armée qui ira dans leur sens. Mais surtout la question des 300 000 hommes levés en masse va vite poser question.

La mesure, on s’en doute, touche avant tout les plus pauvres, ce dont la Contre-révolution profite rapidement en Vendée. Là, les masses paysannes refusent radicalement la levée en masse et se révoltent, début  mars. Mesure d’insoumission ? Pas seulement, car les racines sont plus anciennes : l’ouest a peu apprécié la politique religieuse de la Révolution ; on a vu aussi comment la mort du Roi avait divisé car s’attaquer à une personne supposée recevoir son pouvoir de Dieu ne pouvait laisser les plus religieux indifférents. Tous ces facteurs cumulés font basculer l’ouest dans la contre-révolution, les masses étant vite récupérées par des nobles dont, paradoxalement, elles n’avaient pas été mécontentes de se débarrasser. De là à voir dans le soulèvement vendéen l’aboutissement du complot aristocratique et clérical, il n’y a qu’un pas que les Jacobins franchissent allègrement. Pour les Montagnards, la Vendée est d’autant plus utile qu’elle permet de dénoncer le laxisme des Girondins, ce qui les pousse à parler de « guerre » plutôt que de « révolte ». Or, la répression qu’ils demandent va, paradoxalement, contribuer à faire de la révolte de Vendée un mouvement à part, caillou dans la chaussure de la Révolution pendant plusieurs années. Les soulèvements sont en effets violents (notamment le cas des massacres de Machecoul) et, dans un premier temps, la réponse républicaine est maladroite et inefficace, permettant aux rebelles de sécuriser un vaste territoire.

Les massacres de Machecoul furent un élément fondateur des guerres de Vendée.

Ceci étant, les soulèvements ne se limitent pas à la Vendée. Beaucoup se soulèvent en Bretagne aussi, mais également dans le sud du Massif central (où on parla parfois de « Deuxième Vendée »). Ce sont surtout les déboires militaires républicains connus dans l’ouest qui contribuèrent à créer le cas particulier des « guerres de Vendée », dont on reparlera. Pour l’instant, soulignons surtout que la levée en masse fut, de fait, très difficile (ceci partout en France), tandis que les soulèvements ouvraient de nouveaux fronts et accroissaient la crainte de la contre-révolution, ce qui ne fut pas sans impact sur la vie politique parisienne. Dans un pays en guerre intérieure et extérieure, commençait à naître l’idée de régime d’exception.

 

 

Les débuts du régime d’exception

Comme en septembre, lors des massacres, la peur de la trahison est partout, avec quelques raisons. L’affaire du général Dumouriez en est une bonne illustration. Proche des Girondins, celui-ci est surtout intéressé par la gloire personnelle et s’est aventuré trop profondément en Hollande, pendant que les Autrichiens le prennent à revers. Des représentants montagnards sont envoyés pour contrôler son activité, notamment Danton, que les Girondins pensent ainsi éloigner de Paris. À leur retour, la gravité de la situation étant exposée, la Convention ordonne un repli, ce que Dumouriez refuse, accusant les Jacobins d’être à l’origine de ses déboires. Battu le 18 mars à Neerwinden, il tente quelques jours plus tard de tourner son armée contre Paris. La Convention le convoque alors pour s’expliquer, et lui envoie des représentants dont le ministre de la guerre, Beurnonville… qu’il livre à l’ennemi avant de changer de camp ! On s’en doute, la trahison fait grand bruit. Les Montagnards utilisent alors la proximité de Dumouriez avec les Girondins pour les salir mais, à l’inverse, ceux-ci utilisent la mission de Danton auprès du général pour le salir. Bref, la suspicion est partout.

Le général Dumouriez, auréolé de la gloire de Valmy, s’illustre plus négativement au printemps 1793 en passant à l’ennemi… en lui livrant en prime le ministre de la Guerre. Ce qui lui vaut certainement une place dans le top 10 des grands traîtres.

Dans ce contexte, des mesures sont prises pour éviter de nouveaux massacres de septembre. La politique est résumée par Danton avec la célèbre formule « Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être » qui conduit à la création du Tribunal révolutionnaire (le 10 mars 1793), puis des comités de surveillance (le 21 mars), visant à traquer les traîtres, notamment étrangers. Enfin, le 6 avril, la Montagne obtient la création d’un organe appelé à un grand avenir, le Comité de salut public, responsable devant la Convention mais autorisé à délibérer à huis clos pour prendre en charge la situation exceptionnelle. Ce comité est alors majoritairement composé de modérés issus de la Plaine, mais est dominé par Barère et surtout Danton, sa personnalité la plus radicale. Contrairement à une idée reçue, on n’y trouve en revanche aucun girondin. C’est institutions forment l’ossature de ce qu’une part de l’historiographie qualifie de Terreur, mais sur cette notion, il faudra attendre l’épisode précédent : en tout cas, en mars/avril 1793, la « terreur » n’est pas encore sur toutes les lèvres même si le mouvement sans-culotte tend à se radicaliser.

En effet, la lutte ne se fait pas qu’entre Girondins et Montagnards. La vie politique est très active au niveau des sans-culottes et, si les Montagnards tentent de les séduire, les deux groupes n’en restent pas moins assez indépendants. Surtout, la vie chère, l’effondrement de l’assignat, la peur de la trahison, radicalisent la population parisienne. Des figures émergent : Jacques Roux, mais aussi Varlet, et des femmes, comme Pauline Léon ou Claire Lacombe, qui forment une nébuleuse vite qualifiée d’Enragés, vu leurs revendications radicales. De Robespierre à Marat, sans parler des Girondins, les Enragés sont vus comme trop extrêmes, et bien gênants puisqu’ils risquent de détourner les sans-culottes de la Montagne. S’engage donc un nouveau jeu d’équilibriste dans lequel la Montagne fait des concessions tout en essayant d’éviter d’être dépassée sur sa gauche. C’est par exemple dans ce contexte que la Convention adopte, le 4 mai 1793, la première loi du Maximum, instaurant un prix maximal du grain et tentant de réguler les échanges. Cette mesure, qui était au départ désapprouvée par les députés, y compris la Montagne, est cependant bien en dessous de ce que demandent la plupart des sans-culottes…  Le contexte reste donc extrêmement tendu.

 

La chute des Girondins

Marat, par le biais de ses écrits et discours, exprime toujours des positions radicales, bien que moins prononcées que celles des Enragés, qu’il dénonce. Sa principale cible reste la Gironde, contre laquelle les accusations redoublent avec la trahison de Dumouriez ; Robespierre se joint également à ces accusations tandis qu’à l’inverse, la Gironde tente de torpiller Danton. Chaque camp s’accuse ainsi de collusion avec l’étranger, accusation que l’on retrouvera fréquemment durant la période. Marat est cependant celui qui pousse le plus loin son discours, tentant d’embrasser le sentiment du mouvement populaire en appelant à renverser la Convention gangrenée par les Girondins, rappelant notamment leur soutien au roi sous la forme de leur demande d’appeler le peuple à se prononcer sur son sort. Or, Marat n’est pas n’importe qui : devenu président des Jacobins, il signe le 5 avril une incitation à l’insurrection contre la Convention.

On s’en doute, la lecture à l’assemblée de cette déclaration fait grand bruit et, le 12 avril, sa mise en arrestation est votée (mais non appliquée), après un débat très houleux où les députés sont partagés. Les Girondins, décidés à obtenir sa tête, parviennent à obtenir le lendemain sa mise en accusation et, le 23 avril, Marat se constitue prisonnier. Son passage devant le tribunal révolutionnaire est un terrible échec pour les Girondins et, Marat, soutenu par le jury, ressort libre de la procédure. Après ce revers, la Gironde choisit une nouvelle cible : la commune de Paris, accusée de comploter contre la Convention et la nation. Encore une fois, les luttes internes se poursuivent.

L’échec de la mise en accusation de Marat fut une occasion de réaffirmer sa grande popularité, comme en témoigne ce dessin d’époque qui y voit « l’immortel défenseur du peuple ».

Mi-mai, les Girondins obtiennent ainsi la création de la Commission des Douze, qui leur est totalement acquise et est chargée d’examiner en détail les agissements de la Commune. On s’en doute, les procédures ne s’annoncent pas impartiales. Parmi ses cibles, Hébert, auteur du célèbre et populaire Père Duschesne, et procureur général de la Commune, est arrêté le 24 mai. Dès le lendemain, une délégation des sections vient donc protester à la Convention, présidée par le Girondin Isnard. Celui-ci s’illustre alors par l’un des pires discours possibles dans ces circonstances. Face à la délégation, il menace en effet Paris d’anéantissement, au point que « bientôt, on chercherait sur les rives de la Seine la place où cette ville aurait existé », si la Convention devait être menacée. Les protestations sont extrêmes à gauche, Marat et Danton s’en prenant violemment au président dans leurs discours.

Dans les jours qui suivirent, Commune et Montagne demandèrent sans succès la fin de la Commission des Douze, pendant que les rumeurs d’insurrection se faisaient entendre. Les 31 mai et 2 juin, les sans-culottes prennent la rue et, ce dernier jour, la garde nationale menée par le Cordelier et hébertiste Hanriot cerne la Convention avec des canons, afin qu’elle exclue de son sein la trentaine de Girondins décrétés d’arrestation. L’assemblée s’exécute, et les leaders de la droite sont pour la plupart placés en résidence surveillée ou arrêtés, quand ils ne se sont pas enfuis en province.

Moins mise en valeur par la légende révolutionnaire, l’insurrection du 31 mai (puis celle du 2 juin) 1793 fut décisive dans le renversement des équilibres politiques à la Convention.

Les Montagnards sont les grands gagnants de la journée. Débarrassés de leurs mortels rivaux de la Gironde, ils ont également donné des gages à leur gauche sans pour autant avoir à accepter les transformations sociales demandées par les Enragés. Cependant, la victoire n’est pas assurée sur le long terme car ce coup de force, s’il est approuvé sans réserve à Paris, n’est pas du goût de tous en province.

 

 

Le fédéralisme

Nombre de députés girondins mis en arrestation, dont Brissot, ont en effet réussi à fuir pour la province, de même que d’autres députés qui, sans être girondins, désapprouvent le coup de force. Or, si de Paris, la journée du 2 juin passe pour un sauvetage de la Convention débarrassée d’éléments dangereux, vu de la province, à l’inverse, c’est la représentation nationale qui a été amputée de façon arbitraire par Paris, qui tente de s’imposer comme seul lieu de la politique. Au cours du mois de juin, jusqu’à une soixantaine de départements connaissent une situation de défiance vis-à-vis de ce coup de force, celle-ci étant parfois très prononcée.

Ces tensions rejoignent en effet des tensions sociales et locales plus anciennes : rivalités entre clans et familles ; ou entre villes ; conflits sociaux ; conflits religieux. Certaines villes, comme Lyon dès le 29 mai, étaient déjà en état d’insurrection, mais la nouvelle du coup de force parisien renforce encore la gravité de la situation. Caen devient également un bastion girondin, de même que Bordeaux, Marseille, Nîmes, Toulon… Ce mouvement est passé à la postérité sous le nom de « fédéralisme », la Montagne tentant de décrédibiliser les Girondins en faisant croire que ceux-ci veulent instituer une république fédérale semblable à celle des États-Unis. Accusation mensongère, cependant, car les Girondins, s’ils aspirent à un plus grand rôle de la province dans la gestion politique, ne sont pas pour autant pour un système fédéral. Du point de vue des insurgés, il ne s’agit pas tant de changer de système, que de contester ce qui apparaît comme une attaque illégitime contre la Convention.

Le siège de Toulon fut l’occasion pour le jeune Napoléon Bonaparte de se faire remarquer, notamment par le futur directeur Barras.

Ce mouvement insurrectionnel ne parvient pourtant pas à reprendre l’ascendant : ses troupes ne peuvent se regrouper, le territoire étant profondément divisé. Surtout, d’autres profitent des divisions, à commencer par les royalistes qui jouent avec ces insurrections pour reprendre du pouvoir. C’est notamment le cas à Toulon, où la contre-révolution réussit à s’imposer et dut être délogée par un long siège, à l’automne, où s’illustra notamment le jeune Napoléon Bonaparte. De façon générale, la répression de ces insurrections fut terrible, notamment à Lyon, où elle fut menée par Fouché et Collot d’Herbois, dont on reparlera.

Faut-il voir dans le fédéralisme et la résistance girondine une lutte des classes, une résistance de la bourgeoisie face à un coup de force de la gauche ? Cette vision n’est pas dénuée de fondement, mais est bien trop caricaturale. Si les Girondins avaient des objectifs économiques non négligeables (et que donner du poids à la province, notamment aux grands ports, pouvait servir), il ne faudrait pas pourtant oublier les autres facteurs que sont les rivalités entre villes, le refus de la levée en masse et, de façon plus large, le refus de voir Paris imposer unilatéralement sa politique. Or, Paris, justement, devait maintenant légitimer le basculement.

 

 

Mesures populaires et Constitution de l’an I

Pour les Montagnards, la domination sur la Convention n’est pas totale et, dans Paris, les Enragés continuent à avancer des revendications radicales, les deux groupes se battant pour attirer à eux les sans-culottes. Le pouvoir n’est donc pas passé brusquement de la Gironde à la Montagne comme un simple changement de majorité : comme on l’a vu, les lieux de pouvoirs – même à Paris – sont multiples (Convention, Commune, Comité de salut public, ministères, en particulier de la Guerre…). Tout l’enjeu pour les Montagnards est donc désormais d’obtenir le soutien du mouvement populaire pour, ensuite, s’imposer à la Convention ; tout en luttant contre les oppositions extérieures, tant en province qu’à l’étranger. Vaste programme qui consiste tout d’abord à obtenir la légitimité.

Ceci passe tout d’abord par des mesures destinées à gagner la faveur des paysans, en témoigne notamment l’abolition totale de la féodalité, votée début juin ; ou encore la peine de mort contre les accapareurs votée fin juillet. Si ces mesures sont importantes, il faut cependant garder en tête que leur application est très imparfaite, dans un pays en guerre civile où la Convention est encore loin de pouvoir faire entendre sa voix partout. Ces mesures ont dans tous les cas l’avantage pour la Montagne de couper l’herbe sous le pied des Enragés, sans pour autant souscrire à leur mesures les plus extrêmes.

Surtout, il s’agit d’affirmer que, contrairement aux apparences, le coup de force ne va pas entraîner d’anarchie politique. L’enjeu principal est donc l’achèvement de la Constitution, votée le 24 juin. Celle-ci est – trop souvent – idéalisée pour présenter les différences entre Girondins et Montagnards : elle marquerait le profond virage social de la Convention montagnarde. Ce n’est vrai qu’en partie car, comme le souligne Jean-Clément Martin, elle reprend une bonne part de ce qui avait déjà été élaboré avant la chute des Girondins. La rupture est nettement plus forte avec la Constitution de 1791 car celle de 93 reconnaît une claire dimension sociale, donnant notamment droit à l’assistance. En revanche, point crucial, elle ne remet pas en question la propriété, tout aussi sacrée pour les Montagnards que pour les Girondins qui, tous, craignent la « loi agraire ».

Point souvent relevé comme le plus spectaculaire, la Constitution reconnaît le droit (et même le devoir) à l’insurrection lorsque « le gouvernement viole les droits du peuple ». Ici aussi, il ne faut toutefois pas pêcher par naïveté en prenant le mot à la lettre car cette légitimation de l’insurrection (et donc du 2 juin également !) trouve dans la pratique bien des limites. Comme on le verra par la suite, les Montagnards ne seront pas pour autant favorable à toute insurrection, qu’elle vienne de leur droite ou, au contraire, des Enragés.

Reste d’ailleurs l’aspect crucial de cette constitution : sa célèbre inapplication. Au vu de la situation du pays, en effet, il semblait impossible de mettre en marche ces dispositions. Justification cependant bien pratique pour la Convention, qui peut ainsi se maintenir alors que, théoriquement, son rôle était uniquement constituant : dans les faits, cette assemblée constituante est appelée à mener le pays pour encore plus de deux ans. Ce n’est pas là un point anodin car, de fait, s’amorce la mise en place d’une dictature d’assemblée, au sens classique de mise entre parenthèses des institutions démocratiques dans une situation d’urgence. La question de la mise en application de cette constitution, et de son refus par les instances dirigeantes, est appelée à rester un point crucial du débat politique des mois suivants.

 

 

Été 93 : une nouvelle rupture ?

On a vu que, parmi les grandes figures de ce printemps 1793, Marat se distingue particulièrement : avec son ancien journal, l’Ami du Peuple, et ses prises de position radicales (sans toutefois cautionner les Enragés), il séduit en effet fortement le mouvement sans-culotte. À droite, en revanche, il est perçu comme ce que la Révolution a de plus mauvais : ce n’est pas pour rien que les Girondins ont tenté, en avril, de le faire condamner. Or, la haine à l’encontre de Marat redouble avec le basculement de la Convention. Marat lui-même, gravement malade, est absent de l’assemblée depuis le début du mois de juillet, mais continue à écrire et recevoir. Le 13 juillet, Charlotte Corday, jeune royaliste, le poignarde à mort dans sa baignoire : traumatisant pour les Cordeliers et le mouvement populaire en général, le moment a été maintes fois immortalisé, notamment par les peintures du Conventionnel montagnard David. Or, si Corday était royaliste, elle venait de Caen, bastion des Girondins rebelles. L’assassinat ne put donc que renforcer les suspicions et craintes d’un complot aristocratique, et les désirs de représailles et de vengeance.

Et puis s’ouvrait la question de la succession : qui prendrait la suite de Marat comme ténor de la démocratie directe, du contrôle du pouvoir par le peuple parisien ; bref, qui serait le nouvel ami du peuple ? Au grand dam de Robespierre qui y aurait aspiré, ce sont surtout Hébert et Jacques Roux qui tirèrent leur épingle dans ce jeu et, durant l’été, le mouvement populaire parisien fut dominé par ces figures et donc, dans le cas de Roux, par les revendications des Enragés.

L’assassinat de Marat en juillet 1793 est un réel traumatisme pour nombre de révolutionnaires.

Juillet 1793 est également le temps d’un bouleversement profond du Comité de salut public qui s’achève totalement en septembre, donnant au comité la forme qu’il gardera jusqu’à la chute de Robespierre. Le 10 juillet, en effet, Danton n’est pas réélu : trop ambigu, trop trouble, il est poussé à s’écarter un temps de la vie politique. Barère, en revanche, continue à y siéger, représentant la Plaine tout en calquant généralement ses positions sur celles de Robespierre. Celui-ci fait pour sa part son entrée au comité le 27 juillet mais, déjà, plusieurs de ses soutiens y étaient parvenus, en particulier Saint-Just et Couthon. Parmi les grandes figures du comité se trouvent également Collot d’Herbois et Billaud-Varenne, tous deux représentants d’une frange beaucoup plus radicale de la révolution, et imposés par les sans-culottes. À l’inverse, on trouve également des figures plus modérées, comme Carnot, spécialisé dans la gestion des questions militaires. D’autres des membres, comme Jeanbon Saint André, Prieur de la Marne, Prieur de la Côte d’Or et Robert Lindet, tentent tant bien que mal de se tenir à l’écart de ces luttes internes en se consacrant à leurs missions, souvent en province.

Si ce comité marque une rupture avec l’entrée réelle de Robespierre sur le devant de la scène, au moment où Marat et Danton en sont écartés, il ne faudrait donc pas le voir comme un organe à la solde de l’Incorruptible : les débats et dissensions y sont en effet constants. Débats sur les mesures d’exception terroristes ; débats sur la question sociale ; mais aussi, à ne pas négliger dans un cercle de pouvoir si fermé, rivalités personnelles : le Comité de salut public était loin d’être une masse unanime, bien que ses mesures doivent se faire à la majorité et être approuvées par la Convention. S’il se passe donc un nouveau basculement durant cet été 1793, Robespierre n’accède pas pour autant au pouvoir absolu et, du reste, Convention et comités doivent encore composer avec le mouvement populaire, la guerre, et les insurrections de province. La fin de l’année 1793 sera donc marquée par la reconquête par la Convention d’un pouvoir éclaté.

 

 

Quelques conclusions sur l’affrontement Girondins/Montagnards

Notre tendance actuelle à voir des partis très tranchés avec des programmes et idées bien définies nous fait souvent perdre de vue l’essence de la Révolution : c’est une période où les positionnements sont extrêmement fluctuants, et les parcours personnels extrêmement variés et imprévisibles. L’affrontement entre Girondins et Montagnards est ici symptomatique de ce biais car, en particulier dans le cas des Girondins, il s’agit en réalité d’un groupe créé à postériori, et qui n’avait pas la cohérence qu’on lui prête. De même, difficile de voir dans les Montagnards une politique uniforme car Marat, Danton, Robespierre, Carnot, Collot d’Herbois et bien d’autres siègent tous à la Montagne tout en ayant des convictions différentes.

Ce serait surtout croire que les discours et les prises de positions sont toujours portés par le cœur et les convictions, ce qui est bien méconnaître la politique, qui se vit avec son lot de pragmatisme et de choix tactiques… plus encore quand les enjeux sont la vie même des protagonistes ! De fait, il serait trop simplificateur de voir dans la guerre entre la Gironde et la Montagne une opposition entre deux programmes politiques. Bien plus, ce sont des affrontements sur des choix tactiques, et notamment sur la place de la violence qui sont en jeu ; car, pas plus que les Girondins, les Montagnards ne sont pour la « loi agraire », ce partage des richesses qu’ils condamnent fermement. Tout au plus les plus avancés demandent-ils avant tout un rééquilibrage, sans pour autant approcher des revendications les plus poussées du mouvement populaire. « Montagnarde » ou « girondine », la Convention reste avant tout bourgeoise et, en son sein, même Robespierre n’est pas épargné par ce travers.

Passé cet affrontement, reste maintenant à la Convention dominée par la Montagne à récupérer le pouvoir sans pour autant succomber, à son tour, aux attaques des sans-culottes. Plus que jamais dans l’analyse de ces périodes, il nous faut donc faire attention à ne pas nous laisser aveugler par la connaissance des événements qui vont suivre, pour ne pas passer à côté de leur enchaînement.

 

Pour aller plus loin

Une plus large bibliographie accompagnera la fin de cette série sur la Révolution. Le livre de Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815) chez Belin (2009) est une belle somme sur toute la période, illustrée, accompagnée de textes historiques et même d’une partie sur l’historiographie de la période. Le volume sur la Révolution est, qui plus est, très accessible.

Sur la période mentionnée dans cet épisode, La République jacobine par Roger Dupuy (2005), revient pour sa part sur les années suivantes. Pour un ouvrage plus synthétique, La Révolution française de Jean-Paul Bertaud (Perrin, 1989) reste également une très bonne initiation à la période. Enfin, plus complexe mais tellement plus audacieux, la Nouvelle histoire de la Révolution française de Jean Clément Martin (Perrin, 2012) est une somme très à jour qui se permet par ailleurs de démolir quelques clichés.

Sur les personnages mentionnés et leurs positionnements, le récent Marat de Serge Bianchi (Belin, 2017), revient en détail sur cette personnalité controversée. Concernant Danton et son rôle parfois ambigu, avec en particulier une étude de ses rapports avec Dumouriez, le récent Danton, le mythe et l’Histoire dirigé par Michel Biard et Hervé Leuwers (Armand Colin, 2016), contient de nombreuses contributions passionnantes. Sur les parcours individuels de nombreux autres personnages, le Dictionnaire des Révolutionnaires français de Pierre Brasme (CNRS, 2014) peut aider à apporter de la nuance à des représentations souvent trop schématiques…

6 commentaires sur “La Gironde, la Montagne… et les autres (janvier-juillet 1793)

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  1. Cher Tony Hist,

    La courbe de tes sourcils fait le tour de mon cœur. J’aime ton regard doux et torve, que surmonte une sublime tignasse moutonnée qui n’est pas sans rappeler un Camille Desmoulins au petit lever avec la marque de l’oreiller sur la joue, et que surplombe une charmante barbiche juvénile qui, je l’espère, s’épanouira un jour en un collier de barbe viril à la Robert Hue que tout prof d’Histoire qui se respecte se doit d’arborer.

    De ta bouche mutine sourd une fontaine de Miel de Cohérence que des ours avides viennent lécher goulûment, mais qui attire aussi une nuée de mouches scatophages qui vient s’y coller, et y mourir.

    Je ne doute pas un instant que vous soyez un infâme idolâtre trotskiste, ainsi qu’un islamo-gauchiasso-anarcho-melencho-macronisto-judéo-maçonisto-vallséo-cagoulardo-fascisto-feuillant. Mais peu importe. Ce que vous dites, et écrivez, est juste.

    Bref, les meilleurs sont des aimants pour les pires cons. Donc, n’arrêtez pas, car les meilleurs sont aussi des aimants pour les moins cons.

    P.S. No homo

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  2. Bonjour. L’article est dans sa grande majorité très honnête et neutre. Cependant j’y constate une erreur : il y est dit que Charlotte Corday était royaliste, ce qui est faux. Elle était proche des Girondins :

     » Ayant noué des sympathies avec les Girondins modérés, traqués par Marat, elle voit en ce dernier le fossoyeur de son idéal de liberté.  »

    https://www.herodote.net/13_juillet_1793-evenement-17930713.php

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    1. Oui, étant Caennaise, Corday a fréquenté certains Girondins en exil. Ceci étant, par son milieu, issu de la petite noblesse, elle était aussi proche des milieux royalistes modérés. De là à dire qu’elle défendait un « idéal de liberté », c’est peut-être beaucoup s’avancer. Dans les faits, son geste est assez confus et c’est justement cette confusion qui a permis son impact politique, en l’attribuant à qui ça arrangeait.

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      1.  » De là à dire qu’elle défendait un « idéal de liberté », c’est peut-être beaucoup s’avancer.  »

        Ce n’était qu’un passage de la citation du site Hérodote que j’utilisais pour défendre l’idée qu’elle était proche des Girondins ^^ Je ne saurai pas non plus m’avancer là-dessus.
        Merci de ta réponse.

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