Thermidor et la fin de la Montagne (juin 1794-mai 1795)

La journée du 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), date de la chute de Robespierre, est souvent perçue comme l’événement clé de la Révolution, pour ne pas dire celui qui y mit fin. Fin des espoirs de justice sociale pour la gauche, fin des violences révolutionnaires pour la droite, Thermidor est désormais ancré dans tous les esprits comme une rupture. Pourtant, cette date l’est-elle réellement ? Cette idée est de plus en plus remise en question par l’historiographie, les plus iconoclastes allant même jusqu’à parler de non-événement : en effet, les violences se poursuivirent bien après et, s’il y eut une fin au mouvement populaire, il faut plutôt la situer au printemps 1795 lors des insurrections de Germinal et Prairial, et de la chute des derniers montagnards.

Le pari de cet épisode sera donc de « dérobespierriser » la chute de Robespierre, en replaçant l’événement dans son cadre, sans l’occulter, mais sans lui donner une ampleur surdimensionnée. Bien entendu, les analyses de l’événement sont multiples : beaucoup préfèrent donner une explication simpliste et définitive, quand, en réalité, beaucoup de zones d’ombres subsistent. Ce sont aussi ces zones d’ombre qu’il va falloir accepter, plutôt que les travestir en fausses certitudes.

 

Le pouvoir en crise

La période allant de l’été 1793 au printemps 1794 a été, on l’a vu, une grande lutte de pouvoir, la Convention et en particulier le Comité de salut public ayant à faire face au pouvoir concurrent incarné par les sans culottes parisiens, désireux de voir des mesures plus radicales être appliquées. Cette lutte s’est notamment caractérisée par l’élimination des « factions » (hébertistes, puis dantonistes), mais également par le renforcement du Comité de salut public qui sortit grand gagnant de ces manœuvres. Ceci n’allait pas sans nouvelles concurrences, cependant. Ainsi, par la loi de prairial (dite « de Grande Terreur »), le Comité voyait son emprise sur les procédures de justice révolutionnaires renforcées, ce qui n’était pas du goût du Comité de sûreté générale (où Vadier, notamment, redoublait de vigueur contre Robespierre). De même, cette loi qui facilitait l’arrestation des députés ne pouvait que susciter des craintes au sein de la Convention : y aurait-il une nouvelle épuration dans ses rangs ? Beaucoup, alors pouvaient craindre être les prochains envoyés à l’échafaud.

Au sein du Comité de salut public, Billaud Varenne et Collot d’Herbois incarnaient une tendance de gauche radicale qui s’opposa progressivement à Robespierre, bien qu’il soit difficile de les affilier à un groupe précis (ou même l’un à l’autre).

Le Comité de salut public lui-même était divisé. Certes, Robespierre avait des soutiens assurés dans les personnes de Couthon et Saint-Just. Mais il avait également des opposants. À sa gauche, Billaud Varenne et Collot d’Herbois sont assez mal connus, surtout le premier. Si on ne peut pas les associer strictement aux Hébertistes, ils n’en restent pas moins de tendance relativement proche et se démarquent donc par leurs sympathies pour le mouvement sans-culotte. Leurs tensions vis-à-vis de Robespierre allèrent croissant, d’autant que Collot avait été représentant en mission lors de la sanglante répression lyonnaise, ce qui lui valait l’hostilité de Robespierre. Les raisons du positionnement de Billaud-Varenne sont pour leur part encore plus matière à spéculation. À la droite de Robespierre, Carnot était notoirement opposé à certaines mesures sociales et le prenait également en grippe sur la question de la guerre : Robespierre et Saint-Just étaient opposés à toute guerre de conquête et soutenaient une guerre défensive ; or, avec la victoire de Fleurus, celle-ci était désormais en passe d’être remportée. Fallait-il signer la paix, ou poursuivre le conflit pour mieux assurer les frontières, voire les repousser ? Le débat était pour le moins clivant. Dernière grande figure du comité, Bertrand Barère est peut-être le plus intriguant pour les historiens : issu de la Plaine, il s’était illustré au comité en soutenant avec ferveur les mêmes idées et politiques que Robespierre. À l’approche de Thermidor, il était avant tout dans une position attentiste avant, finalement, de rejoindre l’opposition à l’Incorruptible.

D’autres encore pouvaient craindre pour leur vie, à commencer par les représentants en mission les plus extrémistes : Carrier, Fouché, Tallien, s’étaient illustrés par de sanglantes répressions qui incarnaient alors leurs sympathies pour l’extrême gauche. Rappelés à Paris par Robespierre qui condamnait ces méthodes, ils pouvaient s’attendre à connaître de difficiles (et ultimes) moments. De façon générale, la question de la fin des violences révolutionnaires et de l’état d’exception était de plus en plus forte. Une bonne part de la population ne les supportait plus et de façon générale, ces guerres intestines nuisaient à l’avancée de la Révolution : c’est ce que résuma Saint-Just en une formule éloquente : « La révolution est glacée ». De surcroît, la Constitution de l’an I, toute démocratique qu’elle ait été, restait inappliquée et sa mise en route était de plus en plus demandée, sans que l’on sache trop quand se mettrait en place la sortie du gouvernement révolutionnaire.

Restait enfin que Robespierre, sans être le dictateur tout puissant que l’on dépeint parfois, était l’homme le plus influent de France, même s’il en repoussait l’idée autant que possible. S’il ne dominait pas totalement le Comité de salut public, il en avait malgré tout orienté fortement la politique. Surtout, ses proches étaient dans de nombreux organes du pouvoir : garde nationale (Hanriot), tribunal révolutionnaire (Dumas), commune et mairie de Paris (Payan, Fleuriot-Lescot), et même école de Mars (Le Bas), ce qui lui donnait une potentielle force militaire. Qu’il ait ou non embrassé l’idée d’une dictature importe alors moins que le fait qu’il ait eu les moyens de l’instaurer. Il disposait alors d’un pouvoir que pouvaient légitimement craindre ses ennemis. Certes, Robespierre s’absenta du Comité durant le plus gros du mois de juillet, manière de montrer qu’il n’aspirait pas au pouvoir personnel ; mais durant cette période, il continuait à apparaître au club des Jacobins, où ses discours jouissaient d’une énorme popularité et, plus encore ses relais étaient assez nombreux pour que cette absence n’équivale pas à une perte d’influence.

 

L’énigme Robespierre ?

La suite des événements oblige un temps à s’interroger sur la figure de Robespierre. Dans le récit qui a été fait jusque-là de la Révolution, j’ai choisi de ne pas mettre les individus en avant car leurs actes ont généralement découlé d’une démarche collective que l’on peut rarement faire reposer sur un seul individu. De plus, si Robespierre eut ses moments de bravoure dans les premières années de la Révolution, ce n’est qu’à partir de l’été 1793, de la mort de Marat et du retrait de Danton, qu’il devint réellement la figure révolutionnaire prédominante. Même à cette période, il ne fut cependant jamais isolé au pouvoir, et il semblait important que cette série reflète cette situation en ne présentant pas les événements comme le seul fait de sa volonté.

Reste que, dans sa légende noire comme dans sa légende dorée, Robespierre est toujours présenté comme un individu exceptionnel (dans l’horreur ou dans la bonté), un être « à part » aux idées tout aussi isolées. En réalité, replacer Robespierre dans son contexte est essentiel pour ne pas tomber dans ce biais d’extraordinarité. C’est notamment ce qu’a fait Jean-Clément Martin dans sa biographie de l’Incorruptible, qui le remet en permanence en perspective. D’une part, les prises de position de Robespierre ne furent pas toujours aussi radicales (et isolées) qu’on le dépeint désormais : s’il le fit avec brio, il ne fut pas le seul à dénoncer la peine de mort (certains leaders feuillants le firent aussi) ; plus encore, n’en déplaise à Henri Guillemin, Robespierre fut loin d’être une figure de proue de la lutte contre l’esclavage : significatif est le fait que le discours que Guillemin cite souvent était une reprise, par Robespierre, d’une formule plus ancienne… de Mirabeau. Du reste, s’il était fluctuant sur le sujet, Robespierre calquait ses positions sur la très girondine société des amis des Noirs… Économiquement, enfin, on a vu que Robespierre avait eu à affronter bien plus radical à sa gauche, à commencer par Jacques Roux. Bref, comme tous les autres acteurs de la révolution, Robespierre était avant tout un homme politique, dont la conscience évolua avec les circonstances et les aspirations des différentes forces en présence. On ne saurait le lui reprocher, et lui redonner cette humanité n’est pas lui faire insulte.

S’il est essentiel de démolir la légende noire de Robespierre, la remplacer par une légende dorée ne rend pas plus justice à la complexité du personnage et de la période.

Plus que ses prises de position, c’est certainement sa façon d’être, à la fois austère et intègre ; son éloquence et son sens de la formule qui firent de Robespierre cette figure dominante. Fin politique, il sut ainsi gagner en influence, au point d’être vu à l’étranger comme le dirigeant de la France, même si rien dans les faits ne pouvait confirmer ça : jusqu’à sa mort, il dut en effet partager le pouvoir, y compris avec des ennemis politiques.

Mais l’homme restait extrêmement influent, et il se fit dès le départ des ennemis, tant à sa gauche qu’à sa droite. Les sans culottes les plus radicaux pouvaient en effet légitimement lui reprocher la fin des Enragés et des Hébertistes, tandis qu’à droite, c’est la mort de Danton qui lui était reprochée. Partisan du juste milieu, Robespierre s’était pourtant assuré le soutien d’une partie de la Plaine en protégeant 75 députés girondins arrêtés, dont il refusait l’exécution, au risque de se brouiller avec la gauche radicale. Bref, dans cet exercice d’équilibriste à la recherche du juste milieu, Robespierre ne pouvait que se faire des ennemis. Son rejet de l’athéisme n’arrangeait rien, ce qui entraînait une accusation de duplicité vis-à-vis de l’Église, voire de la monarchie, certains allant jusqu’à l’accuser de vouloir épouser la fille de Louis XVI pour monter sur le trône ! Lorsque Thermidor survint, donc, il y avait longtemps que Robespierre était devenu la cible de nombreux tirs croisés et d’attaques contradictoires, à la hauteur de l’énorme popularité dont il jouissait à Paris au printemps 1794.

 

Les préparatifs du 9 Thermidor

Pour préparer la chute, ce fut tout d’abord cette popularité qui fut sapée par ses ennemis. Vadier, du Comité de sûreté générale, porta un premier coup lors de l’affaire Catherine Théot : cette mystique se disait « mère de Dieu » et Vadier trouva le moyen de la relier à Robespierre pour donner de celui-ci l’image d’un mystique aspirant dictateur, ce qui ne pouvait que cadrer avec l’image que lui avait donnée la fête de l’Être suprême. Autre machination : l’augmentation du nombre des exécutions.  Les lois de Prairial y jouèrent un grand rôle et, ces lois émanant de Couthon, proche de Robespierre, le lien est généralement fait de façon évidente. Or, ces exécutions se multiplièrent au mois de juin à la suite de la découverte de la tentative d’assassinat supposée de l’Incorruptible par la jeune Cécile Renault, qui aurait voulu s’attaquer au « père de la nation ». Vadier en profita pour, d’une part, montrer que Robespierre était perçu comme l’incarnation d’un pouvoir personnel, et, d’autre part, faire exécuter de nombreux prisonniers suspectés de complot. Or, ces prisonniers étant exécutés pour avoir comploté contre Robespierre, ceci renforçait l’idée que ce dernier était à l’origine de ces guillotinages massifs… avec lesquels il n’avait rien à voir, étant alors absent. Peu à peu, donc, une opération de communication se mettait en place pour créer l’image d’un Robespierre dictateur sanguinaire.

Le discours prononcé par Robespierre le 8 thermidor finit de dresser contre lui ceux qui pensaient en être la cible.

Face à lui se réunissait une coalition de gens aux intérêts très différents. Le cœur de celle-ci n’était pas à sa droite, mais bien à sa gauche, avec des gens comme Collot d’Herbois, Billaud Varenne, ainsi que les représentants en mission rappelés à Paris. Si les tensions étaient grandes, une tentative de réconciliation au sein du Comité de salut public fut malgré tout organisée le 5 thermidor : Barère et Billaud firent alors encore bon accueil à Robespierre. Mais les tensions explosèrent, trois jours plus tard. Le 8 thermidor, en effet, Robespierre revient à la Convention après trois semaines d’absence, et prononça un discours fleuve de deux heures. Tout en se présentant en martyr de la République, il dénonçait une « ligue de fripons » qui menaçait celle-ci et dont il faudrait se débarrasser. Premier visé à demi-mots, Cambon, chef du Comité des finances, répliqua en attaquant l’emprise de Robespierre qu’il accusa « d’être presque tout ». Robespierre se rétracta et, surtout, refusa de donner à Billaud Varenne la liste des « corrompus » qu’il dénonçait. Chacun était donc libre de se sentir visé. Fait significatif, alors que la publication du discours avait été votée par la Convention à l’initiative de Couthon, elle n’eut finalement pas lieu. Mais, le même jour, Robespierre prononça le même discours aux Jacobins, dans une ambiance très favorable. La salle conspua Billaud Varenne et Collot d’Herbois, également présents, et Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, leur promit un jugement prochain. Les deux membres du comité opposés à Robespierre pouvaient donc désormais craindre pour leur vie, de même que Tallien, Fouché, et Cambon, qui rédigea cette nuit-là des mots évocateurs : « Demain, de Robespierre ou moi, l’un des deux sera mort ». Les représentants en mission, notamment, tentèrent de convaincre des députés de la Plaine (qui ne les aiment guère) de participer à l’offensive du lendemain. Durant cette veillée d’armes, Carnot et Barère prirent également des mesures en retirant à Hanriot la garde nationale, et en ôtant à Le Bas son poste de directeur adjoint de l’École de Mars : Hanriot et Le Bas étaient en effet des proches de Robespierre. Tout était prêt pour la manœuvre du lendemain.

 

La chute

Le 9 thermidor, les choses s’enchaînèrent rapidement. Saint-Just tenta de lire un discours de réconciliation. Il en fut empêché par Billaud-Varenne, qui rappelle les menaces qu’il avait reçues la veille. Dans la foulée, Vadier remit sur le tapis l’affaire Théot, tandis que Tallien accusait Robespierre de vouloir égorger les députés. La machine était lancée, les protestations des députés empêchèrent Robespierre de se défendre et, finalement, la Convention vota son arrestation, ainsi que celle de Couthon et Saint-Just. Le Bas, ainsi qu’Augustin Robespierre, demandèrent à être également arrêtés. La riposte se préparait pendant ce temps à l’Hôtel de Ville où Hanriot, mais aussi Fleuriot-Lescot, maire de Paris, et Payan, chef de la Commune, mobilisaient hommes et canons pour assaillir la Convention… mais ne passèrent pas à l’acte. Robespierre, pour sa part, se soumit à son arrestation, sûr d’être dans son bon droit et de pouvoir assurer sa défense ; mais le concierge de la prison du Luxembourg refusa de l’interner. Libéré, Robespierre se rendit à l’Hôtel de Ville mais était désormais hors la loi : il pourrait donc être exécuté sans procès.

L’arrestation de Robespierre donne lieu à spéculation : lui a-t-on tiré dessus, ou tenta-t-il de se suicider ?

La Convention pouvait alors trembler car Robespierre et ses alliés disposaient de moyens et de forces pour l’attaquer. Mais la soirée est marquée par des hésitations qu’il serait difficile de détailler ici. Reste que pendant plusieurs heures, la Commune n’agit pas, permettant à la Convention de reprendre l’initiative. Dans la nuit, finalement, l’Hôtel de Ville fut pris d’assaut. Robespierre fut blessé par balle (a-t-il tenté de se suicider ?) ; son frère Augustin tenta de se jeter par une fenêtre, tandis que Couthon et Hanriot furent également gravement blessés. Le Bas, pour sa part, parvint à mettre fin à ses jours. Dès le lendemain, les condamnés furent exécutés ; et, un jour plus tard, 71 hommes liés principalement à la Commune furent également éliminés. C’était la plus grande fournée de guillotinés de la Révolution.

L’opération a été un succès pour les coalisés. Plus encore, une question marque : la population n’a pas réagi pour défendre Robespierre. On a souvent glosé sur cette foule rassemblée devant l’Hôtel de Ville qui, finalement, lassée d’attendre, aurait regagné son foyer. Or, les travaux de Colin Jones sur de nombreux dossiers de police montrent que nombre de ces militants se sont, par la suite, déployés pour défendre la Convention. Ce ne fut donc pas l’inaction qui prédomina chez les militants ce soir-là, mais la défense de l’assemblée élue et de la loi face à un pouvoir placé dans l’illégalité et incarné par un homme qui, de surcroît, avait attaqué le mouvement sans-culotte. De même, le maximum des salaires (renforcé à Paris par la Commune proche de Robespierre) joua certainement un rôle dans cette absence de défense. Le basculement était donc clair : reste à en comprendre les implications.

 

Comprendre Thermidor

Il y a deux façons d’analyser Thermidor : la mauvaise consiste à prendre l’événement à rebours, à partir de sa conséquence. On sait en effet qu’à terme, l’événement aboutit à l’instauration d’une république bourgeoise dominée par cette Plaine qui, jusque-là, avait su se faire discrète. En raisonnant ainsi, on peut alors en déduire que les « Thermidoriens » étaient un groupe de droite ayant pour but cette république bourgeoise et que les conséquences étaient déjà contenues dans l’événement. Alors, il devient évident que la Révolution s’achève à la mort de Robespierre. C’est pourtant une erreur d’analyse flagrante.

Il faut d’abord revenir sur la notion de « Thermidoriens » car le groupe est loin d’être uniforme. Quel point commun entre des révolutionnaires radicaux comme Billaud-Varenne, des représentants en mission arrivistes comme Tallien et des modérés de la Plaine ? Aucun, si ce n’est d’avoir été unis par la même haine à l’égard de Robespierre et le même désir d’assister à sa chute. Désormais, la lutte à mort devait se poursuivre entre « Thermidoriens » eux-mêmes. Or, ceux qui ont eu la haute main lors de la chute de Robespierre incarnaient plutôt la tendance montagnarde, et même une tendance montagnarde plus radicale que Robespierre. Ce n’est qu’après que la Plaine profita du basculement pour tirer les avantages qu’elle pouvait : comme on le verra, en effet, Barère, Collot d’Herbois et Billaud-Varenne ne purent réformer les comités autour de leur tendance comme ils l’espéraient et, bien vite, la Révolution se poursuivit sans eux.

Par ailleurs, sur le moment, la chute de Robespierre fut appréciée, à Paris comme en province : les nombreuses lettres de félicitations à la Convention en témoignent. Comme lors des chutes de Danton et d’Hébert, l’idée qu’il y avait eu un danger pour la Révolution et son pouvoir élu, la Convention, était acceptée. Robespierre était, en somme, victime des mécanismes qu’il avait lui-même utilisé pour détruire ses ennemis. En province, cependant, le basculement s’incarna de façon variable selon les endroits : vécu avec sérénité dans des régions assez pacifiées, il fut au contraire l’occasion de règlements de comptes sanglants là où la Révolution avait avivé les tensions. Reste que, sur le moment, la chute de Robespierre ne fut pas vécue comme la fin de toute forme de gauche : au contraire, quelqu’un comme Babeuf, que l’on reverra bientôt comme précurseur du communisme, y vit d’abord un nouveau souffle révolutionnaire… avant de comprendre quelle avait été son erreur. Plus encore, les députés qui avaient pris une part active à la chute de Robespierre n’étaient pas issus de la Plaine (sauf une ou deux exceptions), mais appartenaient à la Montagne : une quinzaine rejoignit par la suite le camp de la réaction, certes, mais une quantité équivalente campa sur des positions très à gauche qui, au final, lui coûtèrent cher.

Car tout l’enjeu de Thermidor est là : Robespierre mort, la lutte se déplaçait désormais entre les restes de la Montagne, sortie affaiblie de ses luttes intestines, et la Plaine qui, désormais, pouvait profiter de sa nouvelle supériorité. Danton, Hébert, Robespierre ayant été éliminés dans leurs divisions, les survivants n’ayant ni leur force ni leur charisme, il était temps pour la droite de reprendre l’ascendant, mais cela ne se fit pas sans difficultés.

 

Le nouvel équilibre

Pour ceux qui avaient été à la pointe du complot, Barère en particulier, l’élimination de Robespierre ne devait pas entraîner un changement majeur dans le système, qu’il s’agissait de protéger. Au contraire, le Comité de salut public devait continuer à fonctionner comme précédemment, en remplaçant simplement les trois membres exécutés. Mais très vite, lui, Collot d’Herbois et Billaud-Varenne furent mis en minorité : à leur droite émergèrent des forces bien décidées à en finir avec le gouvernement révolutionnaire tel qu’il avait existé jusque-là. Tallien, notamment, mena l’offensive contre ce qu’il dénomma Terreur (le terme, pour désigner un système, date de ce mois d’août 1794 et émane de lui), accompagné et suivi par la droite, mais aussi par d’anciens terroristes « repentis » qui pouvaient ainsi se décharger de leurs responsabilités en imputant les violences aux morts. L’image du Robespierre bourreau de la France, qu’ils avaient déjà encouragée pour l’éliminer, permettait désormais d’en faire un bouc émissaire et de se dédouaner. Bien des gens qui avaient pris une grande part aux violences purent ainsi laver leur réputation, pour longtemps. Du surcroît, l’offensive contre la gauche se poursuivit : il s’agissait désormais de traquer la « queue de Robespierre » incarnée par les restes de la Montagne… y compris ceux qui avaient voulu sa mort.

C’est sous la plume de Tallien, en août 1794, que naît réellement la notion de « La Terreur », étroitement liée à Robespierre, et qui permit aux auteurs des violences de se dédouaner en le désignant comme responsable principal.

Par ailleurs, les institutions elles-mêmes furent révisées : pour éviter un monopole du pouvoir, le Comité de salut public serait désormais renouvelé bien plus fréquemment, et son pouvoir serait partagé avec les autres comités, retrouvant de l’importance (le Comité de législation fut l’un des grands gagnants de l’opération). De même, le tribunal révolutionnaire fut profondément transformé, et il fut décidé de limiter la durée des missions des députés en provinces et aux armées. Cette mesure, rétroactive, permit surtout de rappeler à Paris des députés montagnards qui étaient alors éloignés de la capitale. D’autres mesures encore furent prises : notamment les 75 députés girondins emprisonnés depuis 1793 furent libérés et revinrent siéger à la Convention, contribuant encore à son nouveau positionnement à droite. Enfin, dans le cadre des mesures visant à dénoncer les violences révolutionnaires, Carrier, pourtant thermidorien, fut jugé à la fin de l’année, et exécuté pour les exactions commises à Nantes. Lui aussi servit à expier les crimes d’autres représentants en mission violents, à commencer par Fouché qui put de son côté poursuivre une carrière profitable dans le nouveau régime malgré les mitraillés de Lyon. C’est à ce moment, notamment dans les écrits de Babeuf, que Carrier et Robespierre, qui avaient pourtant été opposés au sujet de la violence, furent unis comme complices et archétypes de la Terreur. À la même période, le club des Jacobins fut fermé, et les sociétés d’ampleur nationale du même genre furent interdites.

La bataille sur les symboles était également rude : la confusion est notamment illustrée par l’entrée au Panthéon de Marat à l’automne 1794… pour mieux l’en sortir quelques mois plus tard, la classe politique ayant marqué son virage à droite de façon plus affirmée. Mais à l’autre bord de l’échiquier politique, les royalistes n’avaient pas disparu : ils continuaient à s’agiter localement, d’une part, ainsi que depuis l’étranger, comme on le verra dans le prochain épisode. La rue parisienne était également marquée par la prise d’ampleur des muscadins, de jeunes hommes royalistes qui n’hésitaient pas à « casser du Jacobin », et à exprimer leurs revendications contre-révolutionnaires. Leur prise de parole était facilitée par un certain nombre de mesures favorables aux émigrés, ainsi que la reconnaissance de la liberté de culte qui, dans les faits, facilitait le retour des prêtres réfractaires. Or, si la majorité de la Convention était désormais favorable à une république bourgeoise, elle rejetait radicalement le retour à la monarchie ; face aux muscadins, il lui revenait donc de défendre la constitution, toujours non appliquée, même si de plus en plus de modérés envisageaient d’en écrire une nouvelle, plus adaptée à leurs intérêts…

 

Fin du maximum et rude hiver 94-95

Ces intérêts s’illustrèrent notamment dans la politique économique menée à l’automne 1794. On a déjà évoqué dans l’épisode précédent les ambiguïtés et faiblesses du maximum général des prix et salaires, qui n’avait pas été étranger à la baisse de popularité de Robespierre et du gouvernement révolutionnaire. À la fois trop radicale et pas assez poussée, la mesure avait notamment généré un très fort marché noir, et des comportements de spéculation qu’elle aurait au contraire dû faire disparaître. Très vite, avant même la chute de Robespierre, le maximum n’avait été que partiellement appliqué, faute de moyens et du fait des oppositions. Sa suspension par la convention le 7 septembre 1794 (puis son abolition quelques mois plus tard) ne fut donc pas un choc économique total, mais reste un symbole marquant d’une démarche plus large vers un retour au libéralisme le plus total. Cet abandon du maximum fut, sur le moment, assez bien perçu dans la mesure où la réticence des cultivateurs et leur tendance à la spéculation avait conduit à des pénuries. Beaucoup espéraient que la libéralisation des échanges permettrait de refournir les étals des marchés. Cet espoir fut vain car la fin du maximum entraîna une nouvelle flambée des prix. La crise de l’assignat, devenu une monnaie papier sans valeur et donc odieuse à ceux qui la recevaient en salaire n’arrangeait rien.

De surcroît, l’hiver 94-95 fut climatiquement désastreux, et les récoltes furent extrêmement mauvaises, d’autant que nombre de paysans avaient été mobilisés par la guerre. Le gel des fleuves et des ports entravait le transport de marchandises et donc les importations de nourriture depuis l’étranger pour compenser les manques. Malgré les mesures prises, la disette se poursuivit : le gouvernement œuvra alors à approvisionner en priorité les armées et Paris, pour éviter une révolte, quitte à laisser périr les campagnes, moins dangereuses. Malgré cela, la capitale souffrait de la faim, les prix permettant aux plus riches de ne pas connaître la crise sans pour autant rendre les denrées accessibles à la majorité. Dans les campagnes, outre la mort et la maladie, la mendicité s’amplifiait, ainsi que le banditisme, beaucoup n’ayant plus d’autre moyen de survie. À Paris en revanche, la situation était moins mortelle. Ainsi, là où d’autres devaient avant tout lutter pour leur survie, les Parisiens furent en mesure de lutter politiquement, leur situation n’étant pas aussi désespérée. C’est donc dans ce cadre que survinrent les dernières grandes journées d’insurrection populaire de la Révolution.

 

Germinal, Prairial et la fin de la Montagne

Au mois de mars 1795, les tensions se faisaient de plus en plus fortes. La « jeunesse dorée » des muscadins s’en prenait aux sans-culottes dans les rues, tandis que des pétitions émanaient des faubourgs pour demander à la Convention l’application de la Constitution de l’an I et un meilleur approvisionnement en nourriture. Par crainte de l’agitation, le pouvoir, notamment par le biais de Sieyès, mit en place des mesures répressives : loi de grande police punissant de mort toute insurrection contre l’assemblée, armement de gardes nationaux « fiables »… Plus encore, l’heure était au jugement de quatre personnalités qui avaient fait Thermidor mais étaient trop liées à la Terreur : Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Barère et Vadier. Mais le procès durait, et posait des questions gênantes pour ceux qui espéraient s’en servir pour se blanchir plus encore : Barère, notamment, rappelait que les violences révolutionnaires avaient été collectives et que la Convention dans son intégralité devait en assumer la responsabilité.

Le 12 germinal an III (1er avril 1795), après plusieurs jours d’agitation parisienne, une foule envahit la Convention. Ironiquement, cette invasion survient alors que Boissy d’Anglas, dénoncé par les Parisiens comme « Boissy Famine », lisait un rapport élogieux (et mensonger) sur l’approvisionnement de Paris en nourriture. Face à l’insurrection, les députés de gauche furent partagés, mais certains montèrent à la tribune soutenir les revendications, tandis que la droite dénonçait les événements. L’intervention de l’armée, menée par le général Pichegru (de sympathie royaliste), mit fin à la journée, qui avait été trop mal organisée. En conséquence, Billaud, Collot Vadier et Barère furent condamnés à la déportation en Guyane (les deux derniers parvinrent à fuir et à vivre dans la clandestinité, les deux autres ne rentrèrent jamais de leur déportation), et des députés montagnards suspectés d’avoir sympathisé avec le mouvement furent arrêtés. De plus, plus d’un millier de Parisiens accusés de « terrorisme » furent désarmés, perdant de fait toute capacité à influer politiquement.

L’insurrection du premier Prairial de l’an III fut la dernière grande journée populaire parisienne de la Révolution.

Des insurrections similaires suivirent en province, tandis que la Convention commençait désormais à travailler à une nouvelle constitution, celle de l’an I étant jugée trop propice à l’anarchie. Le 1er Prairial (20 mai), une nouvelle insurrection survint, assez soigneusement préparée. Il s’agissait à nouveau de réclamer du pain et la Constitution de l’an I, et d’instaurer un nouveau gouvernement révolutionnaire montagnard. À nouveau, la Convention fut envahie, un député (Fréraud) tué, et sa tête promenée au bout d’une pique présentée au président de l’assemblée, Boissy d’Anglas. Si l’assemblée changea brièvement d’orientation, des députés montagnards comme Romme prenant l’ascendant dans les débats, la riposte armée fut rapide et l’insurrection totalement matée en quelques jours. Une fois encore, l’organisation avait manqué et les actions n’avaient pas été assez rapides au moment crucial. Dès le 4 prairial, des mesures furent prises : condamnations à mort de trente-six personnes impliquées, notamment dans la mort du député Fréraud, mais aussi de députés favorables au mouvement. La mort de ceux-ci, surnommés les Crêtois car ils n’étaient que la « crête » restant à la Montagne, marquait la fin de ce courant. Les règlements de compte qui suivirent furent notamment dirigés contre tous ceux qui étaient suspectés d’avoir joué un rôle en l’an II. Le tournant était désormais terminé : le peuple cessait d’être un acteur de la Révolution et, désormais, la République bourgeoise était installée. Il lui restait à élaborer un régime adapté à ses désirs, et à lutter contre son autre ennemi : le royalisme.

 

Pour aller plus loin

Une plus large bibliographie accompagnera la fin de cette série sur la Révolution. Le livre de Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815) chez Belin (2009) est une belle somme sur toute la période, illustrée, accompagnée de textes historiques et même d’une partie sur l’historiographie de la période. Le volume sur la Révolution est, qui plus est, très accessible.

Sur la période mentionnée dans cet épisode, La République jacobine par Roger Dupuy (Seuil, 2005), revient sur la chute de Robespierre, tandis que le premier chapitre de La République bourgeoise de Denis Woronoff (Seuil, 1972), parle de la chute de la Montagne. Pour un ouvrage plus synthétique, La Révolution française de Jean-Paul Bertaud (Perrin, 1989) reste également une très bonne initiation à la période. Enfin, plus complexe mais tellement plus audacieux, la Nouvelle histoire de la Révolution française de Jean Clément Martin (Perrin, 2012) est une somme très à jour qui se permet par ailleurs de démolir quelques clichés. Sur les parcours individuels de nombreux autres personnages, le Dictionnaire des Révolutionnaires français de Pierre Brasme (CNRS, 2014) peut aider à apporter de la nuance à des représentations souvent trop schématiques, de même que le Dictionnaire historique de la Révolution française dirigé par Albert Soboul (PUF, 1989).

Concernant la Terreur et son instrumentalisation par Tallien et d’autres, le récent La Terreur, vérité et légendes de Jean-Clément Martin (Perrin, 2017) est une solide référence, très accessible de surcroît. Sur les positionnements de Robespierre sur une partie de ces sujets (l’esclavage, la guerre, l’économie notamment), Robespierre, portraits croisés dirigé par Michel Biard et Philippe Bourdin (Armand Colin, 2012) contient des contributions poussées et nuancées. Pour des biographies plus larges, le Robespierre d’Hervé Leuwers et Robespierre, la fabrication d’un monstre de Jean-Clément Martin sont des incontournables.

Deux conférences de J.C. Martin permettent également de mieux saisir l’historiographie du personnage, ici et .

4 commentaires sur “Thermidor et la fin de la Montagne (juin 1794-mai 1795)

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  1. Bonjour, je suis particulièrement intéressé par la periode ete 94 printemps 95 (dans les aspects economiques et sociaux).
    Avez vous une source bibliographique plus adaptée pour m’eclairer sur ce moment ?

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    1. Précisément sur ce moment, c’est pas simple ; en général, cette période est traitée en bloc avec le Directoire. Du coup, je conseillerais surtout le livre de Denis Woronoff, « La République bourgeoise », que je mentionne en fin d’article. C’est une bonne synthèse, qui s’attarde pas mal sur les enjeux sociaux et économiques de la période.

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