Vulgariser l’histoire sur Internet est-il encore possible ?

Il y a bientôt un an, dans un précédent article, je me suis interrogé sur la possibilité de faire du documentaire historique de qualité en analysant quelques cas qui me paraissaient intéressant, et en usant de mon expérience personnelle en la matière. J’y concluais notamment que le poids des structures à la télévision n’incitait certainement pas à l’audace, et nuisait beaucoup à la qualité des programmes. J’ajoutais, à travers certains exemples, qu’il me semblait finalement qu’Internet était peut-être un lieu alternatif où il devenait possible de produire plus facilement du documentaire indépendant de qualité.

Tout cela conduit alors plus largement à la question de la vulgarisation de l’histoire sur Internet, et des critiques qui lui sont opposées. De ce point de vue, le titre de cet article est moins caricatural qu’il en a l’air : je me demande sincèrement s’il est vraiment possible de proposer de l’excellente vulgarisation sur Internet. Dans la mesure où je consacre moi-même ma vie à cette activité, cette interrogation peut sembler incongrue, aussi vais-je m’expliquer. La vulgarisation sur Internet se voit très souvent reprocher un manque de rigueur, un aspect trop sensationnaliste voire, parfois d’un intolérable mauvais goût ; ces critiques sont souvent recevables. Mais l’autre part du problème est qu’à l’inverse, la vulgarisation qui est reconnue de qualité, dont je semble faire partie, ne touche pas réellement son objectif : s’adresser aux masses. Or, une vulgarisation de qualité qui ne touche qu’un public de niche est-elle encore réellement de la vulgarisation ? C’est par cette interrogation qu’il me semble pertinent de débuter.

 

Vulgariser, mais pour qui ?

La grande qualité d’internet me semble d’être qu’il s’agit d’un média qui touche peut-être une plus grande diversité de publics que ses prédécesseurs. La (fausse) proximité qui se crée entre un blogueur, un vidéaste, ou un influenceur notoire et sa communauté joue ici un rôle évident. J’ai par exemple le sentiment que mon public est plutôt diversifié : si les 18/35 ans représentent la grande majorité de mon audience d’après les statistiques de YouTube, le public qui interagit avec moi par messages par exemple peut ainsi être plus âgé. De même, si les étudiants en histoire sont nombreux (parfois encouragés, l’ai-je appris à mon grand plaisir, par leurs enseignants !), je suis heureux de toucher également des gens qui n’ont pas eu accès à l’université, voire au lycée. Se dessine là déjà un enjeu important, car si je suis évidemment heureux de toucher un large public, il me paraît politiquement et intellectuellement bien plus intéressant de m’adresser à un public qui n’a pas eu accès par d’autres biais à ce savoir universitaire.

La question se pose avec encore plus d’acuité lorsqu’il faut prendre en compte un potentiel engagement politique. J’ai déjà affirmé à plusieurs reprises qu’il me paraissait important d’énoncer d’où l’on parle, la neutralité m’apparaissant comme impossible et peu souhaitable. Faire preuve de cette honnêteté consistant à être transparent sur ses idées et engagements me semble donc important, quitte à ce que cela conduise à une rupture avec la part la plus sectaire du camp adverse. Ceci étant, je ne pense pas non plus qu’il soit forcément pertinent de développer un contenu qui ne soit conçu que pour son propre camp : je considère que, malgré mes prises de position, mes vidéos peuvent par exemple être vues par une personne de droite, voire d’extrême droite, à condition qu’elle soit capable d’entendre, parfois, des positions opposées aux siennes, et même si je ne me prive pas parfois de petites piques, je ne veux pas en faire mon total fonds de commerce. En d’autres termes, je pense qu’il est politiquement important de s’adresser à ses adversaires, mais trop souvent beaucoup à gauche confondent « s’adresser à l’adversaire » et « lui donner la parole tout en reprenant ses idées ». Au contraire, la vulgarisation ne peut être compatible avec un discours politique que si, et seulement si, elle se veut rigoureuse et intransigeante : il ne doit jamais s’agir de dire au public ce qu’il souhaite entendre, quel que soit son bord. Dans un monde aussi violent que celui d’internet, j’y reviendrai, cette position n’est cependant pas la plus facile à tenir.

Je dois reconnaitre que certaines de mes vidéos sont quand même moins regardables par un public de droite que d’autres. Les gentillesses que m’a attirées celle-ci en sont la preuve.

De fait, il est au mieux idiot de croire qu’il existe une seule bonne façon de vulgariser l’histoire, ou toute autre discipline. Tout dépend du public que l’on souhaite atteindre, et des objectifs que l’on vise à son encontre, et c’est là, bien souvent, que se crée l’incompréhension. Il existe une place pour la vulgarisation exigeante comme celle que je produis, mais cette place reste irrémédiablement de niche : jamais elle ne pourra espérer toucher la même audience que des chaînes plus grand public comme Nota Bene, par exemple. Cette diversité entre différentes formes de vulgarisation est essentielle, et peut, doit, même, permettre des formes de complémentarité.

Ainsi, une vidéo grand public peut avoir un avantage à renvoyer à des vidéos plus spécifiques : peut-être qu’une minorité de son public seulement suivra ce chemin, mais cette minorité aura alors accès à une nouvelle forme de vulgarisation vers laquelle elle ne serait pas spontanément allée. Peut-être, alors, découvrira-t-elle à son tour de nouvelles pistes, notamment bibliographiques. Cette réaction en chaîne peut parfois être extrêmement positive, même si elle est anecdotique quantitativement. Je n’ai peut-être pas fait découvrir les livres de Jean-Clément Martin à l’intégralité des dizaines de milliers de personnes qui ont cliqué sur mes vidéos sur la Révolution française. Mais j’ai eu des retours de quelques gens qui les ont dévorés, alors qu’ils n’avaient jusque-là que rarement lu de l’histoire. Peu importe leur nombre : la vulgarisation touche alors son but pour quelques-uns, et plus l’entonnoir est large à l’entrée, plus il en sortira, d’où la nécessité d’avoir également une vulgarisation qui épouse les besoins du grand public. Or, ces besoins sont parfois complexes à atteindre.

 

Dictature du format, dictature de l’humour ?

Lorsque nous avons commencé à réfléchir, Manon et moi, à la création de notre chaîne YouTube, la vulgarisation y était encore relativement rare, mais répondait finalement à des codes assez nets. Je pense que, pour une bonne part de celles et ceux qui s’y lançaient, il y avait une part de sentiment d’illégitimité à détourner à des fins pédagogiques ce qui était alors (et reste, sans aucun doute), une plate-forme tournée vers le « fun », sous ses diverses formes, du trash à la comédie. Ceci explique certainement que, même lorsqu’il s’est agi de faire de la vulgarisation, ces codes ont été très présents : faire dynamique, court, plutôt tourné vers de l’anecdotique attrayant, voire tapageur et, surtout, faire de l’humour, beaucoup d’humour. Moi-même, je me suis senti assez prisonnier de ces codes lors de mes premières tentatives d’écriture : quelles blagues faire ? Où ? Quels sujets seront assez sexys ? Où rogner pour faire court ? La première vidéo que nous avons publiée est le seul témoignage de cette tentative de fonctionner, et son tournage a été un véritable cauchemar pour moi : énormément de prises successives pour avoir pour chaque phrase un rendu potable, le tout pour au final arriver à un rendu que je qualifierais de « sous e-penser » (qui était alors certainement le cador en matière de vulgarisation).

Je fais encore des cauchemars en repensant à ce tournage. Le fait qu’il ait eu lieu un lendemain de Réveillon n’arrangeait certainement rien, cependant. #LescoulissesdHistony

Internet a pourtant cela de merveilleux qu’il est possible aussi de penser hors du cadre. Dès la deuxième vidéo, j’ai préféré revenir à un format beaucoup plus agréable pour moi : celui du cours filmé. Encore culpabilisions-nous beaucoup à dépasser les 15 minutes de vidéo : il était encore loin, le moment où on se lancerait dans une série sur la Révolution de plusieurs heures consistant basiquement en un type filmé en plan fixe en train de parler de choses assez complexes ! Je pense que ce choix fut le bon dans le sens où il nous a permis de trouver un format faisant notre spécificité, et nous permettant d’accueillir un public de niche, là où une tentative de reprendre les recettes qui marchent nous aurait au final conduit à faire au mieux du mauvais Nota Bene. Ce qui aurait été d’autant plus dommage que la voie que nous avons suivie m’a permis de travailler avec Benjamin sur des vidéos qui ont pu cumuler rigueur scientifique et son talent pour la forme.

Mais on revient ici, quoi qu’il en soit, au fait que le format conditionne forcément le public. La vidéo que j’ai écrite pour Nota Bene sur Robespierre, par exemple, a été plus vue en quelques mois que la somme de mes vidéos évoquant le personnage, très certainement. L’exercice est aussi extrêmement différent : je peux dire pour m’être collé aux deux tâches que faire quelques conférences filmées de plusieurs heures sur l’histoire de la Révolution française est bien, bien plus facile que de réussir à résumer en 20 minutes l’historiographie récente et ses débats concernant Robespierre, sans trahir le sujet, ni perdre le public. Un tel exercice oblige forcément à des compromis, et m’a d’ailleurs placé dans un sentiment d’illégitimité bien plus grand que mes propres vidéos. Je crois pourtant que l’exercice a été réussi et que, plus encore, il en valait la chandelle, car il a permis de donner à un large public un avant-goût de tout un champ historiographique dont il n’aurait pas connaissance autrement. Peut-être, c’est en tout cas mon espoir, aura-t-il donné à quelques gens l’envie d’aller chercher plus loin ; mais lorsque l’on parle de plus de 600 000 spectateurs, ces retombées sont forcément plus massives que lorsque l’on s’adresse à un public de niche.

On en revient ainsi à ce qui a déjà été évoqué : la nécessité de s’adresser à différents publics, dans différents formats, et de créer des passerelles entre tout cela. Cette nécessité produit forcément des simplifications hâtives. Elle produit également forcément des fautes de goût, parfois difficiles à digérer. C’est particulièrement le cas lorsque l’on parle de sujets extrêmement sensibles comme le nazisme ou la colonisation. La possibilité d’adapter de tels sujets à un format « fun » se pose clairement. À l’heure même où j’écris ces lignes, Laurent Turcot, professeur à l’université du Québec à Trois Rivières, vient ainsi de publier un « Top 10 des pires nazis » dont le simple titre suffira à faire hurler (et pour des raisons légitimes) beaucoup de monde. Je n’aurais, pour ma part, pas endossé un tel titre ou format. Mais je pense, d’un autre côté, que cette méthode se défend, dans un monde où YouTube est beaucoup utilisé par un public adolescent qui adopte ce genre de codes, et qui peut ainsi s’y retrouver. L’alternative consiste à laisser ces codes aux négationnistes, complotistes et autres propagandistes haineux qui pullulent sur Internet et ont une audience autrement plus grande sur ces publics que les vulgarisateurs, même les plus en vue. Dans ces conditions, peut-être est-il pertinent de détourner ces codes pour tenter de toucher un public que des vidéos à caractère plus sobre, sérieux, voire officiel, ne toucheront pas au premier abord.

 

La sortie de La Chute avait posé la question des représentations du nazisme au cinéma. À l’époque, qui pouvait imaginer que l’on se poserait aujourd’hui la question de la pertinence de faire des tops de nazis sur Internet ?

De fait, si je comprends que de telles méthodes choquent, si moi-même je ne les utilise pas ni ne les apprécie, je ne jetterai clairement pas la pierre à celles et ceux qui y ont recours, à condition que le fond soit à la hauteur, ce qui est encore un autre débat que je ne suis pas apte à juger ici, et sur lequel je reviendrai plus bas. Il me semble en effet que nous n’avons pas, à l’heure actuelle, les outils et études scientifiques nécessaires pour véritablement juger de l’impact – positif ou négatif – de telles méthodes. Il y a cependant un point sur lequel elles se révèlent de façon assez évidente payantes : la question complexe du financement.

 

Financer la vulgarisation sur Internet

Le financement de la vulgarisation sur Internet est un sujet épineux et source de fantasmes. Commençons donc par un peu de transparence : personnellement, à l’heure où j’écris ces lignes, mes revenus liés à mon activité de vulgarisateur en histoire se limitent aux scripts que j’ai écrits pour Nota Bene, une dizaine à ce jour en un peu plus d’un an, et à une conférence dans un théâtre associatif qui m’a rapporté un peu moins de 60€. Disons-le donc clairement : ces revenus sont à la fois salutaires dans ma situation précaire, mais ne sont pas en soit suffisants pour permettre à une personne seule de vivre. Encore ai-je la chance déjà extraordinaire d’avoir pu être payé pour ce genre de travaux, car, jusqu’à il y a un an, mon travail sur VVS avait avant tout été une source de dépenses, assez importantes, en termes de matériel. De fait, ceci pose même la question de savoir si la vulgarisation est à considérer comme un vrai travail. Si je réponds avec vigueur et fermeté que oui, beaucoup ne semblent pas partager ce constat, nous y reviendrons.

Se pose alors la question de savoir comment la financer. Les partenariats publicitaires et la monétisation peuvent et doivent être critiqués. Étant moi-même un fervent antipub, je ne peux qu’être attristé que la création sur Internet dépende à ce point de ce genre de recettes. Mais le fait est, également, que si j’ai pu toucher des droits d’auteur cette année pour les scripts que j’ai préparés, c’est qu’il y avait de telles recettes permettant de faire tourner la machine. La création sur YouTube n’est en effet pas sans prix et « l’argent des abonnés » ne va pas seulement dans les poches du vidéaste, mais sert aussi à payer les frais de tournage et les équipes… lorsqu’il y a les moyens de les payer. L’alternative est évidemment celle des dons, souvent complémentaire, et qui garantit une plus grande indépendance. Mais vis-à-vis de qui ? Pas du public, qui se retrouve alors à avoir un poids énorme sur la création et peut, de fait, influencer le contenu : lorsque les spectateurs paient, il peut être tentant de donner au public ce qu’il veut, plutôt que ce que l’on veut lui offrir. La nuance peut paraître ténue, elle est pourtant cruciale.

Notons que les émissions d’histoire du service public suffisent à prouver que l’absence de publicité ne garantit pas pour autant la qualité…

C’est ici qu’intervient le problème de la reconnaissance de la vulgarisation comme un « vrai travail ». Elle l’est, sans aucun doute possible, au regard des heures de travail, de l’investissement intellectuel, financier et physique qu’elle représente. Elle l’est également, indéniablement à mon sens, au vu de son bénéfice global pour la société. Pourtant, la question de son financement reste souvent ignorée  par ses critiques. Elle est pourtant centrale. Si l’on considère que la création culturelle se doit d’être justement rémunérée, alors il faut ou bien se battre pour de nouvelles possibilités de financement, ou bien accepter les compromis et compromissions qu’impliquent le financement par dons ou le financement publicitaire, et donc les contenus parfois tape à l’œil ou volontairement tournés pour séduire le public. L’alternative consiste à considérer que ce genre de création peut sans problème relever du travail gratuit qui ne mérite pas rémunération, ce qui me semble être un discours pour le moins dangereux, plus encore à une époque où la société capitaliste est déjà en train de rogner autant que possible sur les moyens alloués aux sciences humaines, trop peu rentables…

 

Vulgarisation, compétence, expertise

Critiquer la vulgarisation sur Internet ne peut donc, à mon sens, être fait de façon pertinente que si l’on prend en compte son modèle économique et ses failles. Mais plus largement, j’aurais tendance à dire que pour vraiment pouvoir apporter des critiques légitimes à la vulgarisation, il me paraît important de se livrer soi-même à l’exercice. Vulgariser, en particulier lorsque l’on est expert d’un sujet, c’est fatalement sortir de sa zone de confort. C’est apprendre à se poser les questions que peut légitimement se poser un public non érudit. Apprendre également à composer et jouer avec les attentes du public, pour parfois mieux les contourner et les surprendre. Je savais, par exemple, que mon public attendrait peut-être une analyse très orientée de la chute de Robespierre ; très « à la Guillemin », et j’ai pris un grand plaisir à détourner ces attentes vers autre chose, en faisant de Thermidor non pas la conclusion mais l’ouverture d’un épisode de la série qui était destiné à montrer que la gauche survit – un temps – à Robespierre. Vulgariser, c’est donc forcément prendre en compte les attentes et acquis du public, non pas pour le satisfaire facilement, mais pour jouer avec lui. Or, ceci éloigne beaucoup des postures académiques classiques et de ces séminaires où – expérience que j’ai trop souvent vécue – la maigre audience est composée des autres intervenants qui attendent leur tour en consultant leurs mails.

Qui plus est, lorsque l’on se lance dans une démarche plus large de vulgarisation, comme je l’ai fait, pour en faire son activité principale, on est fatalement amené à sortir de son champ d’expertise. Je suis spécialiste de la ligne transatlantique au début du XXe siècle, et si le sujet revient régulièrement dans mes productions, pas plus que mon public, je n’ai envie de m’y limiter. Sortir de sa zone d’expertise implique alors évidemment plus de travail, et plus de doute, car, si l’on veut pousser plus loin que la simple lecture de Wikipédia, il est nécessaire de lire bien des auteurs que l’on aura soin de ne pas trahir, ce qui est chez moi une peur constante.

J’aime beaucoup l’idée de Terry Pratchett selon laquelle on entre à l’université convaincu de tout savoir, et l’on en ressort persuadé de ne rien connaître. Ses réflexions dans La Science du Disque-Monde sont d’une grande pertinence pour penser la vulgarisation.

Si cette peur est aussi présente, c’est également parce que la vulgarisation implique forcément une trahison. J’aime beaucoup la métaphore érigée par Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen qui comparent l’éducation à une suite de « mensonges pour enfants » de plus en plus sophistiqués : enseigner, instruire, c’est simplifier, et donc trahir. Étudier, c’est déchirer chaque couche de simplification tout en étant conscient que les sujets sont généralement trop compliqués pour que l’on puisse un jour les atteindre à l’état « pur », ne serait-ce que parce qu’ils suscitent des débats en évolution constante. Vulgariser, c’est donc, somme toute, sélectionner les simplifications, les « mensonges pour enfants », qui nous semblent être le meilleur compromis entre ce que révèle l’état de l’art et ce que le public visé peut digérer. Ce compromis est toujours décevant. Il l’est pour l’expert qui, face à de la vulgarisation sur son sujet, ne peut que trouver à redire, puisqu’il n’est par définition pas le public visé. Il l’est aussi pour le vulgarisateur consciencieux, qui est conscient qu’il y aurait toujours moyen d’aller plus loin, et que des sacrifices doivent être faits.

Il n’est pas donné à tout expert d’être un vulgarisateur de talent. Certains, chercheurs renommés dans leur domaine, ne savent tout simplement pas vulgariser. À l’inverse, d’excellents vulgarisateurs font de très mauvais chercheurs : reconnaissons notamment à Lorant Deutsch, Franck Ferrand et Stéphane Bern le mérite d’avoir su toucher un public vaste… pour, trop souvent, lui raconter des énormités. L’implication d’experts dans la vulgarisation peut donc aussi se faire par la petite porte, par exemple en les invitant à collaborer sur un script. Mais une telle activité se paie, légitimement, ce qui renvoie à nouveau au vaste problème du modèle économique.

Tous ces paramètres me semblent devoir être pris en compte lors des critiques que l’on peut légitimement faire aux faux pas (quand ce ne sont pas de véritables dérives) des vulgarisateurs. Quelles étaient les intentions derrière ? Quelle part de cynisme ou de sincérité se cache derrière la démarche ? Est-il possible d’ouvrir un dialogue pertinent pour améliorer celle-ci ? Il me semble que l’on ne peut pas traiter de la même manière les erreurs de vulgarisateurs qui en appellent fréquemment à des experts, et essaient de faire de leur mieux, et celles de vulgarisateurs qui n’hésitent pas à vendre des livres littéralement plagiés sur Wikipédia.

 

De la critique à l’humilité

À bien des titres, la vulgarisation me semble impliquer inévitablement de l’humilité. Humilité des vulgarisateurs et vulgarisatrices, tout d’abord, qui doivent reconnaître que, sur bien des sujets qu’ils évoquent, ils ne sont pas aussi compétents que les experts et que leur tâche est de rendre, au mieux, justice à la rigueur du travail de ces derniers. Cette posture, je n’insisterai jamais assez sur ce point, n’est pas agréable à tenir lorsque l’on souhaite la tenir sincèrement : ce doute permanent n’est jamais loin du syndrome de l’imposteur.

De même, la vulgarisation me semble nécessiter de l’humilité de la part des experts eux-mêmes qui, bien que parfois très impliqués dans des entreprises de valorisation de la recherche, se doivent de reconnaître que la plupart du temps, leurs initiatives touchent avant tout un public déjà érudit, que ce soit par leurs conférences, podcasts ou ouvrages. Cette vulgarisation érudite est savoureuse et essentielle, mais il faut garder en tête que le grand public n’y accède pas toujours spontanément, voire peut ne pas s’y sentir le bienvenu. On en revient à la nécessaire articulation entre vulgarisation grand public et production plus élitiste, et au besoin de passerelles entre les deux. De la sorte, collaborations et références me semblent quelque chose d’essentiel et de particulièrement bénéfique : un exemple récent serait par exemple l’interview de François Xavier Fauvelle par Benjamin Brillaud sur Twitch. Interviewer avec rigueur un professeur du Collège de France, devant un public assez large, sur une telle plate-forme relève de la gageure et a certainement fait découvrir tout un champ historiographique à des gens qui ne l’auraient pas abordé spontanément.

Cette humilité, enfin, doit aussi se retrouver dans les critiques plus larges que nous adressons et distribuons bien facilement sur les réseaux sociaux, en particulier. Il y a tout d’abord un enjeu purement pragmatique et stratégique à cela : à l’heure où les vulgarisateurs et vulgarisatrices, que ce soit par écrit ou en vidéo, accumulent sur les réseaux de véritables communautés, les attaques frontales ne conduisent finalement qu’à convaincre les convaincus, majoritairement. Ces communautés, rassemblées autant pour des raisons de fonds que pour des questions affectives, défendront fatalement leur idole injustement attaquée, tandis qu’au final, les attaquants seront en majorité des gens qui ne l’aimaient déjà pas à la base et, les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, auront profité de l’occasion pour venir se défouler. De tels « bad buzz » peuvent en réalité se révéler fortement profitables sur le long terme en cimentant la communauté face aux attaques, en particulier si celles-ci paraissent outrancières ou si la défense est bien rodée. Que l’on voie seulement comment la « shitstorm » qui a touché Astronogeek cet été après des propos clairement indéfendables s’est somme toute concrétisée par une perte d’abonnés… compensée dans la semaine ! On pourrait aussi penser à ce vidéaste historique qui, accusé à juste titre de plagiat, a reconnu publiquement les faits, et a pour cela reçu bien plus de soutien que de critiques. Dans ces conditions-là, la pratique du thread sanglant visant à épingler tel ou tel vulgarisateur paraît au mieux contre-productive, en particulier face à quelqu’un qui serait susceptible d’accepter un dialogue aux retombées plus constructives…

 

Réhumaniser internet

Plus largement, vient ici le moment de conclure sur ce qui fait réellement la spécificité d’Internet : l’aspect humain et la proximité avec le public. Critiquer un vidéaste, quand bien même il aurait un million d’abonnés, n’a pas du tout le même impact que critiquer un animateur télévisé ou l’auteur d’un ouvrage à succès. Le premier n’a, sauf exception, aucun filtre pour encaisser à sa place la violence directe susceptible de venir de son public : pas d’attaché de presse, pas de community manager… Juste un contact direct avec l’inévitable flot d’insultes et de menaces susceptibles de se déverser dans ses commentaires et messages privés. Je ne pense pas être le plus exposé des vidéastes. Mon genre, ma couleur de peau, me préservent même de la plupart des attaques odieuses que subissent mes collègues féminines. Pourtant, en cinq ans, j’ai reçu un peu de tout : menaces de mort, évidemment ; accusations de participer au complot judéo-maçonnique, incontournables sur Internet, semble-t-il ; attaques sur mon physique, sur mon poids, ma santé ; accusation de « traîtrise envers ma race » qui me vaudrait d’être un jour « égorgé » lorsque les islamistes auraient pris le pouvoir ; et, pour citer la cerise sur le gâteau qui est venu couronner l’ensemble, envoi par message privé de la photo de la tête tranchée de Samuel Paty, accompagnée de messages aussi accusateurs que menaçants.

Soyons honnêtes, je ne modère pas que des insultes, dans mes commentaires : des fois, je reçois aussi du spam !

Sur Internet, l’aspect humain n’est pas à négliger, comme on le fait trop souvent, moi comme les autres. Les critiques fermes et violentes que vous avez envoyées sont peut-être justifiées, ou peut-être outrancières, mais cela n’a somme toute pas grande importance lorsqu’elles arrivent au milieu d’un flot de violence assez impressionnant. Comme tout vidéaste, je le crains, je publie mes vidéos avec un mélange de peur et d’enthousiasme : peur de me mettre à dos un peu plus de gens, de subir un peu plus d’attaques, et pourquoi pas, de fait, de devoir payer quelques séances de psy supplémentaire. Enthousiasme, pourtant, de savoir qu’une majorité de mon public me remerciera, appréciera, et saura, au besoin être constructive, et me permettra d’apprendre et d’évoluer. Nos réactions viscérales face aux contenus qui nous déplaisent, sans prendre en compte ceux qui les produisent, peuvent aisément conduire à museler la création et faire taire les bonnes volontés. C’est ce qu’a notamment fort bien expliqué la vidéaste Psych IRL en parlant de « fin de l’authenticité » : si Internet refuse aux gens le droit à l’erreur, alors le monde ne devient plus qu’artifice de gens se taisant par peur du faux pas. Paradoxalement, ne survivront que les voix suffisamment bien installées pour se permettre d’encaisser le choc : celles des plus grosses communautés, capables de se mobiliser pour se défendre. Il n’est pas certain que ce soit un monde désirable.

Reste alors ce vaste champ de paradoxe : vulgariser implique d’aller à la rencontre des experts sans pour autant vouloir en être un soi-même. Critiquer la vulgarisation implique de suffisamment doser la critique pour ne pas la rendre contre-productive ou destructrice. Dans ce champ de mines, une donnée me semble dominer : la nécessité d’humanité, de sincérité et de compréhension, sans quoi ne survivront que les plus cyniques et violents. Internet nous offre mieux que ça.

12 commentaires sur “Vulgariser l’histoire sur Internet est-il encore possible ?

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  1. Concernant le financement des vidéos, est-ce que le statut d’intermittent du spectacle pourrait permettre une rémunération correcte des vidéastes ? Est-ce que ce serait possible administrativement ? Et réaliste ?

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  2. Merci pour ces réflexions qui prolongent ce que je pensais sur ce sujet, bien plus loin que là où je m’étais arrêté. Je croyais avoir un avis complètement opposé au tien, en considérant que seule la « vulgarisation à la Nota Bene » était de la vulgarisation, et que les cours filmés étaient donc autre chose (du fait de leur audience limitée à cause du manque de motivation du public, mais aussi et surtout à cause du manque de formation : s’il suffisait de décrire les choses de façon claire et précise pour être correctement compris, on ferait des cours de fac dès la maternelle).

    Je suis conquis par ta façon de voir les choses ; ces différentes formes de vulgarisation sont complémentaires, les mettre dans le même sac permet de les faire interagir, ce qui produit un environnement bien plus intéressant que si elles étaient isolées.

    « Persuader, c’est déjà mentir » disait Léo Ferré (j’ai de plus en plus de mal avec certains de ses textes mais il a dit des trucs pas con) : la seule véritable – authentique – opinion, c’est celle qu’on se forge soi-même en bûchant le sujet (avec des outils qu’on a appris grâce à d’autres mais bon… « on vit dans une société » comme on dit 😀 ). Je me disais que, quitte à « mentir » en fournissant à son auditoire une analyse déjà faite – au lieu d’attendre qu’il se fasse la sienne propre, ce qui n’arrive jamais la plupart du temps -, autant y aller franchement et ne fournir que les éléments les plus importants en laissant de côté tous les détails et les subtilités qui peuvent rendre le propos confus (voire produire un contre-sens chez l’auditoire).
    Mais ça, ça signifie accorder une confiance aveugle au vulgarisateur ou à la vulgarisatrice.
    On a vu ce que ça peut donner, lorsque quelqu’un prétend vulgariser une pandémie mondiale par exemple (au pif).
    Avoir plusieurs discours sur plusieurs strates, qui se référencent les uns les autres, c’est bien mieux.

    D’ailleurs, ta vidéo sur Guillemin était déjà là-dessus, au final. Je me disais que c’était beaucoup trop exigeant de demander un esprit critique de la part du public non-expert sur la vulgarisation. Le public d’Henri Guillemin ou de Nota Bene n’a pas les outils pour ça (je suis dans cette situation), mais l’existence de contenus plus rigoureux, plus précis (pour approfondir, pour corriger une erreur, etc.), ça peut faire office de garde-fou même pour la partie « non motivée » du public, à condition que ces contenus interagissent.

    Bref.
    Trop long, pas lu : je suis d’accord avec Histony, et je lui donne une occasion de me répondre que je n’ai en fait rien compris à son billet et que lui n’est pas du tout d’accord avec moi ^^

    HS. : la vidéo « Top 10 des pires nazis » semble être une vidéo privée pour le moment.

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  3. La vidéo du top 10 des pires nazis est de très mauvais goût sur la forme, mais soit, on peut entendre l’argument qu’il s’agit d’une production qui vise à toucher un public différent. Why not. On peut aussi le prononcer en faveur de Tibo Inshape et de ses productions autour d’Auschwitz.

    Mais le fond est aussi problématique à tant de niveaux qu’il faut tout de même épingler le manque de rigueur des producteurs, pour éviter des réitérations malheureuses qui font d’un objet aussi important un terrain du médiocre : copier-coller de Wikipédia non crédités, absence du Samudaripen (et d’après Twitter déjà soulignée pour l’article original), choix subjectifs et anecdotes aléatoires, construction d’une image caricaturale du fonctionnement du régime nazi, validation d’une héroïsation des criminels par la mise en valeur de leurs actions « les plus horribles », et donc gradation pernicieuse de la souffrance, etc. Ce n’est pas anodin. Je suis attristé qu’une figure aussi importante de la vulga francophone, comme Manon Bril, soit allée se fourvoyer là dedans, mais je sais qu’elle est réceptive à la critique, et je n’ai aucun doute quant à ses compétences aguerries sur le terrain de la vulgarisation.

    Article très intéressant, et particulièrement la question du financement de la vulga. C’est effectivement urgent.

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    1. En effet : au moment d’écrire cet article, je n’avais pas regardé la vidéo et au vu du fonds extrêmement mauvais, ici, l’équilibre entre possible impact pédagogique et forme douteuse est totalement défavorable. De ce point de vue, ton commentaire résume totalement mon impression face à cette vidéo. J’ajoute le problème que tu mentionnes entre les lignes, de l’article original, qui n’était clairement pas un matériau convenable pour être utilisé ici. Et autre circonstance aggravante, que l’auteur dudit article est prof, que celui qui tient la chaîne est maître de conf, que Manon Bril est doctorante, bref, que ce sont des gens qui ont un bagage à priori solide (et le taf de Manon est d’ailleurs très souvent d’excellente facture àmha). On pourra aussi, cependant, réfléchir à la façon dont a été critiquée cette vidéo : je remarque que la seule femme du trio impliqué a pris de loin le plus cher, tandis que le propriétaire de la chaîne et plus encore l’auteur de l’article et du script ont été à peine mentionnés. Je remarque aussi que pour une bonne partie du public qui, d’après les commentaires, s’intéressait au sujet sans avoir les clés pour comprendre le problème, une suppression non expliquée, et accompagnée d’insultes à l’encontre des auteurs, risque d’avoir un effet contre-productif et d’alimenter les fantasmes sur la « censure », la « cancel culture » et autres conneries. De ce point de vue, on ne peut que regretter que les critiques n’aient pas été plus intelligemment portées, d’une part, et que ça n’ait pas donné d’autre part lieu à une vraie réflexion de la part de la chaîne et des auteurs, qui seuls ont les clés pour tenir leur public. Bref, un beau gâchis à toute les étapes, et qui me semble difficilement rattrapable, sauf si par le plus grand des hasards, les auteurs se décident quand même à faire une vidéo retour sur cette expérience, qui sera certainement désagréable à faire, mais peut-être profitable.

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  4. Un point de vue salvateur et au combien encourageant, malgré les difficultés que tu évoques bien sûr.
    C’est tout un abysse qui se présente face à un vulgarisateur qui voudrait se lancer, mais tu nous donnes assez d’espoir à emporter dans nos besaces. Toujours un plaisir de te lire et de t’écouter ! Merci.

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  5. Étudier l’histoire est fastidieux voire douloureux
    à l ecole et plus tard
    Personnellement
    j ai souvent rencontre et fréquente
    des étudiant es en Histoire
    tous toutes étaient/sont sensibles humains et plutôt humbles
    Je le redis suivre des cours d Histoire a l ecole est parfois traumatisant …
    En conclusion votre travail représente une valeur et un apport de qualité abordable ou accessible pour tous enrichissant et plus facile pour l assimilation l analyse et la mémorisation de certains faits trop complexes.
    Les gens d un niveau d instruction intermédiaire aiment la vulgarisation des savoirs.
    Enfin c est ce que je crois.

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  6. Super article. La question est vraiment philosophe. Tout est dans le compromis. Pour moi vulgariser un sujet c est « rejoindre l autre là où il est pour l accompagner ailleurs ». Force est de constater que les autres sont de plus en plus difficile à rejoindre pour un expert. Mais c est le job. Ou sinon ce n est pas de la vulgarisation

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  7. Merci pour cet article qui résume les dilemmes et les écueils de la vulgarisation en histoire et autres sujets sérieux : céder sur la rigueur scientifique, faire face aux critiques des experts, des jaloux et des opposants, risquer d’être décrédibilisé auprès des experts, vivre de son travail.

    Je répondrai plus précisément sur le dernier point. Ton travail de vulgarisation (désolé de te tutoyer mais à force de te suivre sur le net, j’ai l’impression de te connaître) est très bon. Je pense qu’une bonne partie de ton public est prêt à financer ton travail. Et ce sans que ça contraigne la tonalité de ton discours et tes choix éditoriaux.

    Le problème, c’est que tu viens comme moi de fac de sciences humaines, un milieu où on ne t’apprends pas à te vendre, et encore moins à vendre. J’ai dû me former sur le marketing. Le terme fait peur ou peut susciter le mépris. Mais si on veut vivre de sa passion en toute indépendance, c’est à mon avis la seule solution.

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  8. Salut, je voulais te remercier pour le partage de tes réflexions, toujours très intéressantes, et tout le travail que vous abattez Manon et toi sur les vidéos.
    Je n’aurai jamais pensé que tu pouvais te prendre des attaques aussi violentes… Ne te laisses pas affecter et continue ce que tu fais! Je crois que je fais partie de ces gens qui vont vers le bout de « cet entonnoir de la vulgarisation » et notamment grâce à toi : je trouve tes vidéos captivantes et j’ai commencé à lire des bouquins d’histoire depuis peu. Alors merci encore pour ton travail et courage!

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  9. Rien que la longueur de ce texte le place en-dehors des capacités d’attention du vulgus pecus, ou plutôt du surfeur de base… J’imagine le travail,, moi pour qui un texte du quart de cette longeur prend quatre heures, de l’idée à l’exposition sur les réseaux, à partir de mon blog.
    Mais la tentative est courageuse, d’essayer d’expliquer d’où l’on parle, quel est l’habitus de celui qui prétend tradure (vulgariser) de complexes recherches, travaux, analyses et enquêtes.

    Traditore, toujours, je crois. Ce qui n’empêche pas de continuer, même pour quelques personnes. Garder le fil d’une perspective historique, d’un passé même, devient difficile tant le surf, est consubstantiel d’un oubli permanent, d’un reset qui est la marque du produit à obsolescence programmée;

    Enfin, je me demandais si vous avez des contacts, ou si vous étiez simplement curieux d’historien(ne)s qui ne font pas de la vulgarisation, mais rendent compte de leurs travaux et publications sur leur site et par leur videos. Il y a peut-être position et langage qui les classent dans la catégorie « niche ». En même temps leur tonalité et leurs présentations vidéos les font toucher, peut-être, un public plus large. Je pense, notamment, à Annie Lacroix-Riz.

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