La France à la veille de la Révolution (1787-1789)

Quand faire débuter la Révolution ? Au premier abord, on pourrait penser à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, ou à la réunion des États-généraux au mois de mai précédent. Mais ce serait voir la Révolution comme un événement sorti de son contexte, bien plus large et ce serait ainsi bien mal la prendre. Il est plus judicieux de remonter en 1787, date à laquelle eut lieu ce que certains historiens ont vu comme une réelle « pré-révolution » menée par les notables, et de comprendre ce qu’était cette France d’un régime qui n’était pas encore devenu « Ancien », mais presque…

 

La France à la fin des années 1780

La première chose qui doit sauter aux yeux lorsque l’on veut parler de la France de 1789, ce sont ses frontières, encore éloignées des nôtres : celle du nord-est, notamment, n’est pas encore définie et évolue alors depuis deux siècles au gré des conquêtes et annexions, notamment sous les règnes de Louis XIV et Louis XV : c’est sous ce dernier, en 1766, que la Lorraine a ainsi été définitivement annexée ; vingt ans à peine avant la Révolution. De même, dans le sud-est, le Comtat Venaissin, autour d’Avignon, est encore entre les mains de la Papauté tandis que, du côté des Alpes, la frontière est encore éloignée de celle que nous connaissons (Nice et la Savoie n’ayant été définitivement cédées par le Royaume de Piémont-Sardaigne que sous Napoléon III).

Ces annexions ont été réalisées progressivement sous le règne de Louis XIV ; celui de Louis XV fut plus modeste en la matière. Quoi qu'il en soit, au XVIIIe siècle, les frontières de la France étaient bien loin d'être gravées dans le marbre. (Carte réalisée sur Wikimedia Commons par FlyingPC)
Ces annexions ont été réalisées progressivement sous le règne de Louis XIV ; celui de Louis XV fut plus modeste en la matière. Quoi qu’il en soit, au XVIIIe siècle, les frontières de la France étaient bien loin d’être gravées dans le marbre. (Carte réalisée sur Wikimedia Commons par FlyingPC)

Pourquoi est-il important de rappeler ces faits ? Principalement pour éviter de verser dans la téléologie chère aux tenants du roman national : la France n’était pas une construction « naturelle », mais bien le fruit de manœuvres politiques et guerrières qui auraient pu lui donner des frontières différentes de celles auxquelles nous sommes habitués et que nous pensons immuables. Ainsi, le début de la Révolution vit surgir la question des « frontières naturelles » de la France, que certains voulaient étendre jusqu’au Rhin ; nous y reviendrons.

Ce territoire ne s’est donc pas constitué de façon uniforme depuis la Gaule de Vercingétorix, comme on le fantasme parfois, et le royaume de France, à la fin du XVIIIe siècle, est un ensemble très hétérogène. On y parle, selon les lieux, des langues différentes ; la loi diffère souvent selon les régions, de même que les systèmes de mesure. La richesse, la densité de la population, est très variable selon la région, de même que la pratique religieuse (un facteur qui aura son importance durant la Révolution), ou encore l’alphabétisation (que les historiens déterminent notamment au nombre de mariés capables de signer les actes officiels).

Cette France que certains nostalgiques de la monarchie présentent comme un « miracle de cohésion » est donc, en réalité, très loin de l’être : souvent, des régions annexées plus tardivement jouissent de privilèges qui leur ont été octroyés, de même que certaines villes selon leur histoire, et  les inégalités entre les territoires sont fortes. L’idée nationale n’existe pas encore réellement : ce qui unit ces habitants, c’est avant tout le souverain, qui est roi de France, donc de la terre sur laquelle ils vivent. Ce n’est qu’avec la Révolution que Louis XVI va devenir roi des « Français », devenus une communauté d’individus théoriquement unis par un projet commun.

Une monarchie absolue ?

Ce roi, justement, quel est-il ? Passons tout de suite ici sur les caricatures le représentant comme un incompétent notoire, un « roi qui n’aurait pas voulu régner », préférant ses travaux de serrurerie aux affaires de l’État. Cette image d’un souverain lourdingue et benêt (fort d’actualité au vu des caricatures courantes sur François Hollande) est en effet fausse et vient tant des opposants au souverain que des monarchistes eux-mêmes, qui ont ainsi pu justifier la chute du régime non pas par ses problèmes, mais par l’incompétence du souverain. Mais, voilà, la plupart des travaux actuels montrent que Louis XVI était loin d’être un incompétent, même s’il ne fut pas aussi lumineux que son ancêtre prestigieux Louis XIV. Il n’en avait pas moins été élevé dans un climat qui lui faisait apprécier très fortement l’absolutisme, donc l’idée que le roi de France ne doive rien à ses nobles et gouverne « par la grâce de Dieu ».

Louis XVI, peint ici en costume de sacre par Joseph-Siffrein Duplessis.
Louis XVI, peint ici en costume de sacre par Joseph-Siffrein Duplessis.

Cet absolutisme n’allait pas de soi : pendant très longtemps, le roi avait dépendu des nobles qui auraient très bien pu renverser sa lignée. Hugues Capet lui-même, fondateur de la dynastie, avait été élu par les grands du royaume, qui s’étaient assurés que ni lui, ni ses successeurs, ne leur fassent ombrage. Il avait fallu des siècles pour que le roi, d’abord simple suzerain des nobles du royaume, devienne le souverain absolu de tous ses sujets.

Cet absolutisme se questionne, néanmoins. D’abord pour des raisons pratiques : la France est un pays vaste, qui a alors encore des institutions archaïques, qui n’ont jamais fait l’objet d’une réforme totale et gardent encore des signes d’une époque médiévale par ailleurs révolue. Le roi doit déléguer, notamment aux fameux intendants, mais aussi faire face aux puissances locales, notamment les Parlements. Cours de justice de l’Ancien Régime situées à Paris et dans plusieurs villes de province, composées de nobles, elles représentent un grand enjeu durant le XVIIIe siècle, sur lequel il serait difficile de revenir en détail. Disons seulement ici que ces nobles, désireux de s’affirmer face au roi, firent parfois obstacle aux projets de Louis XV, qui tenta à la fin de son règne de leur retirer une bonne part de leur puissance. Mais cette réforme, retirée par Louis XVI, ne dura donc pas et les Parlements continuèrent souvent à s’opposer aux mesures qui inquiétaient la noblesse… tout en se faisant passer pour les champions de la cause du peuple face à l’absolutisme royal.

De surcroît, le courant des Lumières favorise la critique de l’absolutisme : en remettant en question le caractère divin de la royauté, en prônant certaines libertés, en critiquant certaines formes d’arbitraire, ce mouvement par ailleurs très hétérogène et tiraillé par bien des divergences de point de vue, crée un climat qui se prête beaucoup plus à la critique du pouvoir. Le temps de Louis XIV n’est plus, et ses deux successeurs sont beaucoup plus critiqués, bien moins sacralisés. Le roi garde un pouvoir énorme, trop, aux yeux de la noblesse, mais il n’a pas pour autant les mains totalement libres ; d’autant que la noblesse n’est pas le seul ordre susceptible de l’entraver…

Une société d’ordres en crise

La société d’Ancien régime est, depuis longtemps, une société d’ordres. La noblesse, le clergé, et le tiers-état (descendant de la répartition médiévale entre ceux qui se battent, ceux qui prient et ceux qui travaillent) sont bien connus de même que les caricatures d’époque représentant le tiers état en vieil homme écrasé sous le poids des deux autres ordres, privilégiés. Effectivement, la Révolution repose en bonne part sur la fin des ordres, l’aspiration du tiers à « devenir quelque chose », comme disait Sieyès. Mais ces ordres sont en réalité bien plus complexes qu’on veut le croire, et connaissent aussi des divisions internes. Prenons les un par un.

Ces caricatures représentant les trois ordres et leur rapport inégal ont connu de nombreuses variantes et sont célèbres. La vérité qu'elles représentent reste cependant partielle.
Ces caricatures représentant les trois ordres et leur rapport inégal ont connu de nombreuses variantes et sont célèbres. La vérité qu’elles représentent reste cependant partielle.

La noblesse, d’abord est l’ordre le plus uniforme : théoriquement, aux origines, c’était l’ordre du combat ; mais les choses ont bien évolué. Bien des nobles, en effet, ne vivent plus de leur activité guerrière, mais d’autres fonctions, dans la justice notamment. On ne sait pas trop combien ils sont : 100 000 ? 400 000 ? Les estimations divergent mais on peut considérer qu’ils représentaient environ 2% de la population de l’époque. On y trouve une noblesse héréditaire, mais qui ne remonte pas forcément à plus de deux ou trois siècles : la noblesse a été acquise, assez souvent, par lettre royale pour l’accomplissement de charges anoblissantes, mais certaines fonctions n’anoblissent que le porteur, pas sa famille. La noblesse par excellence, celle que tout le monde a en tête, c’est celle de la cour, à Versailles, qui a un train de vie coûteux. Mais il y a aussi une noblesse un peu plus austère, mais toute aussi consciente de ses droits. Surtout, la noblesse a un temps été plus ouverte : il était possible, au début du siècle, de passer de bourgeois à noble en trois générations. Mais de plus en plus, la noblesse installée craint d’y perdre son prestige. Résultat : elle recommence à la fin du siècle à monopoliser les fonctions de prestige, dans l’administration, l’Église, l’armée. Pour prendre l’exemple de l’armée, on y voit émerger la concurrence entre les « habits rouges », des officiers nobles, et les « habits bleus », moins gradés, roturiers, mais souvent choisis pour leur compétence, d’où des tensions évidentes. Cette question de l’accès à la noblesse et à son prestige est alors cruciale.

Le clergé, pour sa part représente aussi environ 2% des Français. Là encore, il est difficile de se faire une idée précise. Dans tous les cas, il est très puissant : l’Église possède environ 6 % des terres du pays, ce qui en fait le plus gros possédant du royaume, ce qui ne sera pas sans conséquences par la suite. Ce clergé se répartit en deux : ce qu’on appelle le clergé régulier, les moines et nonnes, en représente une moitié ; l’autre, c’est le clergé séculier, avec les évêques, la hiérarchie, et les bien plus nombreux petits curés, vicaires etc. Le rôle de l’Église est alors primordial dans la société, encore très religieuse : il ne faut pas oublier que, bien plus qu’au Moyen-Âge, l’époque moderne a été celle où les boucheries pour raisons religieuses ont été courantes. On ne plaisante pas avec ces choses-là, à l’époque. De plus, les curés se chargent de l’état civil, de l’enseignement, de l’assistance ; l’Église a des privilèges en matière de justice et de fiscalité ; elle peut percevoir la dîme un impôt qui doit, en théorie, financer le culte…

Cette statue rend hommage au chevalier de La Barre, exécuté à 20 ans, en 1766, suite à des accusations de blasphème. On en plaisantait alors pas avec la religion.
Cette statue rend hommage au chevalier de La Barre, exécuté à 20 ans, en 1766, suite à des accusations de blasphème. On ne plaisantait alors pas avec la religion.

Cet ordre est cependant plus divisé que le précédent : le haut clergé, évêques, archevêques, est nettement privilégié ; le bas clergé n’est pas dans la misère noire comme on l’a souvent dit après (beaucoup de prêtres viennent de la bourgeoisie et sont donc loin de vivre dans la pauvreté), mais il reste un déséquilibre. Enfin, il faut garder en tête que le christianisme est traversé par pas mal de crises : depuis 1787, l’édit de tolérance reconnaît les protestants ; mais il y a aussi parmi les catholiques plein de divisions. Il serait bien trop compliqué de revenir sur les questions du jansénisme, du gallicanisme, trop compliquées à évoquer ici, mais une chose reste claire, malgré les tensions, les choses évoluent. L’Église perd en importance (en témoigne l’acceptation des Protestants), les fidèles se font plus rares, et le clergé peine par endroits à se renouveler. En particulier, les moines et nonnes se font de plus en plus rares.

Vient, enfin, le Tiers-état, dont le nom seul annonce la couleur : il représente le reste, plus de 95% de la population. Plus encore que les autres ordres, celui-ci est très hétérogène. Bien entendu, dans la tête des gens (et dans certaines caricatures de l’époque), c’est avant tout des paysans ; encore faut-il différencier certains paysans aisés de ceux qui n’ont pas même un lopin de terre à eux. Certains sont encore étroitement attachés à un seigneur, d’autres – la majorité – ne lui doivent que les classiques impôts ; les statuts diffèrent selon les régions, de même que la richesse. Bref, même cette paysannerie n’est pas un tout uniforme. De la même manière, les artisans forment un groupe très divers : certains sont indépendants et parfois hautement qualifiés (par exemple dans l’horlogerie) tandis que d’autres rejoignent les premières grandes manufactures et, dépendants des salaires que leur versent les patrons, sont déjà soumis aux problèmes appelés à toucher une très large classe ouvrière au siècle suivant. Enfin, la « bourgeoisie » est, là aussi, un ensemble très divers, allant du négociant enrichi par le commerce international (souvent lié à l’esclavage d’une manière ou d’une autre) au propriétaire vivant de la rente de ses propriétés, en passant par celui qui vit d’une haute fonction (avocat, médecin…). Bref, la bourgeoisie n’est pas uniquement faite de gens issus du monde de la finance et du patronat, ce dernier étant d’ailleurs souvent dans un entre-deux : beaucoup de petits patrons ont été au nombre des sans-culottes, par exemple et là encore, cette masse ne peut être ramenée à un « peuple » très uniforme qui serait opposée à une « bourgeoisie » tout aussi soudée. Les nuances restent donc importantes.

Enfin, concernant le monde du travail à l’époque, il importe de parler très rapidement de l’importance des grands regroupements comme les corporations et les confréries qui, souvent, rigidifient le système et rendent très difficile l’accès à certaines professions, tout en entravant la modernisation. À une époque où l’économie se diversifie et se modernise, ces groupes rigides bloquent bien des évolutions sociales tout en donnant des privilèges particuliers à certains corps de métiers. Il faut ici le rappeler : sous l’Ancien régime, le privilège ne touche pas forcément que les riches : une catégorie de la population très pauvre peut, par ailleurs, jouir de certains privilèges selon son métier, sa région…

Le monde de l’époque est donc en pleine évolution et la France est alors entravée par des institutions qui ne se sont pas adaptées aux enjeux des grands changements, tant politiques qu’économiques et sociaux. Un exemple frappant, directement à l’origine de la Révolution, est l’impossible réforme de l’État pour lutter contre l’endettement croissant.

L’endettement et l’impossible réforme de l’État

En effet, pour l’État, les choses vont mal. Cet appareil en formation, de plus en plus important, a besoin de fonds pour fonctionner, et n’arrive pas à les accumuler, ce qui le rend bien impuissant. De grandes dépenses ont aggravé les choses, notamment la participation à la Guerre d’Indépendance américaine, et, dans les années 1780, la moitié des dépenses de l’État sert à payer la dette. À cela s’ajoute un fonctionnement archaïque, sans budget prévisionnel et où les ordres privilégiés luttent tant qu’ils le peuvent pour ne pas payer d’impôts. La désacralisation de la personne royale, entamée sous Louis XV et amplifiée sous Louis XVI, facilite encore la contestation du régime.

La plus grande question, c’est la réforme du système fiscal ; un dossier qui revient souvent depuis le début du règne de Louis XVI. Les ministres Turgot et Necker avaient tenté le coup, mais avaient à chaque fois fini en disgrâce. Le système de privilèges est, là encore, fautif puisque pour renflouer les caisses, il faudrait que le clergé et la noblesse paient eux aussi, chose visiblement impossible. En 1786, le contrôleur général des finances, Calonne, propose à nouveau un système de taxe qui dépasserait les questions d’ordres. Conscient que les parlements le refuseront, et mal soutenu par la cour, il passe par un autre mode de validation, la réunion de l’Assemblée des notables, début 1787. Cette assemblée fait apparaître beaucoup de personnages reconnus comme importants : princes, nobles, officiers, membres du haut clergé dans un cérémonial très calibré ; mais déjà, la caricature dénonce l’affaire, représentant les nobles sous la forme de volailles à qui le cuisinier Calonne demande à quelle sauce ils veulent être mangés.

Calonne, représenté en singe cuisinier, demande aux notables-volailles à quelle sauce ils désirent être mangés.
Calonne, représenté en singe cuisinier du « Buffet de la Cour », demande aux notables-volailles à quelle sauce ils désirent être mangés. « Mais nous ne voulons pas être mangés du tout », répondent-ils : « Vous sortez de la question », leur est-il rétorqué. C’est ainsi que ce caricaturiste anonyme résume l’assemblée de 1787.

Très vite, Calonne se heurte à une forte opposition, l’assemblée des notables refusant de valider ses propositions. Elle commence également à évoquer la perspective de réunir à nouveau une vieille institution du royaume, plus appelée depuis 1614 : les États-Généraux. Cette assemblée qui réunissait les trois ordres avait en effet pour avantage de donner beaucoup de pouvoir à la noblesse et au clergé, qui espèrent ainsi retrouver l’ascendant sur le roi. Finalement, Calonne démissionne et est remplacé par un cardinal, Loménie de Brienne, qui fait des propositions plus modérées, mais se retrouve à son tour bloqué sur la question des impôts. Avec cette opposition des nobles se déroule un véritable prologue à la Révolution, qui se retrouve également à une échelle plus populaire.

En bas aussi, ça s’agite

Les révoltes, dans le royaume de France, sont un phénomène courant, contrairement à une idée reçue. On croit souvent qu’entre les années 1680, voire 1700 et la « guerre des farines », en 1775, le pays était calme ; mais les études de l’historien Jean Nicolas ont recensé, entre 1660 et mai 1789, pas moins de 8 500 cas de rébellion, dont plus du tiers entre 1765 et 1789. Rien que durant les quatre premiers mois de cette année on compta plus de 300 cas. La première cause de ces révoltes (presque 40%), c’est les représentants du pouvoir, notamment tout ce qui touche à l’impôt. Ceux qui le prélèvent sont souvent attaqués, battus, parfois d’ailleurs par les notables du coin qui ont bien compris que c’était un bon moyen de s’assurer le soutien de la population. L’impôt est donc une question sensible, à tous les niveaux. Le cas de la nourriture vient en deuxième, dans presque un cas sur cinq, et les mauvaises récoltes de la fin des années 1780 amplifient ce phénomène qui donne souvent la part belle aux femmes, ce dont on aura l’occasion de reparler. Enfin, une dernière grande cause de révolte, surtout dans les campagnes, est la domination seigneuriale, qui est régulièrement contestée par la population.

Mais prenons quelques cas très concrets d’actions populaires à l’orée de la Révolution. Le premier est la journée des Tuiles, à Grenoble, le 7 juin 1788. À cette époque, les ministres Loménie de Brienne et Lamoignon envisagent de retirer une bonne part de leurs pouvoirs au Parlements, dont on a vu qu’ils étaient les bastions de la noblesse et de la défense des privilèges et de la société d’ordres. Mais les parlementaires ont réussi à susciter l’adhésion de la population en se plaçant en défenseurs des droits face à l’absolutisme royal. Résultat, dans plusieurs villes, la population vient au secours des parlementaires. À Grenoble, le jour où ceux-ci doivent quitter la ville, la foule tente de les empêcher de partir et jette des tuiles sur la garde depuis le haut des toits, empêchant, temporairement, l’application de la mesure. La population avait ainsi défendu une élite qui, tout en prétendant la protéger, protégeait surtout ses propres intérêts. L’écho de cette journée est national, d’autant que dans la foulée, les trois ordres de la région de Grenoble se sont réunis au château de Vizille, et ont appelé à la convocation des États-Généraux, qui est finalement annoncée par le roi durant l’été.

La Journée des Tuiles, peinte ici en 1889 par Alexandre Debelle, a par la suite été célébrée comme une insurrection
La Journée des Tuiles, peinte ici en 1889 par Alexandre Debelle, a par la suite été célébrée comme une insurrection « saine », notamment sous la IIIe République.

On reviendra dans l’épisode suivant sur cette réunion des États-Généraux et la façon dont ont été choisis les représentants. Il s’agit ici surtout de voir que cette réunion était alors demandée avant tout par les privilégiés désireux de préserver leurs privilèges, sous couvert de protéger la population face aux impopulaires impôts. Mais déjà, cette réunion permit également aux basses classes de se politiser : la rédaction des cahiers de doléances fut parfois l’occasion de prendre conscience de certains problèmes et, plus largement, de remettre en question le système politique, dans la continuité de ces nombreuses révoltes qui, par ailleurs, ne cessaient pas.

Prenons justement, pour finir, un cas de révolte purement populaire survenue à Paris en avril 1789, ce qu’on appelle « l’affaire Réveillon ». Jean-Baptiste Réveillon dirigeait une importante manufacture de papiers-peints d’environ 300 ouvriers, et avait une idée qu’il pensait révolutionnaire et charitable : faire baisser le prix du pain… ce qui permettrait de baisser les salaires. L’idée fut aussitôt reprise par un autre patron de manufacture, Henriot. Les ouvriers, qui retenaient surtout la baisse de salaires et vivaient déjà difficilement ne l’entendirent pas de cette oreille et, du 26 au 28 avril, des émeutes survinrent à Paris : les effigies des patrons furent brûlées en place publique, la manufacture pillée et, lorsque la troupe intervint, elle fut assaillie de projectiles lancés depuis les toits. On avait là, en réalité, tous les ingrédients qui ont donné lieu par la suite à la prise de la Bastille, mais en bien plus meurtrier puisqu’une dizaine de soldats et, surtout, plusieurs centaines d’insurgés furent tués. Bien entendu, contrairement à la journée des Tuiles, cette « affaire Réveillon » fit beaucoup plus peur. Elle témoigne surtout du contexte social très tendu.

L'affaire Réveillon fut beaucoup plus populaires que la Journée des Tuiles. De fait, les représentations sont plus hostiles : ici, le dessin insiste ainsi sur les destructions, présentant des émeutiers saouls et violents.
L’affaire Réveillon fut beaucoup plus populaire que la Journée des Tuiles. De fait, les représentations sont plus hostiles : ici, le dessin insiste ainsi sur les destructions, présentant des émeutiers saouls et violents.

On a ici survolé les causes multiples, à la fois sociales, économiques, politiques et culturelles de la Révolution. Alors que les États-Généraux étaient sur le point d’être réunis, les tensions étaient nombreuses et, de toute évidence, les intérêts multiples et contradictoires. Déjà avant même son commencement, la Révolution ne reflétait donc pas une unique tendance, ne pouvait pas être ramenée à un seul groupe menant sa barque dans son coin et utilisant les autres.

Quelques pistes bibliographiques :

Une plus large bibliographie accompagnera la fin de cette série sur la Révolution. Le livre de Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815) chez Belin (2009) est une belle somme sur toute la période, illustrée, accompagnée de textes historiques et même d’une partie sur l’historiographie de la période. Le volume sur la Révolution est, qui plus est, très accessible.

Sur les débuts de la Révolution, La Chute de la Monarchie (1787-1792) de Michel Vovelle (Seuil, 1972, réédité en 1999) est une base qui fait le tour de toute la période mentionnée dans cet épisode et de ses suites.

L’aspect plus culturel a été peu évoqué ici faute de temps ; le livre de Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française (Seuil, 1990, réédité en 2000) peut aider à combler ce manque.

Enfin, j’ai eu l’occasion de lire depuis le tournage de cet épisode les premiers chapitres du superbe ouvrage de Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016), qui sont très intéressants pour voir la situation de cette époque du point de vue de ceux d’en bas.

11 commentaires sur “La France à la veille de la Révolution (1787-1789)

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  1. Bonjour,
    Tu écris que pour renflouer les caisses, il était nécessaire d’imposer la noblesse et le clergé mais qu’ils ne représentaient qu’environ 4% de la population.
    Est ce que cela suppose qu’ils auraient payer un impôt très élevé (un proto-ISF ?) et cet impôt aurait-il suffit à améliorer la situation alors qu’il manquait en gros la moitié des recettes nécessaires au bouclage du « budget » ? Ça parait optimiste comme ça !

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    1. Eh oui, mais il faut imaginer l’ampleur des inégalités en termes de propriétés : l’Église, comme je l’ai dit, possédait 6% des terres du royaume, et en tirait pas mal de bénéfices qui échappaient totalement aux caisses de l’état. Idem pour la noblesse qui tirait énormément de revenus de la terre. Bref, la proportion des revenus que ces impôts auraient pu rapporter restait bien importante. Des tentatives avaient d’ailleurs été faites par le passé, plus ou moins audacieuses, mais à chaque fois, ça avait mal fini : les nobles et le clergé tenaient à cette immunité là. 😀

      Aimé par 1 personne

  2. on dirait bien que michel vovelle a été contaminé par michelle zancarini-fournel 🙂 encore une fois, bon boulot (d’ailleurs j’avais acheté pas mal de bouquins sur la révolution française en prévision^^ et un autre de sophie wahnich qui va sortir bientôt)

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  3. Très intéressant 🙂
    En revanche j’avais entendu des choses comme quoi l’éruption du Laki (Islande, 1783) et les perturbations climatiques provoquées avaient joué un rôle loin d’être négligeable dans le futur déclenchement de la Révolution. C’est du bullshit ou il y a quand même des trucs sérieux là-dessous ?

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    1. On va dire que c’est un truc à la base sérieux, mais qui est utilisé comme du bullshit : oui, ce phénomène (et d’autres, d’ailleurs) ont contribué à pas mal de mauvaises récoltes dans cette période, partout en Europe. Là, on reste dans le domaine du fait. Donc il y a eu manque de nourriture, cherté du pain, émeutes ; là aussi, on reste dans ce domaine. Mais comme je le dis plus haut, des émeutes à ce sujet, c’était loin d’être la première fois (ni la dernière) qu’on en voyait. Et il n’y avait pas de révolution à chaque fois (sans quoi Louis XIV n’aurait pas fini son règne, vu les millions de morts de faim qu’il a connus !). On peut dire que c’est une des causes ; mais dans les faits, le manque de nourriture fut loin d’être le seul déclencheur de la Révolution. S’il n’y avait eu que ça, on aurait certes eu des émeutes, mais pas pour autant un changement de régime.

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  4. J’ai survolé l’article mais pour moi les 2 causes de la révolution n’ont pas été abordée (dites moi si je me trompe?)

    1) le refus d’annuler la dette française par Louis XVI, ce qui aurait arrangé la situation financière de l’état et diminué un peu la crise

    2) le fait que la bourgeoisie n’ai jamais été accepté par la noblesse (il suffit de remarquer le mépris de la marquise de pompadour et les poissonades). La grande bourgeoisie étant plus riche que la noblesse, beaucoup de bourgeois ne pouvant être accepté en tant que noble ont voulu prendre leur place des les années 1770. La révolution américaine va leur donner l’idée de la technique à utiliser pour renverser le système, car quelques grand bourgeois ont été envoyé sur place aidé les américains dans leurs luttes pour l’indépendance. Et sont revenus en France avec des idées nouvelles. Malheureusement la révolution à échappé à la bourgeoisie et s’est retournée contre eux.

    Bonne continuation 🙂

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  5. Trés bien résumé. Toujours très interessant.
    MERCI!
    Je profite de ce que nous soyons en bonne compagnie pour inviter les amateurs à regarder le « Robespierre » d’Anthony Pascal
    – docu disponible sur Youtube – qui a fait un super boulot… inspiré du travail d’Hery Guillemin… mais pas que (il ne faut pas s’arreter à la toute première phrase dont on a déja débattu ici). Bon c’est un peu tôt pour faire intervenir Robespierre à ce stade du developpement… mais bon.
    J ‘espere, amis de VVS, que vous ne m’en voudrez pas trop de cette publicité sauvage 😉
    A+
    Fano.

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