La Terreur ? (Juillet 1793-juin 1794)

De l’été 1793 à la chute de Robespierre en juillet 1794, l’historiographie parle bien souvent de la Terreur (la majuscule est ici importante). Or, de plus en plus, l’idée d’un système de terreur, organisé, centralisé, est remise en question – et donc, la Terreur elle-même – sans pour autant que les actes terroristes eux-mêmes soient niés. Cette période est bien entendu la plus épineuse à traiter : l’historiographie de gauche (et, longtemps, républicaine en général) a en effet dû se dépêtrer de ces images violentes, soit pour les justifier, soit pour les assumer carrément.

Surtout, dans cette période où la Montagne elle-même se divise et s’entre-déchire, comment lire et expliquer les rapports et tiraillements ? Certains y vont de leur analyse simplificatrice, présentant par exemple un Robespierre seule figure de gauche opposé au reste de la Montagne, corrompue et à la solde de la bourgeoisie. Une telle analyse ne résiste cependant pas à l’examen, et le tableau de ces quelques mois agités est bien plus complexe et nuancé. Bien entendu, plus encore que sur le reste de la période, cette série ne pourra donner qu’une vision globale de ce qu’a été cette « Terreur » et ses différents ressorts. Libres à vous, ensuite, d’aller creuser plus loin pour tenter d’en percer les détails, tout en gardant en tête que personne n’en a l’explication totale, et que celle-ci n’est pas près de s’affirmer.

Quand la gauche s’agite…

Cela a déjà été dit dans le dernier épisode : Robespierre n’incarne pas, à lui seul, l’extrême-gauche, contrairement à ce que pourraient laisser penser les plus récentes récupérations – de tous bords – du personnage. Longtemps, d’ailleurs, les communistes lui tenaient rigueur d’avoir réprimé bien des mouvements plus radicaux que lui. Or, en cet été 1793 où il accède au Comité de salut public, Paris s’agite et, parmi les successeurs autoproclamés de Marat, Jacques Roux se révèle fort populaire. Dirigeant informel des « Enragés », avec également Leclerc et Varlet, il se distingue par ses revendications très fortes : critiques de la Convention, mesures sociales, meilleur partage des richesses, contrôle rigoureux des prix et répression sévère contre les accapareurs, allant jusqu’à demander la peine de mort contre l’agiotage et l’usure. Pour les Enragés, la Constitution était bien insuffisante et le mouvement, lorsqu’il alla jusqu’à intervenir à la Convention, inquiétait la Montagne. Pire encore, aux yeux de députés montagnards majoritairement misogynes, des femmes, Pauline Léon et Claire Lacombe étaient proches du mouvement et avaient fondé la Société des républicaines révolutionnaires, exclusivement féminine et très engagée à l’extrême gauche.

Si des clubs de femmes révolutionnaires ont existé durant la Révolution, ils ont vite été attaqués et finalement interdits par la Convention, toutes tendances confondues…

Ces mouvements furent durement réprimés, leur extrémisme étant dénoncé comme contre-révolutionnaire. La société des républicaines révolutionnaires dut s’éloigner de Jacques Roux pour ne pas se mettre en danger, des campagnes de diffamation entraînèrent des divisions en son sein et, finalement, en octobre, la Convention vota l’interdiction de tout rassemblement de femmes. Bien peu de députés s’étaient opposés à la mesure, parmi lesquels Louis-Joseph Charlier, qui dénonça que l’on conteste ainsi l’appartenance des femmes au genre humain dans un discours vigoureux, mais sans conséquences. Pour sa part, Jacques Roux, également dénoncé comme contre-révolutionnaire par la Montagne, fut arrêté en septembre et préféra se suicider en 1794 pour ne pas passer devant le tribunal révolutionnaire. Leclerc, Léon et Lacombe furent arrêtés en avril de la même année, puis, libérés en août, s’éloignèrent définitivement de la politique. Arrêté à plusieurs reprises avant et après la chute de Robespierre, Varlet devint pour sa part bonapartiste. Ainsi fut étouffée la frange la plus à gauche du mouvement populaire de l’époque. Tous, de Robespierre à Hébert, se sont unis pour obtenir la fin de ce débordement par leur gauche.

Le mouvement sans-culotte n’est pas pour autant éteint, loin de là : le 5 septembre, ils défilent en effet à la Convention pour demander la mise en place d’une armée révolutionnaire. L’historiographie retient classiquement que, ce jour-là, la terreur fut « mise à l’ordre du jour ». Pourtant, comme le démontre Jean-Clément Martin, l’étude des débats tenus à la Convention montre qu’il n’en fut rien et que jamais la terreur ne fut mise à l’ordre du jour, procédure sérieuse et officielle de la Convention. Au contraire, même, l’assemblée s’assura de garder le contrôle de la situation, notamment par la voix de Barère qui, au nom du Comité de salut public, accepta la création d’une armée révolutionnaire de 6 000 hommes, mais lui refusa le tribunal et la guillotine que demandait la délégation. Ici encore, il faut replacer le contexte : le pouvoir de la Convention est loin d’être assuré et, depuis l’été, les revendications des sans-culottes la menacent. Avec cette armée révolutionnaire aux pouvoirs limités, la Convention fait donc une concession tout en cherchant, à terme, à reprendre le contrôle de la violence. Ce problème sera la clé de la période.

 

Qu’est-ce que la Terreur ?

La « Terreur » en tant que système politique global, avec sa majuscule, n’apparaît qu’après la chute de Robespierre : ce fut un moyen pour ses ennemis, on y reviendra, de fermer une période de violences auxquelles ils avaient participé, mais dont ils pouvaient ainsi lui faire porter toute la responsabilité. Cependant, comme on l’a vu, Jean-Clément Martin a bien démontré que la « Terreur » n’avait jamais été mise à l’ordre du jour ; il n’y a pas eu volonté centralisée de gouverner de façon globale par la terreur et cette période n’est pas la genèse des totalitarismes. Au contraire, même, les violences découlent souvent d’une perte de contrôle du pouvoir central, dépassé par ses franges les plus radicales et qui tente, peu à peu, de retrouver le monopole de la violence légale.

Reste malgré tout un état d’exception, strict, sévère, juridiquement mortel pour ceux qui sont suspectés de trahison, dans le cadre d’une guerre à la fois intérieure et extérieure avec l’étranger. Martin compare notamment ce régime d’exception à celui qui eut cours en 1917, avec la traque et la répression de tous ceux qui nuisent au bon déploiement de l’effort de guerre. C’est, en effet, plutôt dans cette direction qu’il faut donc chercher les comparaisons. Une dimension particulière caractérise cependant cet état d’exception de 1793-1794 : la pression des sans-culottes sur la Convention, cette dernière tentant d’endiguer une violence dont elle perd le contrôle, sans pour autant vouloir totalement se passer de ce moyen d’imposer sa volonté. Cette recherche d’équilibre entre violence et modération est ce qui va coûter la vie, non seulement à Danton et Camille Desmoulins mais aussi, in fine, à Robespierre.

D’abord instrument d’équité devant la peine de mort, la guillotine est peu à peu devenue symbolique des violences révolutionnaires.

Outre le tribunal révolutionnaire déjà mentionné dans l’épisode précédent, un organe se distingue dans cette justice d’exception : le Comité de sûreté générale, chargé de diriger la police et la justice révolutionnaire. Ce comité se distinguait par sa composition assez proche du mouvement sans-culotte et des hébertistes, notamment par l’un de ses membres les plus puissants, Vadier. Comme on le verra donc, peu à peu, le Comité de sûreté générale s’opposa au Comité de salut public, qui lorgnait sur ses prérogatives, et à Robespierre en particulier. Une mesure vint particulièrement amplifier cette justice d’exception : la loi dite « des suspects », du 17 septembre 1793, élaborée non pas par Robespierre, mais par les très modérés Merlin de Douai et Cambacérès (l’un deviendra Directeur, l’autre Consul !). Cette loi incitait les comités de surveillance à désigner des suspects destinés à être arrêtés et, potentiellement, jugés, la définition de suspect restant assez souple. Ceci dit, il ne faudrait pas voir dans cette loi une matrice de la terreur : elle ne faisait en réalité que tenter d’institutionnaliser et de réglementer une justice révolutionnaire qui, autrement, prenait d’autres chemins.

Un des exemples les plus flagrants de cette volonté de calmer le mouvement sans-culotte par des symboles fut la vague d’exécutions qui débuta le 16 octobre 1793 avec la mort de Marie-Antoinette, dont la condamnation avait été appuyée par les accusations calomnieuses d’inceste portées par Hébert. Suivirent, également, à la fin du mois, l’exécution des chefs girondins arrêtés en juin, ainsi que celles de Philippe-Égalité, Olympe de Gouges et de Manon Roland début novembre. Si le cousin Orléans était exécuté par suspicion, son fils (le futur Louis-Philippe) étant passé à l’étranger, les deux femmes furent pour leur part victimes de leur engagement en faveur de la Gironde. À travers toutes ces exécutions, il s’agissait dans tous les cas d’envoyer un signal fort – et peu coûteux – aux plus radicaux : la révolution n’était pas du côté des modérés et des traîtres.

 

Représentants en mission et exactions en province

L’une des images les plus ancrées de la Révolution est celle du représentant en mission devenu véritable tyran local, y administrant sa vision de la terreur, bien plus violente encore que celle incitée par Paris. Cette image est, il est vrai, bien étayée par les actes de certains, qu’il s’agisse de Barras à Toulon, Tallien à Bordeaux, ou encore Fouché et Collot d’Herbois qui organisèrent une sanglante répression après le siège de Lyon en exécutant à la mitraille – plus rapide que la guillotine ! – de nombreux suspects de trahison. Les exactions commises par Carrier à Nantes, notamment les fameuses noyades dans la Loire, contribuèrent également à cette sombre vision. Cependant, ces cas particulièrement marquants ne sont pas représentatifs de la majorité des représentants en mission, étudiés notamment par Michel Biard. Beaucoup eurent au contraire un rôle très important dans la transmission d’une imagerie et d’une pratique de la démocratie locale, par l’implantation de sociétés populaires et des tentatives de mises en places de structures d’une France nouvelle, plus ouverte, en accord avec la constitution non encore appliquée. Ceci étant, le contexte de guerre intérieure et extérieure ne pouvait qu’être défavorable à l’œuvre des représentants en mission qui devaient, de surcroît, résister aux tentations de l’enrichissement personnel… auquel beaucoup succombèrent.

Les noyades de Nantes sont devenues l’un des symboles les plus forts de la violence des représentants en mission. Ces exactions ne sont cependant pas un cas généralisable à toute la France.

La Vendée, et l’ouest en général, furent cependant le cadre des plus marquantes violences. En juin 1793, la Révolution avait failli basculer lorsque les Vendéens avaient assiégé Nantes. La résistance de la ville avait cependant évité un basculement qui aurait, réellement, pu menacer la République. La réponse à l’insurrection fut d’abord gérée par le ministère de la guerre, tenu par les Hébertistes, qui envoya des généraux médiocres, mais sympathisants à la cause sans-culottes, entourés de troupes mal organisées et approvisionnées, souvent réduites au pillage. À côté, l’armée était renforcée par l’envoi de l’armée de Mayence, qui venait de se rendre avec les honneurs sur le front de l’est et apportait ainsi des troupes mieux disciplinées pour intervenir contre le soulèvement. Malgré cela, l’automne fut encore favorable aux Vendéens, jusqu’à leur défaite à Cholet, en octobre. S’engagea alors la célèbre « virée de Galerne », durant laquelle les armées vendéennes traversèrent la Loire avec pour ambition de soulever la Bretagne et la Normandie et d’aider les Britanniques à débarquer sur les côtes de la Manche. Jusqu’à la fin du mois de décembre, Républicains et Vendéens s’affrontèrent jusqu’à la défaite vendéenne à Savenay. La « virée » fut un échec total, l’écrasante majorité des troupes vendéennes ayant été tuées ou emprisonnées.

C’est dans ce contexte que se lance la partie la plus effroyable de la répression, menée notamment par le général Turreau, organisateur des « colonnes infernales » chargées d’incendier tout lieu suspecté d’avoir aidé les « brigands ». Mal encadrées, ces colonnes dépassent bien souvent les ordres qui leur ont été données et tuent, indistinctement, « blancs » et « bleus ». Peut-on alors parler de génocide, comme le demande la droite conservatrice aujourd’hui ? Il faudrait pour cela qu’il y ait eu une identité vendéenne, et que cette identité ait été la cause de la répression. Or, dans tous les discours, lois et commandements, ce sont avant tout contre les « brigands » qu’il est recommandé de frapper. De même, la volonté d’extermination n’est pas présente et les décrets de la Convention et du Comité de salut public, notamment défendus par Barère dans des discours souvent très violents, insistent généralement sur la nécessité de laisser la vie sauve aux femmes, enfants, vieillards et à tous ceux qui ne seraient pas du côté des « brigands ». En vérité, cependant, les ordres sont vagues et Turreau put longtemps attendre des directives claires, qui ne vinrent jamais.

Si l’on ne peut pas parler de génocide, la notion de crime de guerre est en revanche incontournable et certains des généraux les plus radicaux purent se vanter d’avoir « exterminé » la Vendée, dépassant de loin les directives qui leur avaient été données. Les centaines de milliers de morts de cette guerre et de sa répression n’ont donc pas été ordonnés, mais comme le souligne Jean-Clément Martin, c’est au contraire par une coupable impuissance et par un silence parfois honteux de la Convention et du Comité qu’elles ont été rendues possibles. Pourquoi ce silence ? Car, dans le contexte parisien de l’époque, avec une Convention en quête de légitimité face au mouvement sans-culotte, il était impossible de modérer les événements sans se mettre en danger. La Vendée fut, pour reprendre les mots de J.-C. Martin, une véritable « victime expiatoire », sacrifiée également en caution à la frange radicale de la Révolution sur laquelle le pouvoir n’arrivait pas (encore) à avoir prise. Restent à souligner deux points : d’une part, la répression de la Vendée ne devint exceptionnelle qu’après coup : elle est en réalité tout à fait comparable à ce qui s’était produit lors de la conquête de la Corse trente ans plus tôt, ou ce que fit subir l’Angleterre à l’Irlande en 1798-1799. De même, cette répression ne fut jamais encouragée ou désirée par Robespierre en particulier (même s’il la laissa longtemps faire, comme le reste du Comité). C’est après sa mort que celui-ci fut assimilé aux massacres, notamment commis par Carrier, ce qui ne manque pas d’ironie quand on sait que les deux hommes se détestaient. En bref, la guerre de Vendée s’est finalement poursuivie bien après la Révolution, dans les mémoires…

 

Économie de guerre et maximum général

La Vendée n’est, par ailleurs, pas le seul front mobilisé : à l’est, la guerre se poursuit aussi, avec les problèmes qui l’accompagnent, notamment la prise de Mayence. On a souvent tendance à oublier qu’une guerre n’est pas qu’une question d’hommes envoyés se battre : ces hommes, il faut les vêtir, les armer, les nourrir, les soigner… Or, ces hommes au combat, en grand nombre, sont également autant de main d’œuvre disponible en moins. Ce qui fut vrai durant la Première Guerre mondiale l’était donc tout autant pendant les guerres révolutionnaires et ne pouvait qu’ajouter aux problèmes d’approvisionnement, notamment des villes.

C’est dans ce contexte que fut adoptée la loi du maximum général des prix et des salaires, le 29 septembre 1793, dans la foulée de la loi de mai sur le maximum des grains. Il s’agissait, dans le climat parisien troublé de l’automne, de donner à la Convention une meilleure image auprès du mouvement populaire en répondant à l’une de ses principales revendications, sans pour autant réorganiser totalement la société (ni revenir sur la notion de propriété privée). L’idée était simple : sur un grand nombre de produits jugés nécessaires, un prix maximal était fixé, un tiers au-dessus de celui pratiqué en 1790. De même, les salaires étaient fixés à 150% de ce qu’ils étaient à la même date ; car cette loi du maximum en établissait également un pour les salaires. Pourquoi ce dernier ? Car, rappelons-le, les sans-culottes ne sont pas des indigents et ouvriers exploités ; pas uniquement, du moins. On retrouve dans leur rang, en grand nombre, de petits patrons qui peinent à faire survivre leurs structures et pour qui les deux maximums sont tout aussi essentiels. Le maximum des salaires se révèle bénéfique en de nombreux endroits, où il les fait monter. Mais à Paris, l’effet est parfois inverse ! En effet, avec la guerre, la main d’œuvre dans certains secteurs s’est raréfiée, et les salaires sont montés en flèche. La loi les fait alors réduire. On s’en doute, cet aspect se révéla vite impopulaire. Mais le maximum des prix lui-même ? Il fut, d’une part, mal appliqué et quand il le fut, malgré les mesures répressives contre les accapareurs et les visites et réquisitions prévues, il fut impossible d’enrayer la croissance du marché noir et la désertion des marchés. Dès le printemps 1794, le maximum devenait d’autant plus inefficace que les réquisitions de guerre et la priorité donnée à l’armée en limitaient l’impact. Bref, malgré son application durant l’hiver 1793-1794, la faim fut loin de disparaître de Paris et, pire, la limitation des salaires, imputée notamment à la Commune de Paris qui l’avait amplifiée et soutenait Robespierre, fut utilisée comme argument contre lui. Cette mesure d’urgence, en apparence radicale, avait donc le tort de pécher à la fois par excès et par insuffisance. Excès car elle fut suffisamment radicale pour créer des ennemis au régime ; insuffisante car elle ne réformait pas assez profondément l’économie pour améliorer durablement la situation. Tout au plus permit-elle d’acquérir le soutien des sans-culottes parisiens dans le cadre de la « lutte des factions » qui se déroulait alors à Paris.

Enfin, parler de la guerre et de l’économie ne peut se faire sans évoquer – trop rapidement – la question de l’abolition de l’esclavage qui se décide en février 1794. Cette question était sensible : la monarchie constitutionnelle avait été fortement en faveur du lobby colonial mais, depuis la chute de la monarchie, les positionnements avaient été plus fluctuants. Si des leaders « girondins » comme Brissot et Condorcet dénonçaient de longue date l’esclavage, et avaient été d’importants porte-paroles pour l’abolitionnisme, ils avaient fini par modérer leurs ardeurs afin de s’allier à d’autres députés partageant leurs visions politiques, mais enrichis par le négoce et la traite. La Montagne non plus n’était pas toujours très claire, en témoigne notamment les positions souvent prudentes de Robespierre sur le sujet (position qui, souvent, n’étaient que la reprise de thèmes déjà évoqués par la Société des amis des Noirs, de tendance brissotine). Or, la guerre accroissait encore la sensibilité du sujet car les colonies devenaient, de fait, un théâtre des opérations particulièrement crucial, attaqué par l’Angleterre et l’Espagne. Les révoltes de Saint-Domingue vinrent donc encore complexifier la situation puisque, pour ne rien arranger, les clivages politiques locaux étaient parfois très éloignés de la situation française (pour ne donner qu’un exemple, un temps, les esclaves crurent que leur salut ne pourrait venir que du Roi). Ajoutons enfin à cela que la violence inouïe du système esclavagiste entraîna une violence tout aussi inouïe lors des révoltes : l’incendie du Cap-Français, en juillet 1793, aurait ainsi tué 20 000 personnes, l’événement le plus meurtrier de toute la période, bien loin devant ce qui se passait à Paris.

Dans un premier temps, l’abolition fut proclamée par les envoyés Sonthonax et Polverel au vu de la situation sur place, et ce n’est qu’ensuite qu’elle fut votée plus largement à Paris.

Il faut ajouter enfin un autre facteur : contrairement à aujourd’hui, les communications avec les colonies étaient lentes et peu sûres. Si le pouvoir parisien avait déjà du mal à s’imposer en Vendée, on imagine bien les difficultés qu’il pouvait avoir à se faire entendre à Saint-Domingue ou, pire encore, à La Réunion. Le rôle des envoyés était donc prépondérant. Ce furent Sonthonax et Polverel qui furent chargés de se rendre sur place pour résoudre la situation et c’est par Sonthonax, de sympathie girondine, que fut décidée l’abolition localement, le 29 août 1793. Par ce geste, il s’agissait de gagner à lui les esclaves et libres de couleur face aux blancs, aux haines raciales extrêmement attisées. La situation internationale ne fut pas pour arranger les choses, des colons choisissant de passer à l’ennemi pour essayer de retrouver leur situation passée. C’est dans ce contexte qu’à Paris, après un travail notamment mené par Danton, la Convention vota elle-même cette abolition qui, dans les faits, actait avant tout la décision locale, qui elle-même était finalement une acceptation de la révolte des esclaves. Mondialement, la décision fut inégalement appliquée : la Guyane s’y plia, de même que la Guadeloupe, qu’une expédition libéra des Anglais. La Martinique, pour sa part, également occupée, résista à la mesure tandis qu’à la lointaine Réunion, rien ne fut tenté pour l’appliquer. Cette mesure est somme toute assez révélatrice de la politique d’alors : certes, le principe de l’abolition fut alors applaudi avec ferveur en France, mais la décision n’en avait pas moins été forcée par la situation, et son application ne pouvait être aussi facile que son adoption… Enfin, rappelons qu’elle fut de courte durée : l’esclavage fut rétabli par Bonaparte dès 1802, le lobby colonial ayant profité du changement de pouvoir pour prendre sa revanche… Du maximum à l’abolition de l’esclavage, un point revient dans tous les cas de façon récurrente : dans ces années, la nécessité de s’adapter aux circonstances prit bien souvent le pas sur les principes et c’est souvent la menace d’une escalade de la violence qui conduisit à ces mesures, pas toujours habilement appliquées.

 

Hébertistes et Indulgents : la lutte des factions

Cette question de la place de la violence fut justement au cœur de la « lutte des factions » du début de l’année 1793, opposant Hébertistes et Indulgents avec, au milieu, un Comité de salut public faisant office de fragile pivot. Que sont ces groupes qui, comme les Girondins avant eux sont des constructions assez artificielles utilisées à des fins de compréhension ? Les Hébertistes, ou « exagérés », sont la frange radicale de la Révolution après l’élimination des Enragés. Menés notamment par Hébert, on les retrouve tournant autour du club des Cordeliers, ainsi que de la Commune de Paris, de l’armée révolutionnaire et du ministère de la guerre. Leurs sympathisants tiennent aussi le Comité de sûreté générale, chargé des missions de police. On ne peut négliger les divergences internes, mais ils se regroupent globalement autour d’une volonté d’application radicale de la violence révolutionnaire contre quiconque serait suspecté d’œuvrer à la contre-révolution. Un autre point les réunissant, dont on reparlera, est leur attachement à une déchristianisation assez radicale, beaucoup étant anticléricaux convaincus. En face d’eux, à l’inverse, se trouvent les Indulgents, dont les tenants les plus connus sont Danton et Camille Desmoulins, ce dernier se créant de nombreux ennemis par ses appels répétés à une modération de la violence dans son journal, Le Vieux Cordelier. À partir de l’été 93 mais, surtout, de janvier 1794, les deux groupes s’affrontent à boulets rouges par articles et discours interposés, chaque groupe accusant l’autre d’être à la solde de l’étranger et de la contre-révolution.

S’ajoute à cette opposition de principe une affaire qui fait éclater le conflit au grand jour : l’affaire de la Compagnie des Indes orientales, dont la liquidation a permis l’enrichissement personnel de plusieurs personnalités politique de premier plan dans des circonstances pour le moins douteuses. Si l’enrichissement personnel durant la Révolution fut une pratique extrêmement généralisée à laquelle aucun camp n’échappa, bien que certains hommes comme Robespierre sachent s’en tenir éloignés, l’affaire de la Compagnie des Indes détonnait par son ampleur et permettait de mouiller des proches de Danton, notamment Fabre d’Églantine. L’affaire fut l’occasion pour Hébert et ses soutiens de dénoncer les « pourris » de la Convention, rhétorique déplaisant fortement à Robespierre et ses alliés au Comité. Or, celui-ci se retrouva à servir de pivot dans le conflit : les Hébertistes devenant trop bruyants, la crainte d’une insurrection de leur part commençant à poindre, le Comité décida de les réprimer en profitant des discours des Indulgents à leur encontre. Pour les faire chuter, la rhétorique du « complot avec l’étranger » est utilisée, de même que la technique de l’amalgame : plusieurs leaders « exagérés » : Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro, sont jugés puis exécutés le 24 mars en même temps que des radicaux d’origine étrangère : Cloots, Pereira, Proli. La technique permet ainsi de faire passer la décision auprès du mouvement sans-culotte qui consent aux exécutions, sur la base de ces accusations.

Mais le mouvement « exagéré », même décapité, n’a pas totalement disparu : il survit au Comité de sûreté générale, autour de Vadier, de plus en plus hostile à Robespierre ; mais aussi au Comité de salut public autour de Collot d’Herbois et Billaud-Varenne. Pour ne pas passer pour trop modéré, et donc suspect de contre-révolution, ce dernier comité doit donc désormais frapper sur sa droite. Danton et Desmoulins se retrouvent désormais sur la sellette, et leur exécution est avant tout un geste politique, gage par lequel Robespierre peut rassurer sa gauche. Le 5 avril, Danton, Desmoulins et d’autres Indulgents sont exécutés selon la même méthode de l’amalgame, permettant de combiner exécution politique et dénonciation d’un complot pour faire accepter la décision. Avec la suppression ces deux factions, le Comité de salut public, et particulièrement la tendance incarnée par Robespierre, se retrouvent plus puissants qu’ils ne l’ont jamais été. Cette prise d’ampleur s’illustre notamment par la gestion de la question religieuse.

 

Déchristianisation et Être Suprême

La politique religieuse menée durant « la Terreur » est souvent extrêmement méconnue du fait de l’accumulation de clichés. Culte de la Raison, déchristianisation, culte de l’Être Suprême sont souvent mélangés et assemblés en une image d’Épinal assez fausse d’un Robespierre avide de détruire la religion. Les choses furent en réalité bien plus subtiles. Dans les précédents épisodes, la Constitution civile du clergé et le problème posé par les serments ont déjà été évoqués. Or les prêtres réfractaires sont vite devenus une cible de choix pour les « Exagérés ». Ceux-ci ont souvent eu en leur sein des mouvements fortement déchristianisateurs qui se manifestèrent de façon particulièrement virulente fin 1793. C’est à cette occasion que l’on vit des représentants en mission fermer des églises, d’autres lieux de cultes être transformés en « temples de la Raison », sans parler des inévitables violences contre certains prêtres. À Paris, l’évêque Gobel, connu pour ses sympathies hébertistes et sa dénonciation du célibat des prêtres, se présenta le 7 novembre à la Convention pour renoncer à sa prêtrise, ce qui fit forte impression.

Face à ce mouvement, une autre tendance, incarnée en particulier par Robespierre, craignait l’athéisme et y voyait le signe de la Contre-révolution. Cette position finit par être celle du Comité de salut public et de la Convention, et même Hébert, sentant le vent tourner, renia son athéisme en parlant de Jésus Christ comme du « premier des sans-culotte ». La page déchristianisatrice était tournée, et la fin des factions vint sceller ce fait : Gobel fut d’ailleurs condamné à mort mi-avril 1794.

La Fête de l’Être Suprême, conçue comme une manifestation de patriotisme grandiose, mettait en avant Robespierre et contribua à alimenter les rumeurs à son encontre.

C’est dans ce contexte que fut mis en place à l’initiative de Robespierre, fervent déiste, le « culte de l’Être Suprême », tentative de créer une religion civique apte à réconcilier le pays. Par un décret de mai, des fêtes civiques furent instituées pour remplacer les fêtes catholiques sans pour autant se diriger vers l’athéisme, et le point d’orgue de ces cérémonies devait être la Fête de l’Être Suprême, le 8 juin suivant. Cette fête fut organisée en donnant un grand rôle à Robespierre, qui était alors le président de la Convention, et elle contribua après-coup à sa légende noire. Cette fête manifestait en effet une volonté de reprise en main par le pouvoir de ces manifestations (qui n’étaient pas spontanément autorisées) et le cérémonial, qui mettait fortement en avant Robespierre, joua contre lui, notamment quand il se retrouva à marcher seul devant des députés puis à mettre le feu à une statue de l’athéisme qui devait révéler une autre, de la sagesse… carbonisée, ce qui ajouta encore au ridicule. Loin de fédérer, la fête contribua donc au contraire à attiser les tensions entre un Robespierre de plus en plus puissants et des députés de moins en moins favorables.

 

Robespierre au sommet… et bien proche de la chute

Avec les morts successives de Marat, Jacques Roux, Hébert et Danton, Robespierre était sans conteste l’homme dominant du printemps 1794. Si le Comité de salut public suivait encore ses positions, certains commençaient à le regarder avec suspicion : les désaccords se multipliaient avec Carnot sur la conduite de la guerre (Robespierre étant toujours résolument opposé à une guerre de conquête), tandis que Collot d’Herbois et Billaud-Varenne ne goûtaient que peu la fin des Hébertistes.

Dans ce contexte, Couthon, robespierriste convaincu fit voter la loi dite « de Prairial », parfois appelée loi de « Grande Terreur », voulue par Robespierre. Cette loi est souvent très mal comprise : reprenant la rhétorique classique, cette loi aspirait à éliminer les « ennemis du peuple », dénomination suffisamment vague pour y faire rentrer beaucoup de monde. Les sanctions étaient radicales puisque les procédures étaient accélérées, les garanties données aux accusés étaient supprimées, facilitant de fait les exécutions. S’agissait-il donc, comme on pourrait le penser au premier abord, d’accélérer les condamnations à mort ? Pas vraiment : la loi de Prairial avait comme but premier de donner un plus grand contrôle des procédures judiciaires aux comités, en particulier à celui de salut public. La loi est ambiguë, mais pouvait aussi permettre au pouvoir de reprendre la haute main sur les procédures et donc de limiter les violences locales et leurs excès. De fait, si les exécutions montèrent en flèche à Paris, elles diminuèrent radicalement dans le reste de la France, les procédures étant désormais centralisées autant que possible…

Reste que, quelles qu’aient été les volontés originales, cette loi fut utilisée pour exécuter en masse durant le début de l’été 1794, à une période où Robespierre s’était éloigné du pouvoir et ne peut en être jugé responsable. Comme on le verra, l’aura qu’il était en train d’acquérir, les ennemis qu’il s’était fait avec le temps et une concentration des pouvoirs de plus en plus forte dans les mains du comité de salut public étaient en train de conduire l’Incorruptible à sa chute. La lutte des factions n’était pas terminée, Thermidor était sur le point de commencer.

 

Pour aller plus loin

Une plus large bibliographie accompagnera la fin de cette série sur la Révolution. Le livre de Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815) chez Belin (2009) est une belle somme sur toute la période, illustrée, accompagnée de textes historiques et même d’une partie sur l’historiographie de la période. Le volume sur la Révolution est, qui plus est, très accessible.

Sur la période mentionnée dans cet épisode, La République jacobine par Roger Dupuy (2005), revient sur le temps de la Convention (girondine et montagnarde). Pour un ouvrage plus synthétique, La Révolution française de Jean-Paul Bertaud (Perrin, 1989) reste également une très bonne initiation à la période. Enfin, plus complexe mais tellement plus audacieux, la Nouvelle histoire de la Révolution française de Jean Clément Martin (Perrin, 2012) est une somme très à jour qui se permet par ailleurs de démolir quelques clichés. Sur les parcours individuels de nombreux autres personnages, le Dictionnaire des Révolutionnaires français de Pierre Brasme (CNRS, 2014) peut aider à apporter de la nuance à des représentations souvent trop schématiques…

Concernant la Terreur, le récent La Terreur, vérité et légendes de Jean-Clément Martin (Perrin, 2017) est une solide référence, très accessible de surcroît. L’ouvrage Visages de la Terreur dirigé par Michel Biard et Hervé Leuwers (Armand Colin, 2014) offre de nombreuses contributions sur le sujet. Sur les représentants en mission, Michel Biard est également l’auteur d’une très bonne synthèse : Missionnaires de la république (Vendémiaire, 2015), et sur la guerre de Vendée, les travaux de Jean-Clément Martin sont une référence, notamment La Vendée et la Révolution (Perrin, 2007) et La Guerre de Vendée (Seuil, 2014).

Enfin, sur divers aspects thématiques (l’esclavage, l’économie, la place des femmes), les contributions de La Révolution française, une histoire toujours vivante, dirigé par Michel Biard (CNRS, 2014), sont souvent très éclairantes. Sur les positionnements de Robespierre sur une partie de ces sujets (l’esclavage, la guerre, l’économie notamment), Robespierre, portraits croisés dirigé par Michel Biard et Philippe Bourdin (Armand Colin, 2012) contient des contributions poussées et nuancées.

Enfin, deux conférences de Jean-Clément Martin sont particulièrement intéressantes : « Peut-on réécrire l’histoire de la Révolution française ? » et « Qu’est-ce que la Terreur ?« 

3 commentaires sur “La Terreur ? (Juillet 1793-juin 1794)

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  1. Vous défendez une thèse de manière convaincante, mais vous ne présentez pas les bio de ceux qui propagent de cette période des « représentations souvent trop schématiques » (F. Furet, autres ?). Je ne m’y connais pas trop en histoire et particulièrement cette période mais j’ai la sensation d’avoir affaire à un historien politisé plus qu’un historien qui tend à la neutralité (« Mieux vaut être mort que bonapartiste »). Alors ma question est la suivante : assumez-vous avoir une vision orientée de l’histoire où au contraire prétendez-vous à la neutralité ? Si vous assumez, il serait souhaitable que vous annonciez la couleur dans votre page de présentation.
    Bonne continuation.

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    1. Non seulement je l’assume, mais j’ai fait une vidéo de vingt minutes sur le sujet. https://www.youtube.com/watch?v=WZ6hU-OV5jk

      Ceci étant, si je ne mentionne effectivement pas Furet en biblio, une de mes principales sources est Jean-Clément Martin, qui fut un temps se reconnaissait pas mal dans Furet. Seulement, l’historiographie évolue et lui avec. Tandis que Furet, mort en 97, ne le peut plus. Il est normal que vingt ans après sa mort, cinquante après certains de ses écrits les plus connus, ses analyses soient relativisées.

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      1. Je déteste poser une question à un bloggeur alors qu’il a déjà répondu, c’est une perte de temps pour vous. Désolé & merci pour votre réponse.

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