1789 : le tournant ?

Dans la partie précédente de cette série sur la Révolution, nous avons pu voir que la France de la fin des années 1780 atteignait le point de rupture sur plusieurs plans : culturels, sociaux, et politiques. Cela s’illustrait par des oppositions institutionnelles, comme la « pré-révolution » lors de l’Assemblée des notables, en 1787, ou par des voies plus insurrectionnelles comme la journée des Tuiles, à Grenoble, en 1788. Si cette ambiance de fin d’une époque peut faire écho à ce que nous connaissons aujourd’hui, j’ai également rappelé dans un article à quel point il est important de ne pas se laisser entraîner au jeu facile du décalquage du passé sur notre présent.

Quoi qu’il en soit, à la suite de ces agitations soutenues par la noblesse, Louis XVI fit convoquer cette vieille institution qu’étaient les États généraux afin – espérait-il – de résoudre la crise budgétaire du royaume. Cette convocation accéléra encore la politisation de la société.

 

Préparer les États généraux : une affaire qui divise

Convoquer une institution qui l’avait été pour la dernière fois plus de 150 ans plus tôt ne fut pas une mince affaire et le souverain avait, dès 1788, appelé les Français à l’y aider, notamment par des publications et commentaires de documents sur les États généraux. Cette aide dépassa bien vite ses attentes puisque de nombreux pamphlets et livres commencèrent à circuler en masse, réfléchissant de façon générale à tout ce qui pouvait être critiqué et remis en cause dans la société d’Ancien Régime. À partir de 1789, des centaines de journaux, parfois très éphémères, commencèrent à être édités, permettant une circulation des idées qui ne doit pas être sous-estimée : même les campagnes paysannes furent ainsi imprégnées de ces idées subversives, ne serait-ce que par les séances de lectures collectives ou les discussions qui s’ensuivaient.

Dès le départ, une grande question se posa néanmoins concernant les États généraux : la noblesse et le haut clergé espéraient qu’on y voterait, comme auparavant, par ordres. Chacun des trois ordres aurait ainsi disposé d’une unique voix, laissant le Tiers-État en minorité. À l’inverse, le Tiers aspirait d’une part à voir sa députation doublée en nombre, pour égaler le clergé et la noblesse réunis, mais également à ce que les votes se fassent non plus par ordres, mais par tête. Ceci aurait permis de rééquilibrer les débats, d’autant qu’au sein du clergé, une partie des curés aurait pu être tentée de voter dans le sens du Tiers, plutôt que dans celui de son ordre. Ce débat ne manqua pas de faire perdre leur popularité aux parlementaires, jusque-là admirés comme des défenseurs des droits de la population (ce qu’on avait pu voir, par exemple, pendant la journée des Tuiles). Ceux-ci, en effet, étaient totalement opposés au vote par tête. Ils finirent par concéder, le 5 décembre 1788, le doublement du Tiers, mais maintinrent le vote par ordre. Certes, donc, les députés qui représentent 95% du pays seront deux fois plus nombreux que ceux des deux autres ordres mais, même dans ce cas, ils n’auront qu’une seule voix pour eux tous. Fin décembre, le Conseil du roi accorda également ce doublement du tiers, sans donner de position sur la question du vote. Avant même d’avoir commencé, les États-généraux étaient donc déjà source de discorde.

Les nobles parlementaires, qui avaient été défendus lors de la Journée des Tuiles de 1788, perdirent beaucoup en popularité en s’opposant au vote par tête, révélant ainsi leurs véritables intérêts.

Cette discorde s’incarne notamment avec la formation de clubs, à partir de l’automne, où se retrouvent bourgeois et nobles libéraux, baignés par les Lumières et le souvenir de la Révolution américaine, et qui forment un parti « patriote » (le nom est directement inspiré des États-Unis) opposé à la noblesse intransigeante qui refuse le vote par tête. On y retrouve ainsi des gens comme La Fayette, Mirabeau, Sieyès, Condorcet, Talleyrand, mais aussi l’entourage du duc d’Orléans, ou encore les membres de l’influente Société des Amis des Noirs, qui milite pour l’abolition de l’esclavage autour de gens comme Brissot (futur leader des Girondins) et de l’abbé Grégoire. La rupture est totale avec la noblesse intransigeante, que l’on retrouve notamment autour du comte d’Artois, frère du roi (et futur Charles X) et qui avertit le souverain de ses craintes d’un bouleversement dramatique.

 

Députés et doléances

Le 24 janvier 1789, un règlement électoral est établi pour décider de comment seront désignés les députés et comment remonteront les doléances. Sont électeurs tous les hommes de plus de 25 ans inscrits sur le rôle des impôts (ainsi que certaines veuves, considérées de fait comme chefs de famille). Le vote est donc en apparence ouvert, mais la procédure diffère selon les ordres. Le clergé et la noblesse bénéficient en effet d’un suffrage à un degré, les assemblées locales se réunissant pour élire directement leurs députés. Le Tiers-État, représentant une bien plus grande population, doit pour sa part avoir recours à un suffrage à plusieurs degrés (2 dans les campagnes, 3 dans les villes), ce qui noie en bonne part les revendications et représentants les plus populaires.

La composition des députations envoyées à Versailles est ainsi assez parlante. Au sein de la noblesse, on retrouve un tiers de grands seigneurs, un tiers de petits nobles, et le reste est composé de noblesse de robe ; une bonne part sont des militaires. Au sein du clergé, on compte une cinquantaine de membres du haut clergé, mais la majorité est composée de curés. Enfin, le Tiers est le plus intéressant : on n’y retrouve pas de petits paysans ou artisans. La grande majorité des députés (300) sont juristes et avocats ; une centaine sont hommes d’affaires ; d’autres sont gros exploitants agricoles ou maîtres artisans ; enfin, certains sont des scientifiques. Le Tiers-État a également pour particularité de contenir en son sein certains transfuges d’autres ordres : onze nobles, dont Mirabeau ; et trois prêtres, dont Sieyès. Du point de vue social, donc, la députation apparaît bien inégalitaire et peu représentative. Mais il ne faudrait pas pour autant y voir une oligarchie se réunissant pour établir d’un commun accord un plan de route : les dissensions politiques et religieuses y sont énormes, et les conflits qui s’annoncent au sein des États généraux sont loin d’être anodins.

Les cahiers de doléances, qu’ils soient ou non remontés jusqu’à Versailles, fournissent désormais une importante source d’information sur l’état du royaume à la veille de la Révolution.

Par ailleurs, l’élection des députés a également été accompagnée de la rédaction des cahiers de doléances, qui fournissent aujourd’hui encore une importante source d’information sur l’état d’esprit du pays, notamment des campagnes. Si des modèles de cahiers ont été prérédigés par les patriotes à destination des campagnes, et si, parfois, les présidents de séance ont fortement influencé les discussions, ces cahiers ont malgré tout souvent su saisir les principales aspirations des populations, en particulier paysannes. Désir d’égalité devant l’impôt, désir d’accéder à la libre propriété sans domination seigneuriale et, surtout, remise en cause de nombreux privilèges des seigneurs, qui abusent de leurs droits. On retrouve ainsi souvent mention des impôts et corvées dus au seigneur pour l’usage d’un four à pain qu’il a laissé à l’abandon ; ou l’appropriation par le seigneur des communs dans lesquels les paysans ne peuvent plus chercher leur petit bois, qu’ils sont obligés de payer… Même lorsque cette parole ne remonte pas jusqu’à Versailles, la rédaction des cahiers permet ainsi à cette paysannerie d’exprimer ouvertement ses griefs, de se politiser, et d’espérer des changements. Comme on le verra, ce fut également un moteur important pour la politisation de ces masses, pour une prise de conscience qui s’accompagnait déjà alors d’actions concrètes qui ont été évoquées précédemment : attaques de châteaux, contestation des impôts… Début 1789, ces phénomènes ne faisaient que se multiplier, de même que l’espérance qu’avec les États généraux, les choses changeraient.

 

Des États généraux à l’Assemblée nationale constituante

Dès l’ouverture des États généraux, il fut clair que tous n’avaient pas les mêmes ambitions. Le roi espérait faire avaliser ses réformes par une assemblée consentante. La noblesse et le clergé espéraient reprendre un rôle prépondérant dans le pays. Quant au Tiers État, il aspirait, selon les mots de Sieyès, à « devenir quelque chose ». Or, avant même la première séance, les cérémonies d’accueil des députés mirent en scène cette division en ordres de la société qui était de plus en plus critiquée. À chaque fois, en effet, le Tiers a le mauvais rôle, les hommages les plus réduits, les places les moins favorables.

Cette peinture d’Auguste Couder (1839) montre bien le caractère très symbolique de la cérémonie d’ouverture, chaque ordre étant disposé à sa place, ici pendant le discours de Necker.

Puis vient le 5 mai, et la cérémonie d’ouverture à la salle des Menus-Plaisirs, à Versailles. Le dispositif, travaillé, a été maintes fois dépeint et sa rigidité est certaine. Chaque ordre à sa place ; le roi présidant depuis une estrade, entouré des princes de sang et de la reine. Le discours de Louis XVI brise les premiers espoirs : le roi met en garde contre le désir de changement, appelle à la modération. Après lui, son ministre Necker doit prendre la parole. Les patriotes attendent beaucoup de lui, sa popularité est grande. Or, son discours de trois heures se révèle technique, assommant, et est exclusivement consacré à rappeler l’état des finances. Alors que l’assemblée attend des changements profonds, cet exposé lui rappelle qu’elle n’est là que pour résoudre la question de la dette. Dès le 5 au soir, les députés du Tiers commencent à se réunir (souvent selon leur origine) et à discuter de leurs possibilités d’action.

À aucun moment, la question du vote par tête n’a été évoquée. Plus significatif encore, dès le 6 mai, le clergé et la noblesse se réunissent séparément pour la procédure de vérification des pouvoirs de leurs députés ; procédure que le Tiers voulait voir effectuée par les trois ordres réunis, et non séparément. De surcroît, la noblesse vote à très forte majorité le principe du vote par ordre et le clergé, plus divisé, finit par suivre le même chemin. Pour le Tiers, la chanson est différente : ils refusent catégoriquement de travailler séparément des autres ordres et se font appeler « députés des Communes », s’inspirant du système anglais. En attendant la réunion des trois ordres, le Tiers joue donc l’obstruction, conscient que son immobilité est alors sa plus grande force.

Le bras de fer dure un mois. Mi-juin, les députés du Tiers font un nouvel appel à ceux du clergé et de la noblesse pour qu’ils se joignent à eux. Quelques curés, une vingtaine, les rejoignent, mais globalement, les ordres privilégiés font bloc. Le 17 juin, Sieyès propose au Tiers une motion lui donnant le titre d’Assemblée nationale, considérant qu’elle est constituée des représentants de plus de 95% de la nation et qu’il est donc illégitime de rester inactifs à cause du refus des ordres privilégiés de les rejoindre.

Le serment du Jeu de paume (peint ici par David) fut un moment fondateur, mais cette unité resta éphémère. Ainsi, le tableau n’existe que sous forme d’ébauches plus ou moins avancées, et David ne l’acheva jamais : entre temps, trop de personnages présents avaient perdu leur aura.

Cette Assemblée trouve dès le 20 juin porte close : la veille, en effet, une bonne part du clergé a décidé de se joindre à elle, tandis que la noblesse a enjoint le Roi à réagir par la force. L’épisode suivant est connu : ne pouvant se réunir dans son local habituel, l’Assemblée nationale se réunit salle du Jeu de paume et prête le fameux serment de ne pas se séparer tant qu’une constitution ne sera pas donnée à la France. Si, le 23, le roi tente de résister en cassant toutes les décisions de l’Assemblée, dès de 27, il est obligé de s’avouer vaincu et de demander officiellement au clergé et à la noblesse de se joindre à cette assemblée.

Avec le recul et la connaissance des événements qui suivirent, cet épisode peut sembler bien dérisoire : une révolution institutionnelle, un bras de fer de salons. Pourtant, la résistance du Tiers, puis la volonté de se réunir pour établir une constitution, était une remise en cause profonde de la conception organique que l’on avait jusque-là du royaume : le Roi, théoriquement de droit divin, allait devoir accepter un pacte avec la nation. La souveraineté, désormais, devrait se partager. Plus encore, la division par ordres était remise en cause ; une division auxquels les privilégiés étaient attachés pour des raisons politiques, mais aussi religieuses (chacun devant rester à la place que Dieu lui attribue). Bref, cette évolution était sans nul doute le fait de gens aisés qui, ensuite, pour beaucoup, allaient lutter pour leurs propres avantages (les positions de Sieyès sur les limites à mettre à la démocratie sont connues et souvent mal contextualisées, d’ailleurs), mais c’était une évolution très importante ; une évolution sans laquelle peu des engagements qui suivirent auraient été possibles. Et, justement, cette évolution entraîna rapidement une réponse forte.

 

La Bastille : pourquoi, et avec quel impact ?

Lorsque, le 27 juin, Louis XVI se résigna à appeler la noblesse et le clergé à rejoindre le Tiers après près de deux mois de duel, il n’escomptait pas pour autant se laisser faire. Déjà, la veille, des régiments avaient été appelés à s’approcher de la capitale pour y parvenir le 13 juillet au plus tard. Plus encore, les forces de la garde parisienne, trop « perverties » par la population, avaient refusé de prendre leur service. Emprisonnés, des soldats avaient été libérés par une émeute. Début juillet, le mot se diffusait dans la capitale : plusieurs dizaines de milliers de soldats approchaient et ce genre d’événement ne pouvait qu’annoncer un coup de force contre l’Assemblée et, pire, des exactions diverses à Paris. Certains gardent cependant la tête froide, sympathisent avec les soldats, souvent épuisés par la longue marche et en désaccord avec leur hiérarchie. Si le Roi et son entourage espèrent une démonstration de force, beaucoup parmi les députés pensent pouvoir y résister, voire que l’armée se tournera de leur côté, en partie du moins. Lorsque des explications sont demandées au souverain, celui-ci explique que les troupes sont là pour protéger l’Assemblée, et non pour la presser…

Le 9 juillet, celle-ci décide de faire un pas de plus en se proclamant Assemblée nationale constituante. Cette fois-ci, les choses sont claires : c’est de la représentation nationale que va devoir émaner une constitution. La monarchie absolue est totalement remise en cause, même si nul n’en doutait alors. Vient alors le coup de force du 11 juillet : Jacques Necker est renvoyé de son poste de contrôleur général des finances. Peu importe qu’il ait été banquier, qu’il ait par le passé sous-estimé le déficit de l’État ou, dans le fond, ses ambitions personnelles : Necker était populaire pour plusieurs raisons. D’une part, il n’avait jamais caché son soutien aux députés du Tiers, qui le lui rendaient bien et le voyaient comme un héros du parti patriote. Plus encore, les campagnes de presse flatteuses à son égard et ses mesures pour favoriser l’approvisionnement de Paris en grain malgré les mauvaises récoltes lui donnaient une grande popularité dans la capitale. Dans ces conditions, le renvoi, combiné à la présence militaire, ne pouvait que mettre le feu aux poudres, déclenchant l’insurrection qui devint symbole de la Révolution.

Je ne reviendrai pas ici sur le détail de ce 14 juillet 1789 mille fois raconté, enjolivé ou noirci. Depuis le 12, où des orateurs improvisés avaient poussé la population parisienne à l’insurrection, les mouvements se multipliaient, d’abord contre les barrières d’octroi, symboles de pression fiscale. Le 14, pour s’armer, la foule s’était d’abord rendue aux Invalides où elle avait reçu des armes, les troupes refusant catégoriquement d’affronter les émeutiers. Puis c’est à la forteresse de la Bastille que les Parisiens se massèrent pour obtenir poudre et munitions, mais aussi pour contrôler ses canons qui menaçaient les faubourgs. Passons l’événementiel, le décompte des morts et les sous-intrigues ; l’essentiel est ailleurs : un lieu de pouvoir avait été pris d’assaut, un représentant du roi exécuté dans une sorte de contre-cérémonie de justice à la fois populaire et réglée et, avec la Bastille, un lieu d’arbitraire tombait. Si la prison ne comptait en réalité que peu de prisonniers politiques, la forteresse fut vite montée en symbole des atrocités de l’absolutisme, avec l’aide de nombreuses rumeurs.

Devenue un lieu symbolique de l’absolutisme, la Bastille se retrouve ainsi dans des objets de mémoire : ici, une pierre de la forteresse a été taillée pour représenter le monument, en souvenir de sa prise et de sa démolition.

Plus encore, la violence populaire était venue au secours de l’Assemblée. Une violence qui, vite, fit peur. Car après l’exécution de Launay à la Bastille, ce fut le 22 juillet celle de l’intendant de Paris Berthier de Savigny qui choqua. La violence était, ici encore, érigée en symbole par la population qui se réappropriait les méthodes de répression du pouvoir, mais pour l’Assemblée, la question était de trouver l’équilibre entre l’insurrection nécessaire, qui l’assistait, et celle qui risquait de trop mettre en danger l’ordre auquel elle restait attachée.

De la sorte, la prise de la Bastille devint un événement fondateur, mais loin pour autant de faire consensus. L’effet était là, dans tous les cas : dans les jours qui suivirent, Louis XVI rappela Necker, fit retirer les soldats et se rendit à Paris pour y recevoir la cocarde tricolore, symbole d’union de la ville et du souverain, des mains de son nouveau maire, Bailly. À l’inverse, son jeune frère, le comte d’Artois (et futur Charles X) quitta le pays au même moment pour tenter de lever un mouvement contre-révolutionnaire. À l’exception d’un débarquement avorté à l’île d’Yeu en 1795 avec des troupes anglaises, il ne devait plus remettre le pied en France jusqu’en 1814. Les événements de ce milieu du mois de juillet venaient de faire basculer la Révolution dans une autre dimension, en ajoutant à la lutte institutionnelle une part insurrectionnelle mais, ce faisant, le mouvement devait composer avec un nouvel élément : la peur.

 

L’été de la peur

Le mouvement ne se limitait pas à Paris : l’écho des événements eut d’abord un impact dans de nombreuses grandes villes où la municipalité fut remplacée par des gens favorables au parti patriote. Mais c’est dans les campagnes que le mouvement prit une grande ampleur. Nous l’avons vu dans l’épisode précédent, les mouvements populaires contre les seigneurs, contre les taxes, pour les subsistances s’étaient multipliés début 1789. La nouvelle de la prise de la Bastille, les rumeurs au sujet des déplacements de troupes, vite pris pour des raids de brigands, et, de façon générale, la propagation de fausses informations font naître ce que l’on nomme désormais la « Grande peur », entre la fin du mois de juillet et le début d’août. L’idée d’un complot aristocratique visant à affamer le peuple se répand et, en conséquences, des attaques de châteaux et autres émeutes qui permettent de purger des tensions bien plus anciennes et parfois de les faire naître dans des lieux jusque-là plus calmes. Des documents liant la population à son seigneur sont ainsi couramment brûlés, parfois avec les lieux de pouvoir eux-mêmes.

Dans le même temps, l’Assemblée nationale travaille à la déclaration des droits qui doit ouvrir la constitution. Cet épisode de violence ne peut qu’influer sur ces travaux : d’une part, les intérêts de cette classe dirigeante, nouvelle comme ancienne, sont menacés par ces violences qui pourraient renverser la notion de propriété, essentielle à ses yeux. D’un autre côté, l’ordre qui se met en place doit beaucoup au peuple insurgé : passer si tôt du côté de la répression serait périlleux. Tout l’enjeu est donc, pour les patriotes, de trouver un compromis : donner assez pour calmer la population, sans remettre en cause leur propre position.

C’est dans ce contexte que survient la célèbre « Nuit du 4 août », autre événement fondateur qu’il est important de nuancer, sans pour autant totalement le jeter car, révolutionnaire, il le fut réellement. Préparé en amont au « club breton » (rassemblement de députés patriotes ancêtre du club des Jacobins), l’événement n’a cessé de susciter l’étonnement puisque, durant cette nuit, furent abandonnés tous les privilèges, qu’ils soient liés à un ordre, une ville, une corporation. L’idée se posait ainsi d’une égalité de droit pour tous dans le pays, que ce soit face à la justice ou pour l’accès aux charges. De fait, était détruit le régime qui devenait « Ancien », et ceci s’était fait avec l’appui et le soutien de députés de la noblesse et du clergé, pourtant premières victimes de ces décisions. Certes, dans les jours qui suivirent, des rétractations eurent lieu, des doutes furent émis. Plus encore, cette abolition des droits anciens excluait les droits fiscaux liés à la terre : les paysans devraient continuer à payer des droits à leur seigneur mais ils avaient la possibilité (bien rare) de les racheter. Le système féodal était aboli, donc, mais non la pression fiscale, et, de fait, la lutte allait se poursuivre (cette abolition totale fut obtenue dans les années qui suivirent).

Avec les décrets d’août, la société d’avant 1789 devenait de fait un « Ancien Régime ».

De la même manière vint la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ; texte ambigu, fortement amendé, écrit à de nombreuses mains, tant conservatrices que patriotes, pour aboutir à un compromis. En témoigne l’absence d’allusion aux droits des femmes, ou encore des esclaves. La liberté y est énoncée mais avec des bornes, que doit définir la loi. Si l’égalité de droit est reconnue, à aucun moment la déclaration n’envisage d’égalité de fait, en réalité jugée non souhaitable. Surtout, la propriété est, à travers le dernier article, sacralisée, déclarée inviolable, bref, placée sur le champ lexical du religieux. Liberté (bornée), égalité (de droit uniquement), propriété ; cette déclaration est-elle pour autant à jeter ? Non, car elle marque de nombreux pas en avant par rapport à la société d’Ancien Régime, posant là des valeurs qui nous semblent acquises mais étaient loin de l’être. En posant ainsi l’égalité face à la justice, le droit à un traitement équitable et sans acharnement dans le cadre des procédures judiciaires, la déclaration renonçait – dans les principes, sinon dans les faits – à  l’arbitraire, à la torture, aux condamnations différenciées selon le rang… De même, en proclamant que nul ne pouvait se placer devant la nation souveraine, le rôle du roi était définitivement diminué. Enfin, en affirmant la liberté d’expression et la liberté religieuse, la déclaration aspirait à mettre fin à un temps de censure et de répression. Elle gardait une certaine latitude répressive au pouvoir, cependant, en permettant à la loi de limiter ces expressions.

Texte limité, donc, la déclaration du 26 août 1789 n’en était pas moins fondatrice en cela qu’elle a aussi posé les fondements intellectuels des luttes à venir. Louis XVI, du reste, ne s’y trompait pas et, refusant d’abandonner « sa » noblesse et « son » clergé, refusait de l’approuver, de même que les décrets du 4 août.

 

Les journées d’octobre : la fin de Versailles

Tout au long du mois de septembre, les débats s’enlisent. Le roi campe sur sa position, malgré les gestes faits en sa faveur (notamment l’idée de lui accorder un droit de veto suspensif). À Paris, la population connaît une période de disette or, les choses sont empirées lorsque, fin septembre, le roi fait appeler à Versailles le régiment de Flandres, composé de 5 000 hommes : envisagerait-il un nouveau coup de force ? L’outrage est encore renforcé le 1er octobre lorsqu’un grand banquet est donné à Versailles en l’honneur du régiment, alors même que la population parisienne a faim. Durant ce banquet, on boit, on célèbre mais, surtout, les gardes du corps du Roi et de la Reine arborent non plus la cocarde tricolore (qui, selon certains témoignage, aurait même été piétinée), mais au contraire celle, blanche, du Roi, ou celle noire, de la Reine et, donc, de l’Autriche. Dans tous les cas, le symbole est hautement contre-révolutionnaire, d’autant que si l’on a bu en l’honneur de la famille royale, les toasts pour la Nation ont été refusés.

Ces rumeurs, combinées à la faim, conduisent finalement à la journée du 5 octobre. Journée menée à la fois par la célèbre « marche des femmes » pour obtenir du pain du souverain et de l’Assemblée, mais également par le désir de voir enfin appliquées les décisions révolutionnaires d’août. Ce déplacement se fait avec l’appui de la garde nationale, dirigée par Lafayette, et l’immense cortège se rend à Versailles. Le roi reste alors apprécié : c’est vers son entourage mauvais conseiller, ses gardes du corps, voire la Reine, que se dirige le plus gros de la colère. Du reste, conscient de la crise, Louis XVI assure aux femmes qu’elles auront leur pain puis, la tension ne tombant pas, se résigne à approuver les décrets d’août, prouvant ainsi l’importance du mouvement populaire pour soutenir l’action de l’Assemblée, qui ne peut agir seule. Mais le mouvement ne s’arrête pas là, et souhaite le retour du Roi à Paris. Celui-ci réclame la nuit pour y songer.

La marche des femmes d’octobre 1789 donna lieu à une importante iconographie. Même si elles étaient exclues légalement de la scène politique, les femmes furent très impliquées, tant dans les mouvements populaires que dans les cercles intellectuels.

À l’aube, les appartements de la Reine sont assaillis par la foule, et des gardes du corps détestés sont exécutés. Finalement, le souverain et sa famille ainsi que l’Assemblée acceptent de se rendre à Paris où ils résideront et siégeront désormais. Le cortège part ainsi, escorté par la foule brandissant des piques au bout desquelles reposent miches de pain et… têtes de gardes du corps ; et par la garde nationale. L’événement est important, car ici, c’est le mouvement populaire qui a pris la haute main et a forcé celle du pouvoir. Plus encore, en se retrouvant au cœur de la capitale de la contestation, le roi et les modérés de l’Assemblée perdent en marge de manœuvre : tout coup de force sera bien plus difficile qu’à Versailles.

Si le rôle du souverain change alors dans les faits, tout reste à faire. Il faut en effet, maintenant, mettre en place cette monarchie constitutionnelle qui se fait attendre, et donc à définir sur quels principes elle se construira. Ce fut un travail long de deux années, qui sera le sujet du prochain épisode.

 

Quelques pistes bibliographiques :

Une plus large bibliographie accompagnera la fin de cette série sur la Révolution. Le livre de Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815) chez Belin (2009) est une belle somme sur toute la période, illustrée, accompagnée de textes historiques et même d’une partie sur l’historiographie de la période. Le volume sur la Révolution est, qui plus est, très accessible.

Sur les débuts de la Révolution, La Chute de la Monarchie (1787-1792) de Michel Vovelle (Seuil, 1972, réédité en 1999) est une base qui fait le tour de toute la période mentionnée dans cet épisode et de ses suites. Pour un ouvrage plus synthétique, La Révolution française de Jean-Paul Bertaud (Perrin, 1989) reste également une très bonne initiation à la période.

Enfin, s’il ne consacre que quelques dizaines de pages à la Révolution elle-même, l’ouvrage de Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016), est très intéressant pour comprendre ces événements du point de vue de la population et des mouvements insurrectionnels. Il est notamment assez détaillé sur les journées d’octobre que je n’ai pas pu traiter ici en détail.

2 commentaires sur “1789 : le tournant ?

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  1. Je découvre avec intérêt tout votre travail sur la Révolution et me permets de vous signaler mon carnet de recherche, Littérature et Révolution (https://litrev.hypotheses.org). J’y écris sur la Révolution, sa littérature et ses imaginaires, mais je suis littéraire, et non pas historien… À propos du 14 juillet, dont vous parlez dans cet article, vous pourrez notamment découvrir un petit échange avec Jean-Clément Martin : «La prise de la Bastille à l’ère du soupçon» (https://litrev.hypotheses.org/429).

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