Sommes-nous de retour en 1789 ?

Cette question profondément trollesque, je ne l’avais pas envisagée en tournant la vidéo consacrée à la France à la veille de la Révolution. À vrai dire, la réponse me semble bien évidente si on considère mon précédent billet sur François Asselineau et ses anachronismes ou, plus largement, mon travail sur les récupérations politiques du passé. Mais plusieurs commentaires en marge de cette vidéo me poussent à aborder plus loin cette question car, pour certaines personnes, la description que j’ai faite de la France des années 1780 fait écho à bien des choses aujourd’hui. Et mes commentateurs ne sont pas les seuls puisque le discours disant que nous sommes « à la veille de la Révolution » fait mouche, tant à gauche (pour galvaniser), qu’à droite (pour effrayer).

Les symboles révolutionnaires et les allusions à la période sont très présents dans les discours de Jean-Luc Mélenchon, mais toute notre classe politique en est imbibée, parfois inconsciemment.

 

Pourquoi tenons-nous tant à ce genre de référence ?

Pourquoi dire que nous sommes de retour en 1788/1789 est-il si porteur dans le discours politique ; pourquoi, par exemple, les échos à cette période émaillent-ils les discours de Jean-Luc Mélenchon ? Probablement parce que le passé a un avantage indéniable sur le présent : nous en connaissons la suite. Dans les périodes d’incertitude, aller calquer le passé sur le présent permet de supposer que les choses se dérouleront comme elles l’ont déjà fait… Et donc d’essayer d’anticiper les événements. C’est pour cela que nous essayons de façon presque instinctive de calquer du passé sur le présent. Un ambassadeur russe assassiné ? On parle aussitôt de Sarajevo et de la mort de François-Ferdinand. Une montée du racisme ? Les années 1930 sont aussitôt invoquées. Une présidentielle à l’odeur de fin de régime ? Quoi de plus naturel que d’invoquer la Révolution !

À chaque fois, il y a de bonnes raisons à ces parallèles. Dans une période de tensions avec la Russie, l’assassinat d’un ambassadeur ne peut que rappeler un assassinat bien plus célèbre, un siècle plus tôt. On oublie alors de se souvenir que François-Ferdinand était héritier du trône d’Autriche-Hongrie ; que cet empire était tiraillé par maintes divisions, que l’attentat s’était produit en Serbie, territoire au cœur de ces tensions, et ainsi de suite, pour ne retenir que les points permettant le parallèle. De même dans le cas de l’invocation bien facile des années 1930 : alors que nous avons tôt fait de remémorer les similitudes (parfois effectivement inquiétantes, pour le moins), notre esprit efface vite les différences ; ce contre quoi j’ai pu mettre en garde dans mon article rapportant une anecdote sur les passagers juifs à bord du paquebot Normandie à cette époque.

Le retour des années 1930, un thème très prisé de la presse en manque de marronniers.

Et pour la Révolution alors ? Nous avons tôt fait de souligner les nombreuses contestations de plus en plus violentes du pouvoir en les rapprochant de celles qui ont eu lieu dans les années 1788/1789. Nous oublions au passage toutes les différences dans les modalités et motifs de cette contestation. Le rôle du monarque (républicain, dans notre cas), est également invoqué. Hollande caricaturé en Louis XVI n’est pas une chose nouvelle, je l’ai évoqué dans ma vidéo. Ce serait oublier le caractère héréditaire du pouvoir de l’un, et non de l’autre, qui modifie totalement son exercice : Louis XVI n’eut, a priori, jamais à se préparer à une nouvelle campagne électorale ou à gérer les egos de ceux qui comptaient le remplacer en fin de mandat ; chose qui influe fortement sur les actions au sommet de l’État… Ce serait également occulter les représentations liées au pouvoir, dans l’esprit de la population, et ainsi de suite.

On peut faire longtemps la liste des points qui donneraient à penser que nous sommes proches de la situation de 1789 ; comme on pourrait faire la liste de ceux qui nous rappellent la chute de l’Empire romain, la fin du règne de Louis-Philippe, les derniers temps de la Quatrième République, les années 1930, le début des années 1910, et la liste est longue. Mais ce sont justement les différences qui ont ici un intérêt, et non les similitudes.

 

Les différences font tout

Faire une comparaison entre le passé et le présent est à la portée de tout le monde, en particulier quand on se focalise sur des lieux communs partagés avec le public. C’est pour cela que ces analogies sont la base d’une bonne part des réutilisations politiques de l’Histoire, d’Asselineau à Copé, de Sarkozy à Mélenchon. Elles sont rassurantes, et efficaces, pour peu que le public soit peu informé (et même, parfois, lorsqu’il l’est). Mais une analyse de détail de la période avec laquelle on compare le présent permet souvent de relativiser cette comparaison.

Restons sur l’exemple de la France des années 1780. Peut-on réellement comparer la société française de l’époque à la nôtre ? L’Ancien Régime était fondé sur la division organique entre trois ordres. Au sein de cette société, chacun devait dans l’idéal rester à la place qui lui était attribuée (cette idée étant très fortement renforcée par l’important rôle de la religion). C’est justement cette injonction qui posait en partie problème alors que croissait l’idée de mérite. Nos classes sociales ne sont pas superposables aux ordres de l’Ancien Régime (qui, je l’ai montré, étaient aussi divisés en différentes strates sociales) : justement parce que toute notre idéologie moderne repose non plus sur le fait que chacun doit rester à sa place, mais au contraire sur l’idée que chacun, s’il est assez méritant, pourra monter dans la société. Ce dogme est tout aussi fallacieux que celui à la base de la société d’Ancien Régime, mais toute notre société est fondée sur lui, et tient grâce à lui : justement parce que ce constat, faux à l’échelle du pays, est exact pour certains cas individuels, permettant de continuer à vendre du rêve.

Hollande en perruque poudrée, Mélenchon et Le Pen en révolutionnaires sanguinaires et vociférants… Pas bien difficile, finalement, de faire une comparaison du genre.

De la même manière, peut-on décemment comparer les crises de l’époque à la crise économique que nous traversons ? La mortalité pour motifs économiques était bien écrasante par rapport à celle d’aujourd’hui : elle était, justement, visible, forte et donc capable de créer de grands mouvements de gens organisés pour leur survie. Aujourd’hui, la pauvreté est dissimulée, et l’extrême pauvreté est invisibilisée, rendant bien plus difficiles les mouvements de masse. C’est là aussi une différence cruciale car si bien des Français pouvaient, à l’époque, à la faveur d’une crise, sombrer dans le banditisme ou l’émeute pour des questions de survie et se retrouver sans rien ; aujourd’hui, nos protections sociales (mêmes maigres) et, de façon générale, l’augmentation du niveau de vie, font que bien des Français, même pauvres et en détresse, ont encore trop de choses à perdre.

Et justement, ce système social est un autre point de différence : les insurrections d’avant la Révolution visaient souvent à obtenir quelque chose de nouveau, à opérer un basculement. Nos mouvements sociaux, depuis plusieurs décennies, ont avant tout pour objectif de sauvegarder nos droits existants, peu à peu supprimés par les gouvernements successifs. C’est, là encore, une évolution non négligeable qui joue, forcément, sur les modalités et l’efficacité des mobilisations. On pourrait encore continuer longtemps à souligner ces différences et, pour chacune, entrer bien plus dans le détail que je le fais ici. Mon but est avant tout d’inciter à cette démarche-là, de rechercher ce qui ne cadre pas dans le parallèle.

En effet, ces différences permettent très vite de comprendre que, n’en déplaise à certains, le passé ne se répétera pas. Bien trop de paramètres ont changé entre temps. Mais le connaître peut permettre, d’une part de se prémunir contre les discours simplistes, et d’autre part, de comprendre ce qui a été essayé par le passé, ce qui a réussi, a raté, et pourquoi. L’Histoire n’est pas une solution pas à pas, mais on peut malgré tout en tirer des leçons.

 

Ne pas comparer les faits, mais lier les mentalités

Depuis déjà quelques décennies, les historiens s’intéressent de plus en plus à l’évolution des mentalités, des représentations, de la culture en général ; qu’il s’agisse de mythes communs, de stéréotypes, de discours… Cela peut donner lieu à des thèses aux titres imbuvables et à l’intérêt en apparence bien douteux, mais cet exercice permet surtout de comprendre notre réel lien au passé. N’en déplaise à François Asselineau, l’Histoire ne se répète pas, ni ne bégaie, puisque visiblement la nuance est cruciale aux yeux de ses supporters. En revanche, elle nous livre en héritage un lot de lieux communs, de grilles de lecture du monde, qui ont leur importance.

Deux comparaisons m’ont été reprochées dans ma dernière vidéo : celle où – a-t-on compris – je comparais les parlementaires de l’époque, défendus lors de la journée des Tuiles, à Marine Le Pen et François Fillon, et celle où je comparais – là aussi, comme ça a été cru par certains – l’affaire Réveillon à Nuit Debout. Seulement, je ne comparais pas du tout les faits : il est évident que les nobles parlementaires de l’époque n’avaient aucun rapport dans la pratique avec nos candidats à la présidentielle ; de même que ni les acteurs ni les procédés de Nuit Debout n’ont à voir avec ceux de l’affaire Réveillon.

L’affaire Réveillon n’est pas Nuit Debout. Mais il y a une filiation dans les représentations d’émeutiers populaires avant tout alcoolisés et avides de destructions.

 

En revanche, j’ai pu comparer les discours et représentations, car ce sont eux qui ont fait date. La position des parlementaires à l’époque était celle de privilégiés qui promettaient de défendre le peuple face aux excès d’un État de plus en plus puissant. Cette technique avait pour but de protéger des privilèges qui ne touchaient pas la population en général, mais en poussant celle-ci à les défendre en pensant se défendre elle-même. Or, cette technique-là continue à être utilisée. Il ne s’agit plus de comparaison, mais de réelle filiation du discours : c’est parce que notre culture politique s’est fondée entre autres sur ce genre d’événement que cette technique est encore utilisée. Pas parce que l’Histoire se répète. Il y a ici continuité, pas cycle.

De même, si je n’ai pas comparé l’affaire Réveillon à Nuit Debout, j’ai comparé les représentations qui en ont été faites par les élites. La caricature d’époque du saccage de la Folie Titon représente ainsi des émeutiers avinés, destructeurs, dangereux et, manifestement, apolitiques, attirés avant tout par un désir de destruction. Cette image de l’émeutier sale, saoul et apolitique est, là encore, entrée dans notre héritage commun, et reste utilisée aujourd’hui : d’où les discours sur les « casseurs » qui n’auraient aucun message politique autre que celui de se détruire et de s’imbiber copieusement. Ici encore, il ne faut surtout pas dire que « c’est toujours la même chose » : non ! C’est avant tout une continuité d’un message qui s’est ancré, plus encore dans la mesure où la Révolution fut un événement politique qui a totalement fondé notre classe politique actuelle et ses positionnements, en les polissant pendant deux siècles, et qu’aujourd’hui encore, le spectre de la Terreur, de Robespierre, est invoqué dans les discours politique dès qu’un sentiment d’insurrection approche.

Et c’est finalement cela que l’Histoire peut nous apporter. Pas une boule de cristal permettant de nous rassurer sur ce que sera l’avenir. Mais un arbre généalogique de nos manières de penser, de nos craintes et espoirs, de nos discours et stéréotypes. Nous ne sommes pas en 1789 ; la Bastille ne tombera pas après les élections. Ce qui se produira à l’avenir sera unique, comme tous les événements qui ont précédé. En revanche, ce futur, comme le présent, se bâtira sur les fondations de ce qui a précédé. Et c’est pour ça que, si le passé ne permet pas d’anticiper l’avenir, il nous permet au moins de mieux comprendre où nous en sommes…

5 commentaires sur “Sommes-nous de retour en 1789 ?

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  1. J’avais jamais entendu parler de ton site jusqu’à maintenant histony, mais là je suis en train de le dévoer ! (j’ai deja vu certaines de tes vidéos, mais je les trouvais … pas assez vulgarisante ? un peu trop lente ? enfin ca fait longtemps, je rejetterais un coup d’oeil un de ces quatre !)

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  2. « Des orages nouveaux se formeront ; on croit pressentir des calamités qui l’emporteront sur les
    afflictions dont nous avons été accablés ; déjà, pour retourner au champ de bataille, on songe à rebander ses vieilles blessures. Cependant, je ne pense pas que des malheurs prochains éclatent : peuples et rois sont également recrus ; des catastrophes imprévues ne fondront pas sur la France : ce qui me suivra ne sera que l’effet de la transformation générale. On touchera sans doute à des stations pénibles ; le monde ne saurait changer de face sans qu’il y ait douleur. Mais, encore un coup, ce ne seront point des révolutions à part, ce sera la grande révolution allant à son terme. Les scènes de demain ne me regardent plus ; elles appellent
    d’autres peintres : à vous, messieurs… » – Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe

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  3. Il n’empêche, le système représentatif basé sur le suffrage universel, comme le système hiérarchique du salariat se sont généralisés à une époque où les élites avaient la légitimité du savoir lorsque à la fin du XiX ème siècle moins d’un pour cent de la population obtenait le bac.
    Nos élites actuelles ont grandit dans les années 60-70 où il n’y avait que 15 à 20 % de la population qui faisait des études secondaires.

    Depuis les années 90 nous sommes à près de 80 % des classes d’ages qui ont un niveau d’éducation au niveau du bac et plus de 30 % font des études supérieures. De plus nous sommes déjà dans une transformation profonde due à la 3ème révolution technique basé sur le traitement de l’information qui permet non seulement d’avoir accès à toutes les connaissances et informations disponibles mais aussi le partage de l’expression de tous sans hiérarchies .

    La transformation ne passera sans doute pas par les mêmes évènements, mais les structures verticales actuelles du pouvoir qu’elles soit politiques ou économiques sont devenues totalement illégitimes…

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  4. j’apprécie beaucoup de vous lire, mais sur cette question de répétition ou de bégaiement de l’histoire, je trouve que ce que vous dites ne diffère pas fondamentalement de ce que disent ceux que vous citez.
    Il est bien évident qu’on ne va pas connaître les mêmes événements que par le passé et surtout selon les mêmes modalités, mais certains points communs peuvent nous alerter. L’histoire ne se répète pas mais on peut noter que la guerre n’a pas été un événement qui ne s’est produit qu’une seule fois, pareil pour la colonisation etc.

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