Pourquoi et comment parler de la Révolution française ?

La Révolution française est une période que tout le monde pense connaître, à travers de grandes images : la prise de la Bastille, la mort de Louis XVI, la Terreur et les flots de sang dus à la guillotine… Mais en réalité, cette connaissance est empreinte de clichés dont raffole d’ailleurs notre culture populaire, comme cela a pu se voir récemment à travers le jeu Assassin’s Creed Unity ou le film Les Visiteurs 3 : La Révolution qui s’en nourrissent allègrement.

Pourquoi cette période est-elle si superficiellement connue ? Tout d’abord parce qu’elle est très dense : énormément de changements s’enchaînent dans cette dizaine d’années et, pendant la plupart de la période, aucun « grand homme » ne domine totalement le jeu politique (d’où l’emphase mise, à postériori, sur le duel Danton-Robespierre par exemple) ; d’autre part parce que cette période est très sensible, tant pour la gauche que pour la droite, et que chacune a créé à son sujet ses mythes qu’il va s’agir de dépasser.

Voilà pourquoi, avant de se lancer dans une grande série d’articles et de vidéos sur la Révolution française, je vous propose cette introduction pour voir de quoi on va parler, et surtout, comment.

 

Pourquoi est-il si difficile de parler de la Révolution ?

Comme je l’ai dit plus haut, la Révolution française est une période très dense, passée par plusieurs phases parfois totalement opposées. Constituante, Législative, Convention, Directoire : pour beaucoup, ces mots sont vagues, voire carrément inconnus. Et même à l’intérieur de chaque période, on assiste à des mouvements différents, des basculements, des changements de la domination du pouvoir. Rien à voir entre la Convention dominée par les Girondins, celle des Montagnards et celle des Thermidoriens, qui eurent toutes trois des objectifs différents, et pas toujours uniformes… Autant le dire, face à tant de modes de fonctionnement du pouvoir, à tant de protagonistes et à tant de groupes politiques, il n’est pas aisé de s’y retrouver sans prendre un peu de temps.

Or, du temps, on en a peu en cours : quand je suis passé par le collège lycée, la Révolution arrivait en fin d’année de 4e, puis en fin d’année de seconde. À chaque fois, j’en ai tiré un magma assez informe qui ne m’a pas laissé beaucoup de souvenirs. Les étudiants en Histoire les plus chanceux peuvent avoir une série de cours sur le sujet, mais ce n’était pas le cas là où j’ai fait mes études. Lorsque j’ai enseigné dans une autre université, en revanche, j’ai tenté de préparer un TD introductif sur la Révolution, essentiel pour bien comprendre l’histoire du XIXe siècle en France, que j’enseignais. Résumer la Révolution française en 2 heures était un exercice pour le moins compliqué car, très vite, le temps manque quand il faudrait au contraire le prendre.

Quand Secrets d'Histoire parle des femmes et de la Révolution française, l'angle est vite... particulier.
Quand Secrets d’Histoire parle des femmes et de la Révolution française, l’angle est vite particulier.

La télé et les médias en général ont le même problème : évoquer la Révolution le temps d’un documentaire classique sans rendre ça imbuvable ou tellement simplifié que tout en est incompréhensible ce n’est pas simple. Il faut ajouter à ça le problème plus global du traitement de l’Histoire médiatique, déjà évoqué à travers le cas Secrets d’Histoire : ces émissions ont besoin de grands personnages. C’est comme cela qu’un Secrets d’Histoire a pu être consacré à Danton, un autre « aux femmes qui ont fait la Révolution » (mais attention, celles qui étaient célèbres et dont on peut raconter la vie privée, pas « les femmes » en général)… On retrouve paradoxalement le même travers chez Henri Guillemin, qui a souvent centré son œuvre concernant la Révolution ou bien autour de Robespierre, ou bien autour de Danton. Or, la Révolution ne peut se résumer à quelques individus, qu’on les admire ou les abhorre.

Ce documentaire reste un des plus grands exemples de ce qu'il ne faut jamais faire en Histoire... Le tout financé par le service public.
Ce documentaire reste un des plus grands exemples de ce qu’il ne faut jamais faire en Histoire… Le tout financé par le service public.

De la simplification à la mystification politique, il n’y a qu’un pas. Des documentaires de notre service public français ont ainsi été particulièrement démontés, notamment le tristement célèbre Robespierre, bourreau de la Vendée (?) analysé avec brio par une équipe de spécialistes, ou encore un magnifique docu-fiction sur la fuite de Louis XVI, « jour où tout a basculé », présentant un brave souverain dansant avec les lavandières tandis que les méchants révolutionnaires conspirent à Paris. À l’inverse, la version « de gauche » est souvent simplifiée à l’extrême pour présenter un peuple (qu’on suppose du coup uniforme) manipulé par des élites créant une révolution qui les sert, elles, et elles seules. S’il est indéniable que la Révolution française a avant tout servi les élites bourgeoises (encore qu’il faudra réfléchir un peu plus à cette catégorie que tout le monde utilise sans trop pouvoir la définir, tout comme le fameux « peuple »), cette simplification reste porteuse d’énormément de problèmes d’analyse dans le détail. Or, ce sont dans ces détails que se cachent les réelles leçons politiques de la Révolution française, bien plus que dans le légendaire du « complot global des élites » qui est une simplification ridicule, et dangereuse en cela qu’elle pousse à s’attaquer aux mauvaises cibles (ou à ne plus s’attaquer à des cibles, du tout). Bref, une étude productive de la Révolution doit se faire en mettant de côté ses sensibilités, qu’elles soient de gauche, de droite républicaine, ou royalistes, sans quoi on perd tout espoir de sortir des clichés pour réellement comprendre les faits.

 

Comment cette série va essayer de remédier à ces problèmes

Autant dire les choses clairement dès le début, cette série ne pourra pas être parfaite. C’est une constante ici, qui était d’ailleurs le principal message de ma vidéo sur Henri Guillemin : tout travail doit être critiqué et est imparfait, le mien compris ; c’est encore plus vrai concernant un travail de cette ampleur. Je ne suis pas spécialiste de la Révolution, mais je me fonde ici sur des travaux reconnus que je citerai systématiquement en bibliographie. Il n’en reste pas moins que, ce travail achevé, bien des critiques pourront certainement en être faites, notamment parce que, même en consacrant plusieurs longs épisodes à la période, il subsistera des angles morts, que je ne pourrai évoquer trop longuement car ils s’inséreront mal dans ma chronologie (je pense par exemple à la Révolution qui se déroulait, en parallèle, à Haïti ou, plus localement, à bien des événements se déroulant en province, l’histoire globale de la Révolution étant trop parisiano-centrée).

Bien que daté, "Les Jacobins noirs" de CLR James reste une référence sur la Révolution à Saint-Domingue.
Bien que daté, « Les Jacobins noirs » de CLR James reste une référence sur la Révolution à Saint-Domingue.

Par ailleurs, cette série va tenter d’aborder les choses de manière scientifique. Cela restera de la vulgarisation, bien sûr, mais on va essayer ensemble de comprendre comment on sait les choses (ou, plus important encore, comment on ne les sait pas), d’analyser des tendances parfois globales… Bref, ce sera plus rigoureux, mais aussi moins « engagé » que ce que peut faire un Guillemin sur la même période (ou ce que j’ai fait sur les années Mitterrand) : le but premier sera de comprendre, ensuite seulement de faire des analyses. Ceci impliquera aussi de sortir de la position du juge qu’on occupe trop souvent, y compris – et surtout – dans les cas qui nous tiennent à cœur. Comprendre la Révolution implique souvent de faire un effort pour comprendre le point de vue de gens diamétralement opposés à nos idées (quel que soit notre bord, d’ailleurs) sans partir bille en tête dans la dénonciation. Nous avons été nombreux à être scandalisés par le triste « expliquer, c’est excuser » de Manuel Valls : il faudra ici éviter de tomber dans le même excès.

 

De quelle Révolution va-t-on parler ?

La Révolution n’est pas une période simple à délimiter chronologiquement. Et pour cause : cela a changé au gré de l’historiographie. Voyons donc les bornes que nous allons poser. Le début est généralement et conventionnellement 1789 si l’on se fie à l’instinct général. Mais la Révolution est-elle tombée seule ? Non, et bien des ouvrages universitaires sur la période préfèrent la faire débuter en 1787, avec le durcissement de la position des nobles face à Louis XVI, souvent vu comme une « pré-Révolution » : le premier épisode de la série sera justement sur ces années 1787-1789, pour bien comprendre dans quel contexte arriva une Révolution qui ne tombait pas du ciel.

La question de la fin est plus subtile. Longtemps, les historiens ont fait cesser la Révolution avec une coupure nette (dans tous les sens du terme) : la mort de Robespierre, en juillet 1794. C’est encore une date appréciée tant à droite (mort du « tyran » supposé) qu’à gauche (fin des espoirs d’une révolution égalitaire), mais ces deux conceptions sont erronées car, comme cela est désormais bien démontré par la recherche historique, bien des formes de terreur se sont perpétuées sous la république « bourgeoise » du Directoire, de même que certains espoirs de révolution égalitaire. Nous nous arrêterons donc, comme la plupart des ouvrages sérieux d’aujourd’hui, au coup d’État de Bonaparte, en novembre 1799, même si cette rupture est tout aussi fictive et discutable mais, malgré tout, plus nette.

4 commentaires sur “Pourquoi et comment parler de la Révolution française ?

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  1. Bonjour.
    Je suis très impatient de découvir la suite de ton développement.
    Et je renonce définitivement à l’idée de te voir un jour avec une chemise repassée.
    Merci pour ton travail.

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  2. Hum… le problème commence quand on parle de LA révolution : il serait plus juste de parler des révolutions. Guillemin, malgré tous les défauts qui sont les siens, en distingue deux et montre comment les bourgeois ont récupéré la révolution à leur avantage avec la mort de Robespierre.

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  3. Bonjour,

    Je voulais vous féliciter pour votre (gros) travail qui est très utile à l’analyse globale des tenants et aboutissants des sujets que vous traitez ici.

    J’attends avec impatience vos vidéos sur la révolution !

    Cordialement

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  4. Bonjour,

    Je m’intéresse beaucoup à cette période de l’histoire, mais j’avoue que j’ai du mal à dégoter des ouvrages satisfaisants (j’attends d’ailleurs vos articles et vidéos avec impatience !)… En effet, étant moi-même spécialisé dans plusieurs domaines, j’ai pu y prendre conscience des différents raccourcis, biais, caricatures et récupérations idéologiques qui entachent la plupart des ouvrages qui en traitent (et il n’y a a priori pas de raison qu’il n’en soit pas de même dans les domaines que je maîtrise moins), et vous montrez la même chose dans vos articles / vidéos.

    Quels ouvrages pourriez-vous donc conseiller sur la période ? J’imagine qu’en croisant plusieurs ouvrages on doit pouvoir se faire une idée assez juste des événements.

    Merci par avance !

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