Les débuts du Directoire (mai 1795-septembre 1797)

Conséquence logique de ce courant qui voit dans la chute de Robespierre la fin de la Révolution, la période qui s’engage à partir de 1795 est beaucoup moins connue, tant dans les ouvrages grand public que dans l’historiographie universitaire. Il faut remonter à la fin des années 1980 pour trouver le plus récent ouvrage de synthèse sur le Directoire… et c’est une mise à jour du précieux cours donné par Georges Lefebvre à la Sorbonne dans les années 1940 ! C’est dire si la période est assez mal perçue : pour les historiens dont la sympathie penche vers les révolutionnaires de l’an II, la république bourgeoise du Directoire est bien peu attrayante ; pour ceux qui, à l’inverse, sont fascinés par l’Empire, la période se retrouve dans l’ombre de Bonaparte. Et pourtant, cette tentative de créer une « république du centre », par et pour la bonne bourgeoisie prise en étau entre le péril royaliste et celui incarné par les « néojacobins » mérite qu’on s’y attarde.

 

La menace royaliste

On l’a peu évoquée dans les deux épisodes précédents, et pourtant, la menace royaliste était toujours bien présente en 1794. Certes, elle servit souvent à justifier l’exécution d’ennemis politiques : hébertistes et dantonistes ont pu facilement être accusés de contre-révolution. Mais les royalistes, purs et durs, restaient très puissants. On pense bien évidemment à l’Ouest, où les insurrections se poursuivaient même si les armées vendéennes avaient été défaites ; mais même à Paris, les réseaux se faisaient puissants. Avec Thermidor, ils purent prendre confiance plus encore. En effet, les règlements de compte et le retour de la droite leur ouvrirent de nouvelles possibilités. La Convention prit, durant l’hiver 1794, plusieurs décrets qui assurèrent cela. D’abord, le retour des émigrés partis après le 31 mai 1792 fut facilité : si cela devait théoriquement arranger avant tout les républicains modérés, des royalistes en profitèrent également, évidemment. Ensuite, la liberté de culte dans la sphère privée fut proclamée : cette étape s’inscrivait dans le cadre d’une laïcisation du pays (il fut décidé début 1795 que la République ne salarierait aucun culte), mais elle eut aussi pour conséquence de favoriser le retour des prêtres réfractaires, dont on a vu qu’ils étaient un moteur efficace de la contre-révolution. Enfin, les mesures contre les « terroristes » affaiblissaient ceux-ci : ils furent désarmés (dans un monde qui ne l’était pas) et, pour beaucoup, renvoyés dans leurs localités. Tout ce contexte favorisa l’explosion d’une « Terreur blanche » qui se solda par de sanglants règlements de comptes, notamment dans le sud-est, début 1795. Des élus et fonctionnaires locaux (maires, membres du tribunal révolutionnaire, des comités de surveillance) et plus largement des jacobins furent assassinés ou, parfois, exécutés en prison. Il arriva même que ces opérations soient menées par des organisations plus ou moins secrètes comme les compagnies du Soleil, ou les compagnies de Jéhu. À chaque fois, ces exactions dépassaient de loin les attentes des républicains modérés siégeant alors à la Convention, qui tentèrent dès la fin de l’année de limiter leur portée.

La tentative de débarquement royaliste à Quiberon se solda par un échec retentissant.

En effet, les royalistes devenaient dangereux non seulement pour les jacobins, mais pour la République dans son ensemble. Si, fin 1794, des pourparlers avaient débuté avec les chefs vendéens pour mettre un terme à l’insurrection, les négociations avaient finalement terminé quelques moins plus tard sur un échec. Et pour cause : de chaque côté, les négociateurs n’arrivaient pas porter une solution faisant consensus dans leur camp. Les républicains n’étaient pas prêts à accepter toutes les exigences des royalistes qu’ils pensaient pouvoir écraser et, de même, les royalistes se demandaient s’ils ne feraient pas mieux de livrer une guerre sans pitié au régime tant détesté. Conséquence : l’expédition de Quiberon, en juin 1795, fut une tentative de débarquement menée depuis l’Angleterre par les troupes émigrées, notamment autour du comte d’Artois. Après un mois de combat, l’opération fut un échec cuisant : les royalistes n’avaient pu réellement prendre pied en France et les troupes républicaines, notamment menées par Hoche, n’avaient eu à subir que des pertes dérisoires.

Malgré tout, le royalisme continuait à représenter une part non négligeable de l’opinion ; mais si les royalistes étaient indéniablement puissants et nombreux en 1795 (et ils le restèrent jusqu’à la fin de la Révolution), ils étaient également terriblement divisés. Comment, en effet, concilier la vision absolutiste portée par les comtes de Provence et d’Artois, à une vision beaucoup plus constitutionnelle portée par les anciens feuillants ? Cette vision constitutionnelle avait ses sympathisants à la droite de la Convention, mais peinait à trouver un prétendant quand, à l’inverse, l’absolutisme avait forcément perdu en écho. Ce problème de l’éclatement irréconciliable des royalistes allait, pour plus d’un siècle, sceller leur chute. De surcroît, la mort du prétendant au trône, le jeune « Louis XVII », en juin 1795, accentua encore les divisions car s’il avait pu être replacé sur le trône, cela aurait signifié une régence et donc la possibilité de constitutionnaliser le régime. Désormais, le prétendant était le comte de Provence, auto-proclamé « Louis XVIII », et particulièrement intransigeant. Certains, du reste, envisageaient de contourner le problème, par exemple en mariant la fille de Louis XVI à un souverain étranger plus éclairé à qui on pourrait ainsi confier le trône. Fin 1795, donc, les royalistes étaient donc une force avec laquelle il fallait compter, mais qui était criblée par les divisions.

 

La Constitution de l’an III et la création du Directoire

En face, les républicains modérés qui avaient récupéré la mise dans l’après-thermidor et, plus encore, après les insurrections de germinal et prairial, se trouvaient face à un dilemme. Ils devaient défendre la constitution de l’an I face aux attaques royalistes, mais ne voulaient pas l’appliquer, car ils la jugeaient trop démagogique. Une commission de onze députés fut donc choisie pour en rédiger une nouvelle, avec comme membres dominants Boissy d’Anglas et Thibaudeau. Leur objectif : préparer un régime qui soit à la fois républicain modéré et protecteur de la bourgeoisie propriétaire. Cette constitution de l’an III se distingua de la précédente dans la forme et dans le fond. Elle débute en effet par une « déclaration des droits et devoirs », ces derniers étant absents des constitutions précédentes. Si cette déclaration reprenait de nombreux principes révolutionnaires (égalité devant la loi, mais aussi impossibilité de vendre un être humain), elle prenait en revanche bien soin d’éliminer de son propos toute référence aux « droits naturels » qui auraient été bien gênante pour une constitution restaurant le suffrage censitaire. Enfin, la déclaration des devoirs impliquait une ferme orientation vers la droite, et s’accompagnait d’un rappel de l’importance de la propriété privée, vue comme la fondation d’une société plus juste…

Chose nouvelle, la Constitution était introduite par une déclaration des droits et des devoirs.

Institutionnellement, le régime était conçu avec en vue deux objectifs : la stabilité, et le partage permanent des pouvoirs pour éviter une possible dictature. Le pouvoir législatif serait ainsi composé de 750 députés, élus par un suffrage censitaire à deux degrés. Au premier degré, de grandes assemblées électorales devaient choisir des électeurs qui, à leur tour, désigneraient les députés. Théoriquement, les assemblées primaires représentaient environ six millions d’hommes de plus de 21 ans (sur un total de 7,5 dans le pays). Dans la pratique, cependant, les choses étaient bien plus restreintes car les assemblées se tenaient loin, et sur plusieurs jours : seuls les notables pouvaient réellement se permettre d’y participer (et, de fait, les élections du Directoire n’ont jamais eu une participation dépassant les 25%). Les 750 députés devaient ensuite être répartis en deux chambres : le Conseil des Cinq-Cents, et le Conseil des Anciens. Les deux chambres, élues ensemble, ne devaient pas communiquer : les Cinq-Cents élaboraient la loi, tandis que les Anciens (choisis parmi les députés de plus de 40 ans, mariés ou veufs) validaient (ou rejetaient) les projets. Ce système à deux chambres garantissait ainsi qu’une assemblée conçue pour être conservatrice pourrait endiguer une chambre basse éventuellement plus progressiste. Pour assurer la stabilité du pouvoir sans pour autant qu’il soit monopolisé par les mêmes individus, les députés étaient élus pour trois ans, et la chambre renouvelée par tiers chaque année.

Le pouvoir exécutif, lui, était confié au Directoire qui donne son nom au régime. Cinq directeurs étaient choisis par (et parmi) les conseils (la décision revenant aux Anciens sur une liste proposée par les Cinq-Cents). Ils étaient choisis pour cinq ans, un d’entre eux étant remplacé chaque année (les premières fois, ils devaient donc être tirés au sort) ; ceci assurait que l’exécutif serait conforme à la tendance des assemblées, mais les deux pouvoirs devaient également être totalement indépendants. De même, si les Directeurs avaient la haute main sur la nomination des fonctionnaires et parfois de certains élus lors de vacances d’un poste, ils n’avaient aucun droit de regard sur la trésorerie. Pour s’assurer que cet exécutif au pouvoir déjà limité ne représente pas un danger, il lui était également interdit de sortir sur de longues durée du Palais du Luxembourg. Plus encore, un Directeur, après ses cinq ans de mandat, ne pouvait être réélu pendant cinq ans, et les deux ans suivant sa sortie de fonctions, il n’avait pas le droit de quitter le pays, afin qu’il puisse plus facilement rendre des comptes à la nation. Enfin, pour éviter la création de dynasties politiques, il était interdit que deux membres d’une même famille siègent ensemble au Directoire.

Un costume distinctif fut conçu pour les Directeurs. Les couleurs nationales y prédominent évidemment, ainsi que l’inspiration de l’Antiquité.

C’est donc un exécutif extrêmement restreint qui fut conçu ici, et ses interactions avec le pouvoir législatif étaient inexistantes : rien ne fut conçu pour arbitrer une situation de conflit entre les deux pouvoirs, ce qui pouvait assez logiquement conduire à des blocages. De plus, le pouvoir était amené à être renouvelé tous les ans, en partie seulement (un tiers du législatif, un cinquième de l’exécutif). Ceci aurait dû assurer un garde-fou à la fois contre le monopole du pouvoir et contre l’instabilité politique mais, comme on le verra, les effets furent vite inverses : pour peu que les tendances politiques changent vite, le pays pouvait devenir rapidement ingouvernable…

 

Démarrage difficile

Ce nouveau régime devait donc « terminer la Révolution », selon les termes mêmes de ses créateurs. La terminer, mais pas en renier les principes de base, notamment la République. Or, à l’extrême droite, une partie des royalistes voyaient dans la constitution de l’an III un outil bien utile pour prendre le pouvoir par les urnes. Petit à petit, ils gagneraient une majorité, infiltreraient l’exécutif et, finalement, mettraient en place une restauration. Les républicains modérés sentaient venir le problème, et eurent une solution : le décret des deux tiers.

Il s’agissait tout simplement de décider que, lors des élections de fin octobre 1795 deux tiers des élus seraient forcément issus de la Convention, assurant ainsi une stabilité. La Convention étant elle-même, structurellement, très peu royaliste, ceci assurerait que la république reste républicaine même si les royalistes remportaient les élections du tiers restant. On s’en doute, quelles qu’aient été les manières de le justifier, ce décret fut perçu à juste titre comme une grossière manipulation électorale. S’il fut approuvé par la Convention en même temps que la Constitution, le 22 août 1795, il n’était pas du tout au goût des royalistes. Ceci entraîna, peu avant les élections, l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire (5 octobre 1795) : plus de vingt-mille personnes ont alors pris d’assaut la Convention, dont la défense fut confiée à Barras, qui compta ce jour-là sur l’aide de l’artillerie de Bonaparte. Plusieurs centaines de royalistes furent tués par la mitraille, ce qui contribua à faire entrer ce jour dans la mémoire royaliste (et à créer dans ce milieu une réputation de massacreur à Bonaparte).

L’échec de l’assaut royaliste sur la Convention en vendémiaire (octobre 1795) est resté un temps fort dans la mémoire des monarchistes.

Les royalistes parisiens matés, les élections se tinrent normalement… mais les résultats ne furent pas ceux attendus. Impossible d’obtenir les 500 conventionnels désirés : plus de cent manquaient à l’appel et durent être choisis par leurs collègues. Il est très difficile de tirer des chiffrages précis de l’assemblée élue, tant les groupes politiques sont fluctuants. Reste que les élections furent un échec pour les constitutionnels (dans toute leur diversité), qui obtenaient leur majorité grâce au décret des deux-tiers ; si la Montagne était totalement laminée (moins de 70 députés), les royalistes (toutes tendances confondues) étaient plus de 160. Il fallait encore ajouter la masse des députés indécis, à l’avis très fluctuant. Tout était encore possible, politiquement parlant, et le désastre était tel pour les modérés que Tallien proposa – sans succès – de refaire les élections. Le choix du Directoire reflète ces tendances. Cinq directeurs furent choisis en premier lieu : Barras, La Révelière-Lépaux, Reubell, Letourneur et Sieyès. Ce dernier refusa de siéger, car il souhaitait un exécutif plus fort, et fut remplacé par Carnot, l’ancien du Comité de salut public. Carnot et Letourneur incarnaient une tendance assez droitière par rapport à la nouvelle majorité, tandis que les trois autres incarnaient totalement l’esprit du régime. Si tous s’accordaient sur les grandes valeurs qu’ils souhaitaient défendre, leur gouvernement n’allait pas pour autant connaître de temps extrêmement faciles.

 

Le Directoire face à la crise économique et financière

Les débuts du Directoire furent marqués par l’importance croissante de la crise financière, notamment due à la perte de valeur de l’assignat. Celui-ci ne valant presque plus rien, les prix explosaient désormais tandis que les salaires peinaient à les suivre : même multipliés par 30 par rapport à ce qu’ils étaient en 1790, comme tenta de l’imposer une mesure, ils ne pouvaient suivre l’inflation. Cet assignat, on s’en doute, était donc la cible de nombreuses colère, et il fut abandonné le 19 février 1796, alors que 45 milliards étaient en circulation : en public, les planches servant à l’impression furent brisées. De nouvelles tentatives de monnaie papier furent également lancées dans les mois qui suivirent, par crainte que le retour à une monnaie uniquement métallique n’aggrave la situation, mais elles furent également des échecs. La monnaie était donc extrêmement instable sur cette période, et les liquidités manquaient.

Et il y avait la dette, cette dette qui posait déjà problème avant la Révolution et qui continuait à s’accroître, la guerre et les troubles internes aidant. En septembre 1797, le gouvernement finit par avoir recours à la technique fort discutable du « tiers consolidé » : un tiers de la dette serait inscrit au grand livre de la dette et remboursé effectivement tandis que le reste était payé en bons qui perdirent très rapidement en valeur. Dans les faits, l’État faisait banqueroute des deux tiers de sa dette, ce qui contribua à valoir au Directoire sa mauvaise réputation en matière financière. Cette réputation fut encore assombrie par la propagande bonapartiste pendant le Consulat… Consulat qui bénéficia pourtant de cet assainissement des finances pour lesquels le Directoire avait fait le « sale boulot ».

On reviendra dans l’épisode suivant sur les aspects plus concrets de cette vie économique. De façon générale, libéralisée le plus totalement possible, l’économie creusa fortement les inégalités : des fortunes se firent par la spéculation, et se défirent tout aussi vite, tandis que les conditions de vie des plus pauvres empiraient. Plus largement les finances de l’État restaient extrêmement précaires : la guerre devenait donc le principal moyen de remplir les caisses, ce qui ne pouvait que renforcer l’ascendant de certains généraux dont les campagnes rapportaient, en premier lieu desquels Bonaparte.

 

Babeuf et la Conjuration des Égaux

On s’en doute, dans Paris qui subissait le difficile hiver 1795-1796, les critiques du Directoire pouvaient aisément circuler à sa gauche. Ceci était d’autant plus vrai que, pour enrayer la poussée royaliste, les républicains modérés avaient pris des mesures favorables à la gauche jacobine qui, ainsi, put reprendre de l’ampleur. Le club du Panthéon devint ainsi le lieu de rassemblement de la gauche républicaine dans toute sa diversité, de ceux qui réclamaient un retour à la constitution de l’an I à ceux qui acceptaient de s’accommoder avec le nouveau régime. Au sein de ce club, un orateur se distinguait, qui désirait l’union de la gauche : Gracchus Babeuf. Cet ancien montagnard avait déjà fait parler de lui après thermidor en condamnant fermement la Terreur et en accusant Robespierre et Carrier d’avoir voulu commettre un « populicide ». Il reconnaissait depuis son erreur, voyant les conséquences de la politique menée depuis. Babeuf était en effet un radical qui prônait alors des mesures quasi-inédites durant la Révolution : propriété des terres par l’État, qui les redistribuerait aux agriculteurs, redistribution de la production, égalité aussi parfaite que possible, démocratie directe… Ce n’est pas pour rien que Babeuf fut ensuite vu par Engels et Marx comme un précurseur du communisme : sa pensée eut une très forte influence sur l’extrême gauche du début du XIXe siècle.

Babeuf est souvent vu comme un précurseur du communisme. Il avait pris le prénom de Gracchus en hommage aux deux hommes politiques romains du même nom qui avaient tenté d’instaurer à Rome une loi agraire. Pour eux comme pour lui, ça c’est mal fini…

Or, de telles revendications déplaisaient fortement au sein du Directoire. Le club du Panthéon avait été toléré tant qu’il restait modéré ; il devenait désormais dangereux. Bonaparte eut ordre des Directeurs de fermer le club, ce qu’il fit fin février 1796. Désormais, Babeuf et ses proches étaient rejetés dans la clandestinité et s’organisèrent, mettant en place ce qui est retenu comme la « Conjuration des Égaux ». Le mouvement fut très bien structuré, reposait sur des bases théoriques solides, mais surestimait grandement ses forces (les 17 000 hommes que les Égaux pensaient avoir sur Paris formaient une estimation bien optimiste). Face à eux, au sein du Directoire, Barras adopta une position attentiste : le danger semblait bien dérisoire comparé aux royalistes. Mais Carnot sut motiver ses collègues pour entraîner une répression franche du mouvement. Ceci commença par la fin de la légion de police, soupçonnée de complaisance. Finalement, en mai, plusieurs leaders furent arrêtés dont Babeuf. Leur procès dura plus d’un an, après quoi Babeuf et Darthé furent exécutés, tandis que les autres étaient libérés (certains, comme Buonarroti, continuèrent à alimenter des courants révolutionnaires pendant plusieurs décennies). Dans les faits, cette conjuration n’avait jamais été une réelle menace : elle était venue d’une petite frange capable de théoriser fortement ses convictions, d’une élite militante, qui n’avait pas su pour autant attirer à elle les masses… De ce point de vue aussi, le mouvement babouviste était précurseur d’une certaine tendance.

 

Les élections de l’an V et la victoire royaliste

Montée en épingle, la « menace babouviste » avait cependant entraîné un mouvement de balancier dans les forces politiques. La « peur du rouge » entraîna une montée de la droite royaliste, pendant que la gauche était à nouveau réprimée.  Le rapprochement entre les royalistes et le pouvoir fut loin d’être total, mais, à l’inverse, fin 1796, alors que le premier renouvellement du corps législatif approchait, de nombreux jacobins amnistiés furent interdits de fonctions officielles. La gauche partait donc en extrême difficulté vers les élections. À l’inverse, les royalistes reprenaient confiance. Ils avaient dans leur rang un général célèbre, Pichegru, qui faisait tout pour que le conflit contre les puissances étrangères s’enlise. Soupçonné de trahison, il fut rappelé à Paris et démis de son commandement, mais restait très populaire auprès de la droit. Bref, les élections de mars-avril 1797 s’annonçaient intéressantes.

Bien que divisés, les royalistes s’unirent en effet pour la circonstance afin d’obtenir une tendance assez nette dans les corps législatifs. Vantant l’ordre face à l’anarchie (et utilisant la conjuration des Égaux en ce sens), ils partaient d’autant plus gagnants que le Directoire, notamment autour des « triumvirs » républicains (Barras, La Révellière-Lépaux et Reubell), diffusait maladroitement sa propagande républicaine et prenaient des mesures pour que le résultat des élections soit en leur faveur, ce qui ne fit qu’attiser plus encore les oppositions. Au final, la très grande majorité du tiers de députés renouvelé était royaliste, toute tendance confondues. L’échec pour le Directoire était total, d’autant que ces nouveaux royalistes s’ajoutaient à ceux déjà présents, et à bon nombre de députés très indécis et prêts au compromis.

Pichegru, général auréolé de gloire mais également connu pour sa traîtrise en faveur des royalistes fut malgré tout élu et présida les Cinq-Cents.

Au sein du Directoire, si le triumvirat envisageait d’ores et déjà un coup de force, Carnot et Letourneur y étaient opposés. Ce dernier fut remplacé par Barthélémy, royaliste notoire. L’équilibre était fragile, mais l’exécutif restait républicain. Au Conseil des Cinq-Cents, les choses furent plus flagrantes : la présidence revint en effet à Pichegru, le fameux général royaliste. Cependant, les royalistes n’étaient pas encore tout puissants, et restaient divisés sur leur objectif à long terme. Pichegru lui-même restait indécis. Ils décidèrent donc de temporiser un an de plus, attendant le prochain renouvellement par tiers pour accroître encore leur majorité. Dans l’attente, cependant, ils firent passer des lois favorables aux émigrés et au clergé, peu au goût des républicains. Mais au sein du Directoire, Barras, La Révellière-Lépaux et Reubell préparaient leur riposte.

 

Fructidor : le coup de force venu du centre

L’exécutif était en effet divisé sur de nombreuses questions. Carnot était depuis le départ bien plus à droite que les trois « triumvirs ». Sur la question de la guerre, également, il se distinguait. Désormais attiré par la droite, voire le royalisme, il prônait une paix rapide, quand Reubell tenait à la conquête des « frontières naturelles » le long de la rive droite du Rhin, idée chère à son cœur d’Alsacien. L’arrivée de Barthélémy, aux orientations royalistes assez claires, ne pouvait qu’accroître les divisions. De plus, les triumvirs pouvaient compter sur des armées fermement républicaines (à l’exception de l’armée du Rhin, de Moreau, biberonnée à la propagande royaliste). Hoche, notamment, prit sur lui d’approcher ses troupes de Paris, ce qui était illégal. Bonaparte, depuis l’Italie annonça son intention de remonter sur la capitale si un basculement royaliste devait survenir. Les pièces se mettaient alors en place. Du côté royaliste, le club de Clichy qui leur servait de point de ralliement tenta une opération contre les triumvirs, sans succès.

En réponse, ceux-ci passèrent à l’action, le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) : Paris fut cernée par les troupes, et les conseils envahis. Les députés votèrent l’arrestation de plusieurs dizaines d’entre-eux (dont Pichegru), ainsi que de journalistes royalistes, et même du Directeur Barthélémy. Carnot put, quant à lui, échapper à la répression, ses collègues l’ayant prévenu à l’avance ; mais il fut contraint à l’exil. Deux places étaient vacantes au sein de l’exécutif. Quant aux conseils, ils furent épurés de près de deux-cent députés royalistes, remplacés par leurs adversaires défaits. L’opération fut un succès : la propagande insista sur le fait que le sang n’avait pas coulé, et les Jacobins approuvèrent le mouvement. Mais la rupture était nette, au point que l’on parle désormais parfois de « Second Directoire » pour la période qui suit : en ayant recours à ce « coup d’État de Fructidor », en effet, les triumvirs reconnaissaient que le régime qu’ils défendaient n’était pas viable. Sur le long terme, l’action s’annonçait désastreuse, même si, en apparence, la République était sauvée.

Les temps qui suivirent furent ceux de la « terreur fructidorienne ». Peu de guillotine ici, en réalité : ce fut ici avant tout une épuration administrative, nombre de fonctionnaires soupçonnés de royalisme étant évincés, des sociétés et journaux étant fermés, etc. Deux nouveaux Directeurs furent nommés : François de Neufchâteau et Merlin de Douai. Tous deux étaient modérés, mais le nom de Merlin de Douai, en particulier, sonnait fortement républicain : il avait contribué à la rédaction de la loi des suspects.

Une nouvelle période s’ouvrait, avec une République modérée désormais aux abois entre d’une part les royalistes à sa droite, et d’autre part les néojacobins à sa gauche. Un tel cocktail accompagné d’élections annuelles ne peut qu’annoncer des événements hauts en couleur. De plus, avec fructidor, l’armée avait joué un grand rôle, avec des généraux au rôle politique désormais important : si le royaliste Pichegru était désormais hors-service, Hoche et Bonaparte avaient pour leur part fait la preuve de leur importance pour le pouvoir. Une importance de plus en plus encombrante, comme on le verra au début de l’épisode précédent à travers la campagne d’Italie.

 

Pour aller plus loin

Une plus large bibliographie accompagnera la fin de cette série sur la Révolution. Le livre de Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815) chez Belin (2009) est une belle somme sur toute la période, illustrée, accompagnée de textes historiques et même d’une partie sur l’historiographie de la période. Le volume sur la Révolution est, qui plus est, très accessible.

Pour un ouvrage plus synthétique, La Révolution française de Jean-Paul Bertaud (Perrin, 1989) reste également une très bonne initiation à la période. Enfin, plus complexe mais tellement plus audacieux, la Nouvelle histoire de la Révolution française de Jean Clément Martin (Perrin, 2012) est une somme très à jour qui se permet par ailleurs de démolir quelques clichés. Sur les parcours individuels de nombreux autres personnages, le Dictionnaire des Révolutionnaires français de Pierre Brasme (CNRS, 2014) peut aider à apporter de la nuance à des représentations souvent trop schématiques, de même que le Dictionnaire historique de la Révolution française dirigé par Albert Soboul (PUF, 1989).

Sur le Directoire lui-même, les ouvrages sont anciens : La République bourgeoise de Denis Woronoff (Seuil, 1972) offre une bonne introduction. La France sous le Directoire de Georges Lefebvre (cours donné à la Sorbonne en 1943, publié en version annotée par Jean-René Suratteau, 1984, Éditons sociales Messidor) est beaucoup plus dense et, même ancien, il reste une grande référence. De même, La vie quotidienne en France sous le Directoire de Jacques Godechot (Hachette, 1977), reste un classique.

4 commentaires sur “Les débuts du Directoire (mai 1795-septembre 1797)

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  1. Bonjour,
    j’aime beaucoup à la fois les vidéos et les textes.
    Par contre êtes vous sur de la référence du livre « la nouvelle histoire… de JC Martin Perrin 2012 »?

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