Le général Boulanger : premier « ni de gauche, ni de droite ? »

De plus en plus de politiciens tente de se présenter comme symboles du « renouveau » en brouillant le fameux « clivage gauche-droite » ; d’Emmanuel Macron (ni de gauche, ni de droite, mais quand même de droite) à François Asselineau (ni de gauche, ni de droite, mais pas franchement au centre non plus), en passant par les franges de l’échiquier qui tentent de moins en moins discrètement de séduire leurs opposées… Est-ce à dire que « gauche » et « droite » sont des notions dépassées et que se présenter comme n’appartenant ni à l’une ni à l’autre serait novateur ? Eh bien, en réalité, l’expérience n’a rien d’inédite : on retrouve tout cela dans l’histoire, bien peu connue du grand public, du général Georges Boulanger, à la fin du XIXe siècle.

Militaire progressivement embarqué en politique, coqueluche des républicains radicaux également financé par les royalistes et les bonapartistes, le général Boulanger fut en effet à l’origine d’un phénomène étonnant, préfigurant en bien des choses nos campagnes actuelles. S’il est hors de question de calquer son histoire sur les événements présents (la Troisième République des années 1880 n’est pas la Cinquième des années 2010), cette affaire peut malgré tout nous apporter beaucoup en compréhension.

 

La Troisième République, un régime inachevé ?

Comme cela a déjà un peu été évoqué quand on a parlé de la naissance du Sénat, la Troisième République a tout du régime conçu dans l’urgence, et qui a donc laissé un sentiment d’inachevé dans ses premières décennies. Si nous-mêmes savons qu’elle a duré 70 ans, ce qui en fait encore à l’heure actuelle la plus durable de nos cinq républiques, ceux qui l’ont mise en place ne savaient pas qu’elle durerait aussi longtemps. Tout pouvait même leur laisser penser le contraire. Née de la guerre désastreuse liée à la Prusse par Napoléon III en 1870, la Troisième République se retrouva aussitôt ou presque dans une position difficile : les élections de 1871 donnèrent en effet une large majorité aux monarchistes, qui avaient fait campagne pour la paix. Mais ceux-ci, divisés en deux courants, ne parvenaient à se mettre d’accord sur le prétendant à placer sur le trône, et durent temporiser. Ceci aboutit à la mise en place, en 1875, des lois constitutionnelles qui élaboraient des institutions conçues par les républicains modérés et les royalistes orléanistes les plus prompts au compromis. Le régime était conçu pour servir les intérêts des conservateurs, comme en témoignent la fonction initialement très forte du Président de la République (rapidement rabaissée dans l’usage), et la présence d’un très puissant Sénat.

Ce régime, nombreux étaient ceux qui ne s’en satisfaisaient pas. Les républicains modérés dominaient les chambres et la présidence depuis 1879, mais ceux qui se trouvaient à leur gauche, les radicaux, aspiraient à de profondes modifications du régime (en particulier la suppression du Sénat bien attendue). À l’inverse, à droite, monarchistes et bonapartistes étaient loin d’avoir disparu et espéraient encore voir le régime s’effondrer. Restaient donc ces fameux républicains modérés, coincés entre deux blocs : on les nomma rapidement « opportunistes », le terme pouvant avoir une connotation plus ou moins péjorative : c’était ceux qui attendaient le moment opportun pour établir les réformes à connotation très républicaine, par peur de brusquer l’électorat, notamment campagnard, qui n’était pas encore acquis au régime.

Cette République « opportuniste » était notamment celle de Jules Ferry, à la tête du gouvernement à plusieurs reprises au début des années 1880, et auteur à la même époque de sa grande législation sur l’éducation, qui était également un nouveau pas vers la laïcisation du pays, que les radicaux souhaitaient rapide. En revanche, les gouvernements opportunistes se souciaient peu des questions sociales, au grand dam de leur gauche qui se sentait dépossédée des idéaux républicains. La question sociale, notamment ouvrière, devenait cruciale tandis que le socialisme, encore très divisé, commençait son implantation, et que des grèves d’ampleur éclataient.

Jules Ferry était un des hommes forts de la république modérée des années 1880.

La déception croissait à mesure que les gouvernements s’enchaînaient et Ferry lui-même tomba en 1885 à cause de la question coloniale, sa politique en Indochine ayant notamment été dénoncée par le « tombeur de ministères » qu’était alors le radical Clemenceau. Instabilité ministérielle, impression de faiblesse du gouvernement, remontée des conservateurs au parlement : l’impression était alors que le régime était à bout de souffle, et nombreux étaient ceux qui sentaient venir la fin de la Troisième République, « au bout du rouleau ».

Dans ce climat tendu, les modérés tentèrent un rapprochement avec les radicaux. C’est dans ce contexte que Clemenceau parvint à obtenir l’entrée au gouvernement d’un de ces camarades de lycée, le populaire général Georges Boulanger, comme gage donné aux radicaux. En janvier 1886, le général Boulanger devenait ainsi ministre de la guerre du gouvernement Freycinet (III).

 

Boulanger, le général devenu ministre de la guerre

J’ai souvent eu l’occasion de dire ici que les personnages n’étaient pas l’axe central de mes analyses, tant importent à mes yeux avant tout le rôle des structures, des phénomènes globaux, bien plus que les parcours individuels. Mais dans le cas de Boulanger, ce parcours est important, non pas pour tenter de « psychanalyser » l’individu, mais parce que son image fut soigneusement élaborée et utilisée durant ces quelques années dans un véritable culte du chef qu’il convient ici d’analyser.

Cette carte postale promotionnelle représente Boulanger en grand uniforme, insistant sur le panache du gradé militaire.

 

Né en 1837, la cinquantaine, Georges Boulanger était alors un général apprécié qui s’était illustré au cours de plusieurs campagnes et était connu pour son engagement radical. Blessé durant la répression de la Commune, il n’était pas trop sali par cette dernière, contrairement à d’autres gradés de la même époque. Populaire à gauche, il s’était également attiré bien des sympathies dans l’armée, qu’il avait déjà contribué à moderniser alors qu’il était directeur de l’infanterie. Ministre, il poursuivit ses réformes populaires : introduction du révolutionnaire fusil Lebel, amélioration nette des conditions de vie des soldats, notamment en leur permettant le port de la barbe, en rendant les repas plus agréables… Son positionnement à gauche s’illustra lorsqu’il raya des cadres le duc d’Aumale, prétendant royaliste au trône de France, ou encore lorsqu’il proposa de supprimer l’exemption de service militaire pour les séminaristes (« les curés, sacs au dos ! », disait-il).

Il faut encore ajouter la séduction opérée à gauche lorsqu’il déclara, à l’occasion de la grève de Decazeville, que l’armée n’était pas envoyée là-bas pour servir la compagnie minière et que, peut-être, ses soldats partageaient au moment où il parlait leur repas avec les mineurs. Plus encore, il sut jouer sur la fibre patriotique, faisant repeindre les guérites en tricolore et relançant le principe des revues militaires lors du défilé du 14 juillet 1886. Sa propre prestation fit sensation, l’homme étant célébré dans des dessins et chansons populaires. À côté de Freyssinet, chef du gouvernement surnommé « la souris grise » pour sa discrétion, Boulanger détonnait.

Les parades de Boulanger à cheval, suscitant l’adhésion populaire, lui valent ici d’être caricaturé en « centaure sans tort », tenant le gourdin du suffrage universel et écrasant Jules Ferry de son crottin.

Peu à peu, la partie de la gauche qui n’avait pas digéré la défaite de 1870 et espérait une revanche se prit d’adulation pour lui. Lui-même incarnait de façon particulièrement tapageuse cet esprit de revanche. Sans même avoir prévenu sa hiérarchie, il avait élaboré tout un réseau d’espions près de la frontière allemande ce qui déboucha, en avril, sur l’affaire « Schnaebelé » : Guillaume Schnaebelé, l’un de ces agents, fut arrêté par des Allemands dans un contexte trouble qui mena à un incident diplomatique. Au sein du gouvernement, la situation était tendue : le président Grévy et bien d’autres étaient favorables à la paix, mais Boulanger, lui, parlait déjà ultimatums et mobilisation générale. Si, contrairement à ce qui a été fantasmé par la suite, la guerre ne fut probablement pas un réel danger sur le moment, la tension fut néanmoins palpable. Surtout, cet incident renforça l’idée que Boulanger, décidément très populaire et trop indépendant, pouvait devenir gênant, y compris pour ses amis radicaux.

 

La naissance du Boulangisme

Mi-mai, un mois à peine après l’affaire, un nouveau gouvernement fut formé, sans Boulanger. Henri Rochefort, populaire directeur de L’Intransigeant, publia rapidement un appel à voter pour le général lors d’une élection législative partielle quelques jours plus tard. Boulanger lui-même ne s’était pas présenté : étant militaire, il n’en avait à vrai dire pas le droit. Pourtant, pas moins de 38 000 personnes votèrent pour lui. Le geste était fort symbolique, et fit peur en haut lieu : par sécurité, Boulanger fut muté à Clermont-Ferrand, afin de ne pas continuer à exciter la population parisienne. Son départ, en juillet, fut l’occasion d’une grande manifestation populaire : Boulanger séduisait, et sa base militante parisienne était avant tout formée des classes populaires militant à l’extrême gauche, qui espéraient une république enfin sociale.

L’envoi de Boulanger en Auvergne aurait pu marquer la fin du phénomène, si la République n’avait pas été ébranlée par un scandale qui poussa le président Grévy à la démission. Il fut remplacé par le terne Sadi Carnot, qui n’incarnait pas un réel changement : l’opposition au régime n’en devint que plus forte. Autour de Boulanger se forma un parti « national », dont le mot d’ordre était simple et vague : « Dissolution, Constituante, Révision ». Si, au départ, l’essentiel de l’état-major de ce parti était de gauche, des soutiens plus curieux vinrent par la suite. Ainsi, dès janvier 1888, une entrevue secrète avec le prince Napoléon-Jérôme Bonaparte lui apportait le soutien d’une partie du mouvement bonapartiste, attiré par la possibilité du retour d’un homme fort au pouvoir.

Dans cette caricature boulangiste, Boulanger et ses troupes partent en bataille contre les « opportunistes » (auxquels sont également mêlés les radicaux de Clemenceau), symboles de la corruption dénoncée du régime.

Boulanger fut à nouveau présenté à une élection partielle, cette fois-ci comme bonapartiste, sans s’être présenté lui-même. La sanction fut immédiate : le gouvernement l’exclut de l’armée. C’était, en réalité, le plus beau cadeau à lui faire : il était désormais éligible et allait pouvoir faire campagne ouvertement, avec le soutien d’un de ses proches, Arthur Dillon, qui avait appris aux États-Unis à mener une campagne moderne à grand renforts de communication et de produits dérivés.

Le rouleau compresseur est lancé : en Dordogne et dans le Nord, Boulanger remporte les élections, grâce aux voix ouvrières et bonapartistes. Entré à la Chambre, il s’illustre dès son deuxième jour, le 13 juillet, en provoquant le président du conseil Charles Floquet en duel. C’est le vieux ministre qui battit le militaire, lui faisant perdre un peu de son aura. Malgré tout, Boulanger poursuivit son ascension : durant l’été, il démissionna de son mandat pour se représenter à de nouvelles élections partielles, et engrangea de nouvelles victoires. Les classes populaires votaient pour lui, mais il put également parfois bénéficier des voix conservatrices. Boulanger, en effet, commençait à séduire les royalistes qui voyaient en lui un moyen de mettre à terre la République. Cette alliance que les deux bords jugeaient temporaire et contre-nature permit au général d’obtenir des fonds secrets de la part de grandes figures monarchistes…

Cette peinture de Jean Eugène Bulland représente ici un militaire bienveillant venant faire la promotion du général Boulanger chez une famille.

 

Apogée et hésitations

Vint, enfin, l’heure de gloire, en janvier 1889, avec une élection partielle à Paris. Boulanger faisait face au radical Édouard Jacques, devenu de fait candidat des républicains, et au socialiste Boulé (probablement sympathisant boulangiste). Jacques, président du conseil général de la Seine, semblait une valeur sûre, mais Boulanger l’écrasa avec 244 000 voix contre 160 000. Selon une partie des cadres boulangistes de l’époque, Dillon et Rochefort, la prise de l’Élysée semblait possible. Un coup d’État aurait été envisagé pour profiter de la liesse populaire et renverser le pouvoir, mais Boulanger aurait refusé, certains émettant comme hypothèse qu’il n’aurait pas voulu effrayer sa maîtresse. Il semble en réalité que ce coup d’État soit plutôt un fantasme, après-coup, des soutiens de Boulanger. Républicain, celui-ci espérait prendre le pouvoir par la voie légale et comptait sur les élections législatives d’octobre 1889 pour asseoir définitivement sa légitimité.

La campagne de Boulanger se focalisait avant tout sur la volonté d’en finir avec le régime pour en construire un nouveau mal défini.

En cette fin janvier 1889, le Boulangisme était au sommet, mais les premières fissures apparaissaient. Nombre de radicaux, à commencer par Clemenceau, l’avaient déjà quitté, craignant ce culte du chef qui rappelait de mauvais souvenirs. Surtout, le mouvement était divers : comment réellement unir le vote conservateur opposé à la République, et le vote populaire parisien, au contraire désireux d’une République plus progressiste ? Le mot d’ordre du parti avait l’avantage d’être vague, trop vague en réalité. Il reste en effet difficile de déterminer ce qu’aurait réellement fait Boulanger au pouvoir. De plus, l’équilibre était précaire : le secret du financement royaliste commençait à s’éventer, choquant une partie de la gauche du mouvement. Quant au soutien conservateur, ce n’était qu’une fragile alliance de circonstance… Dans certaines régions, d’ailleurs, l’alliance ne suivait pas, et Boulanger essuya également quelques défaites électorales au cours de sa campagne.

En face, enfin, l’opposition républicaine se préparait.

 

Le premier front républicain ?

Si les républicains modérés ne l’avaient jamais aimé, une bonne part des radicaux commençait également à se méfier de Boulanger, Clemenceau en tête. Face au danger, ils s’unirent. Depuis 1888, les réseaux républicains avaient commencé à s’activer, notamment par le biais de certaines loges maçonniques. Une Société des droits de l’Homme leur servit également de point de ralliement. Certains points de division disparurent aussi : plus question pour les radicaux de modifier les lois constitutionnelles : ces lois, il fallait au contraire les défendre contre le nouveau danger. La loi électorale fut en revanche modifiée : on passa du scrutin de liste, mis en place par les républicains en 1885, au scrutin d’arrondissement, moins favorable au boulangisme. C’était un retour à un système qui avait beaucoup été dénoncé par les républicains eux-mêmes, mais l’urgence avait fait disparaître leurs réticences. De plus, la suppression des candidatures multiples devait également entraver Boulanger : celui-ci ne pourrait désormais pas se présenter partout. Son mouvement allait devoir recourir à d’autres grandes figures… figures dont il ne disposait pas.

De surcroît, le ministre de l’intérieur, Ernest Constans, s’engagea dans une forte lutte contre Boulanger, allant jusqu’à lui laisser craindre une arrestation. Effrayé, le général quitta le pays, suscitant le désarroi parmi ses partisans : difficile de croire à un homme providentiel lorsque celui-ci fuit pour des rumeurs. Peu après, la Haute Cour de Justice condamna Boulanger et ses deux plus importants partisans, Dillon et Rochefort, à la déportation dans une enceinte fortifiée s’ils remettaient les pieds en France. Le motif invoqué était faible, pour le moins : ce simulacre de procès avait pour but avoué d’éliminer un danger pour la République, mais la chose ne choqua pas réellement l’opinion.

En effet, Boulanger était déjà – en partie – oublié. 1889 marquait le centenaire de la Révolution française, l’Exposition universelle, la Tour Eiffel, un ensemble de célébrations républicaines qui galvanisèrent le pays. À cela s’ajoutaient les voyages du président Carnot à travers la France pour contrer la propagande boulangiste : les campagnes restaient acquises à la République. À l’inverse, le fragile équilibre boulangiste s’effondrait : les conservateurs cessèrent de les soutenir en de nombreux endroits où ils pouvaient gagner seuls, ils firent souvent campagne pour des candidats séparés. Le résultat fut désastreux pour les boulangistes qui obtinrent une quarantaine de sièges. Si les villes leur étaient en partie restées fidèles, les campagnes ne suivaient pas du tout le mouvement. Avec cette désillusion, l’épisode boulangiste touchait à sa fin, mais était-il sans conséquences ?

L’Exposition universelle de 1889 est bien connue pour l’inauguration de la Tour Eiffel, mais elle permit aussi d’apaiser les tensions en France.

 

Une aventure sans lendemain ?

Après cette défaite, le boulangisme se poursuivit, en partie. Rapidement, les conservateurs comprirent qu’ils ne tireraient pas leur salut de ce mouvement. En réalité, Boulanger est souvent considéré comme le fossoyeur de la monarchie : après cette tentative ratée, les monarchistes se rallièrent en grand nombre à la République durant la décennie suivante, formant avec les républicains les plus conservateurs l’ancêtre de notre droite.

Boulanger lui-même pouvait continuer à prétendre vouloir revenir sur le devant de la scène, son mouvement prenait l’eau, et lorsque ses rapports étroits avec les monarchistes furent révélés au grand jour, une partie de ses soutiens de gauche le quitta. De plus, sa fuite lui avait définitivement fait perdre beaucoup de partisans, qui ne pouvaient envisager que leur solide leader soit un lâche. Le général se suicida en 1891 en Belgique, sur la tombe de sa maîtresse morte peu avant. Le Boulangisme disparut rapidement.

Le suicide du général Boulanger a contribué à donner une tonalité pathétique à son mouvement politique.

Pourtant, son héritage fut important. Parmi les boulangistes, une partie des déçus de gauche rejoignit finalement le socialisme, qui est devenu au cours des années 1890 et, plus encore, 1900, une force avec laquelle il faudrait compter. D’autres, plus portés sur le caractère nationaliste, se retrouvèrent également dans un antisémitisme anticapitaliste qui était entre autre celui de Drumont, posant les bases de l’extrême-droite du siècle suivant. Le Boulangisme fut il la fin de la tentation bonapartiste/monarchiste ou, au contraire, la naissance d’un fascisme français ? Ce débat, et celui de l’existence d’un mouvement fasciste d’importance en France, a fait rage parmi les historiens et ne sera pas tranché ici.

Ce qui est certain, c’est que le mouvement marqua la vie politique du pays. Les radicaux abandonnèrent ainsi l’idée de modifier les lois constitutionnelles, et se rapprochèrent des modérés, jusqu’à devenir une force de centre-gauche (le parcours de Clemenceau est en cela révélateur). Dans le vide ainsi créé à gauche, les socialistes, puis les communistes, se sont engouffrés, tandis que l’opposition à la  République se liait à un fort antisémitisme. La crise boulangiste était conclue, mais ouvrait le terrain, moins de dix ans plus tard, à de l’affaire Dreyfus.

Le succès de La France Juive de Drumont s’inscrit dans le courant antisémite auquel se joignirent certains Boulangistes.

Malgré son échec, Boulanger a donc totalement reconfiguré la pensée politique à son époque, sans pour autant apporter le progrès social ou la chute de la République espérés par ses différents soutiens. Mais finalement, avec le régime à l’exécutif très fort qu’est la Ve République, le vague projet de Boulanger centré sur la puissance du chef n’a-t-il pas été mis en application ? Dans tous les cas, bien des choses peuvent encore en être apprises.

 

Des leçons encore valables

On ne peut pas purement transposer l’épopée du boulangisme dans le monde politique actuel, même s’il peut être tentant de comparer Boulanger à Macron, Le Pen, Hamon, Asselineau, Fillon ou même Mélenchon qui, à différentes doses, tentent de reprendre sa recette de l’unification des mécontents autour de solutions vendues de façon assez vagues. La technique du « ni gauche ni droite » et sa variante de l’union entre des gens aux idées trop contradictoires pour fonctionner ensemble est en effet aussi efficace dans le climat de campagne électoral qu’elle est vouée à l’échec une fois au pouvoir. Il n’est tout simplement pas possible de ménager la chèvre et le chou et un programme politique réellement novateur et engagé est voué à diviser plus qu’à réunir.

Pourtant, c’est justement la réponse qui fut apportée à l’époque au problème : à l’union des mécontents répondit l’union des républicains, gommant là aussi des différences qui semblaient insurmontables. Les radicaux furent les grands perdants de l’affaire : en abandonnant tout souci de révision constitutionnelle, en modérant leur programme, ils ouvrirent la voie à une nouvelle force à leur gauche : les socialistes. Plus encore, ce premier « front républicain » ne régla aucun des problèmes de départ : l’antiparlementarisme ne cessait de se développer, la question sociale restait dramatiquement ouverte. Le danger « Boulanger » en tant que tel fut bel et bien écarté, mais pas ce qu’il incarnait. Or, aujourd’hui encore, le front républicain est invoqué face à chaque danger, non pas pour en balayer les causes, mais pour repousser l’échéance. On eut ainsi se demander si, aujourd’hui, une union de « la gauche » autour d’Emmanuel Macron serait un rempart réel au Front national sur le long terme… ou si ce ne serait pas le moyen idéal pour continuer à amplifier le problème.

Reste enfin le dernier trait caractéristique de l’épisode : l’engouement autour de l’individu Boulanger. Car, justement, le boulangisme sans Boulanger ne put survivre. Il en est allé de même de l’élan bayrouiste de 2007, et on peut légitimement se demander qui pourrait assurer la succession de Le Pen, Mélenchon, ou Macron, tant leurs mouvements sont liés à leurs personnes (du reste, le NPA et Lutte Ouvrière ont pu s’en rendre compte lors des successions assez désastreuses d’Olivier Besancenot et Arlette Laguiller). Et c’est justement un point intéressant : ce qui était un phénomène nouveau au temps de Boulanger est désormais totalement intégré. Même à gauche, le culte du leader charismatique, du tribun, s’est imposé, et on dénote un comportement de « fans » qui est bien plus religieux que politique… Une fois ôté le leader, le mouvement ne semble plus être grand-chose, ce qui pousse à une personnalisation à outrance. Dans le cas de Boulanger, cela aboutit à un questionnement éternellement irrésolu : le Boulangisme reposait sur l’union de forces incompatibles. S’il avait vaincu, Boulanger aurait dû faire un choix. Que, plus d’un siècle après, les réelles convictions du général restent une énigme devrait nous alerter. Le culte du leader peut aussi nous pousser à élire des gens sur des promesses et des discours, sans grande idée de ce qu’ils pourraient faire au pouvoir…

 

Pour aller plus loin

La bibliographie sur le général Boulanger précisément est très pauvre. Les travaux les plus récents sont deux ouvrages de Jean Garrigues, Le Général Boulanger (1991) et Le Boulangisme (collection Que sais-je ?, 1992). La question du boulangisme a aussi été au cœur d’un grand débat sur la notion de fascisme français, entre Zeev Sternell (dans Ni droite, ni gauche : l’idéologie fasciste en France, 1983), et de nombreux autres historiens, notamment Michel Winock (dans Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, dernière édition augmentée en 2014).

Pour remettre le boulangisme dans son contexte, plusieurs ouvrages sont intéressants : La République imaginée de Vincent Duclert (Belin, 2010) et Le Triomphe de la République (Seuil, 2014) détaillent tous deux la période 1870-1914 et, donc, la naissance de la IIIe République. La Vie politique sous la IIIe République de Jean-Marie Mayeur (Seuil, 1984) est également une référence.

Enfin, pour les personnes désireuses de mieux saisir les suites de la crise boulangiste, l’Histoire politique de l’Affaire Dreyfus, de Bertrand Joly, spécialiste de l’extrême droite française (Fayard, 2014) permet de bien comprendre en quoi l’affaire s’inscrivait dans la continuité des dissensions nées avec le boulangisme.

7 commentaires sur “Le général Boulanger : premier « ni de gauche, ni de droite ? »

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  1. Pourquoi aller chercher le général Boulanger et remonter à la IIIe République, alors que la Ve République offre l’exemple d’un autre général qui prétendait lui aussi transcender les clivages ? Ah ! Il est vrai qu’il a réussi, lui ! Je pourrais démontrer exactement le contraire de ce que tu affirmes : « L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout » disait Valéry. Le cas en est un exemple typique !

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    1. Visiblement, vous n’êtes pas allé au bout de l’article : j’y montre justement que la Ve République est globalement un système dans lequel Boulanger aurait été totalement intégré… Je reprends en cela l’idée exposée par Jean Garrigues dans ses travaux sur le boulangisme. Je ne vois donc pas vraiment en quoi parler de Boulanger serait opposé au fait de parler de De Gaulle : le second s’inscrit dans la continuité du premier, d’une certaine manière…

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      1. Je parlais plutôt de ce qui figure juste en dessous : « la technique du ni droite ni gauche […] est vouée à l’échec une fois au pouvoir ». De Gaulle montre le contraire, c’est tout. La leçon que tu tires de Boulanger est l’exact contraire de celle qu’on peut tirer de De Gaulle. On ne tire aucune leçon du passé car on y trouve tout et son contraire.

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      2. De Gaulle était clairement marqué à droite, et son opposition le savait. Il n’avait pas avec lui des gens qui se disaient très clairement à gauche comme on pouvait le voir avec un Boulanger soutenu par des socialistes et des royalistes en même temps. Du reste, après 68, de Gaulle s’est retrouvé lui aussi en situation de grand écart avec sa majorité, plus conservatrice que ce qu’il voulait ; ce qui a aussi pas mal joué sur son échec l’année suivante. Il n’en reste pas moins que De Gaulle n’avait pas été jusqu’à chercher les communistes ; et que quand il a joué sur les ambiguïtés, comme sur l’Algérie, il a en bonne part pris le retour de bâton. Là aussi, ce n’est pas pour rien qu’il a eu recours au referendum en 1962… Il y avait une légitimité à tenter de retrouver.

        Donc je maintiens, même De Gaulle a dû faire des choix sur les points où il était vague et, de fait, décevoir des gens. Gens qui ont fini par ne plus le soutenir…

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      3. Si tu veux dire que gouverner c’est toujours décevoir, nous sommes d’accord ! Mais il n’y a pas besoin de passer par Boulanger pour cela..

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  2. Concernant l’UPR ils parleront plutôt de « mettre de côté le clivage gauche-droite » (source : https://www.upr.fr/vos-questions-nos-reponses/le_positionnement_politique_de_l_upr/lupr-veut-elle-abolir-le-clivage-droite-gauche )

    Après, oui je préfère que ce soit toi qui parle d’Histoire et que Asselineau ne parle que d’actualités parce que ça tourne presque au « Vercingetorix aurait utilisé l’article 50 pour sortir de l’Empire Romain »…

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