Stéphane, roi de l’audimat

Nous avons déjà évoqué le cas de Stéphane Bern en détail dans un article publié il y a quelques mois. Cependant, face à une production audiovisuelle, il peut être intéressant de développer des arguments dans ce même format afin d’offrir un support plus adapté à ceux qui voudraient expliquer quels sont les problèmes posés par Secrets d’Histoire.

Comme dans l’article précédent (dont les grandes lignes sont reprises par la vidéo), nous n’avons pas voulu chercher à tirer à boulets rouges sur une émission qui ne nous semble pas être une réelle propagande, comme peuvent le dire certains critiques comme Jean-Luc Mélenchon. Nous avons ici voulu montrer que ces failles découlent plutôt de la télévision elle-même qui a tendance, pour des raisons de marketing, à peopliser les sujets, qu’ils soient historiques ou politiques (de façon intéressante, d’ailleurs, cette peoplisation de la politique et acceptée par tous ses acteurs principaux, Mélenchon compris).

Il ne nous a donc pas semblé judicieux de blâmer Bern seul, mais bien de le replacer dans le contexte plus vaste du paysage audiovisuel d’aujourd’hui, et de façon générale, nous posons également la question de ce que peut être, de nos jours, la vulgarisation en histoire. Faut-il se contenter des sujets anecdotiques et attrayants, pour fédérer, ou est-il jouable de creuser des sujets en apparence moins sexys, mais pour aboutir à des réflexions plus poussées ? Avec Vedi Vidi Sensi, nous avons fait ce second pari, qui nous semble favorisé par Internet.

La présence des "historiens réacs" à la télévision est de plus en plus condamnée par les historiens (ici sur le bol du doctorant en histoire Camille Pollet)
La présence des « historiens réacs » à la télévision est de plus en plus condamnée par les historiens (ici sur le blog du doctorant en histoire Camille Pollet)

Nous ne taisons pas cependant les nombreux problèmes posés par Secrets d’Histoire, notamment sa tendance à perpétuer le culte de l’homme providentiel, en se cantonnant à des biographies, mais aussi son ignorance totale de tout ce qui concerne les luttes sociales. Pierre Bourdieu disait que la connaissance de l’histoire sociale apprenait que toutes les conquêtes se sont obtenues après organisation d’un mouvement social (Contre-feux numéro 2, 2001). En occultant cet aspect de l’histoire, l’émission de Stéphane Bern joue donc un rôle politique, bien que cette occultation se fasse probablement avant tout pour des questions d’audimat.

Secrets d’Histoire est donc finalement l’équivalent d’une virée au Club Med ou d’une croisière organisée : certes, nous découvrons le pays, mais nous sommes étroitement guidés et ne voyons qu’une part limitée de la réalité, souvent partielle. Le voyage n’est pas, en soi, désagréable, mais il ne faut pas pour autant s’imaginer avoir découvert le monde grâce à lui. De la même manière, Secrets d’Histoire peut offrir un moment agréable de télévision (pour peu que l’on prenne encore la peine de l’allumer…), mais cette émission ne parle pas réellement de ce qu’est l’Histoire, et est loin d’en révéler les secrets…

Comme la plupart des arguments de la vidéo ont été détaillés dans le précédent article, nous y renvoyons pour plus de précisions. Il est probable que nous réaliserons une suite à cette vidéo prochainement, analysant le cas d’Henri Guillemin, déjà évoqué ici.

Pour aller plus loin

  • Le livre Les Historiens de garde (William Blanc, Christophe Naudin, Aurore Chéry, Inculte, 2013) se penche sur le phénomène des historiens médiatiques à tendance réactionnaires, analysant principalement le cas de Lorànt Deutsch, mais s’attardant aussi sur Franck Ferrand, Patrick Buisson et d’autres. Le cas de Stéphane Bern n’est en revanche que marginalement évoqué, l’animateur étant jugé plus inoffensif, conclusions auxquelles nous souscrivons. Le site associé au livre contient néanmoins un certain nombre de pistes de réflexions intéressantes sur le sujet.
  • Le site de l’association Acrimed, incontournable de la critique des médias, a également produit deux articles sur Secrets d’Histoire : l’un, de Blaise Magnin, analyse les sujets évoqués par l’émission et la façon dont, en se voulant dépolitisée, elle devient involontairement très politique. Le second, de Rémi Lepinay, analyse plus précisément le numéro consacré en 2014 au général De Gaulle, sanctifié comme « le dernier des géants ».
  • Sur les médias en général, le court livre de Pierre Bourdieu Sur la télévision (Liber Raisons d’agir, 1996) lance une réflexion plus générale sur la façon dont la télé s’empare des sujets anodins pour des questions d’audience… et pour éviter de traiter d’autres sujets plus sensibles. Ce livre est l’adaptation d’une conférence visible sur Youtube.
  • Enfin, nous avons préparé cet épisode en nous focalisant en particulier sur l’analyse du Secrets d’Histoire de septembre 2015 consacré à la mort de Louis XIV : pour une vision plus large du bilan du règne, nous conseillons le volume 1629-1715, Les Rois absolus (Hervé Drévillon) de la série « Histoire de France » éditée par Belin en 2011 sous la direction de Joël Cornette, ou le tome 4 de la Nouvelle histoire de la France moderne, La Puissance et la Guerre (1661-1715) de François Lebrun (Points Seuil, 1997).
  • Nous avons également analysé l’épisode « Gatsby et les magnifiques » consacré aux grandes familles de milliardaires américains. La face « sombre » de cette période a été analysée, notamment par Howard Zinn dans sa classique Histoire populaire des États-Unis (Agone, 2002), thématique reprise la même année dans un article du Monde diplomatique spécialement consacré aux « Barons voleurs ».

2 commentaires sur “Stéphane, roi de l’audimat

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  1. Salut
    Tes vidéos sont très intéressantes, par contre je pense que tu es un peu dure avec les historiens car moi qui comme toi je pense s’engage dans le milieu universitaire, je rencontre plus d’historien sympa qui ont le gout de l’explication, que d’historien pompeux qui pète plus haut que leur cul.

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    1. Oh, c’est vraiment très variable, et surtout, ça dépend du niveau où on se situe. Par exemple, dans toutes les universités que j’ai fréquentées, et j’ai eu ce même retour pour d’autres, les profs sont beaucoup moins « hautains » avec les étudiants des années supérieures, jugés « dignes ». Honnêtement, la plupart des séminaires que j’ai fréquentés avaient un caractère assez « autosatisfaction » : je suis toujours déprimé d’y voir, trop souvent, des salles vides (comprendre « excepté ceux qui sont obligés de venir, s’il y en a ») et des intervenants qui sont très souvent de très mauvais orateurs qui parlent pendant que les suivants consultent leurs mails, puis inversement… Mais je suis certainement assez désabusé sur ce terrain, et il n’en reste pas moins qu’en effet, certains, HEUREUSEMENT, d’ailleurs, font un excellent travail de mise à disposition du public. Je les trouve juste trop rares…

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