L’éphémère premier retour des Bourbons

Comme on l’a vu, en 1814, le retour sur le trône des Bourbons n’allait pas de soi, et ne faisait l’unanimité ni en France, ni à l’étranger. Louis XVIII et son entourage ont donc dû manœuvrer pour récupérer le trône perdu plus de vingt ans auparavant, et ce n’était là qu’une première étape. Loin d’être un retour à l’Ancien régime, la Restauration devait faire la synthèse entre la monarchie et certains acquis de la Révolution trop ancrés pour être rejetés. Entre désir de revanche et aspiration au consensus, la Première restauration tenta donc de trouver un équilibre fragile, illustré par sa Charte. Bien vite, pourtant, la paix tant attendue ne s’installa pas…

 

Le retour du roi

En exil depuis qu’il avait fui la France le 21 juin 1791 (en même temps que la tentative avortée de son aîné), le jeune frère de Louis XVI, qui se fait appeler Louis XVIII depuis la mort de neveu, a parcouru l’Europe de refuge en refuge au gré des aléas politiques et diplomatiques du moment. Invité souvent indésiré, passant des différentes principautés allemandes à la Russie avant de s’installer finalement au Royaume-Uni, le prétendant des Bourbons n’est donc pas un choix évident pour les Alliés, divisés sur la piste à suivre. En une vingtaine d’années, et alors que bien peu à part lui croyaient à sa cause, il a fait évoluer sa théorie politique : son royalisme intransigeant qui le poussait à désirer un pur retour à la situation d’avant 1789 s’est peu à peu transformé, l’homme étant un fin politique bien conscient que des concessions seraient nécessaires à son retour sur le trône. Reste à assurer que celui-ci se produise, et la défaite des armées napoléoniennes lui fournit plusieurs atouts, à commencer par un de poids : son retour garantirait aux alliés que la France restera pacifique et apaisée. Cette garantie de paix n’est pas des moindres dans une Europe qui n’a que trop souffert des guerres napoléoniennes. Il faut désormais montrer aux alliés que la solution bourbonienne sera acceptée par les Français.

De longue date, déjà, les réseaux royalistes travaillaient l’opinion en capitalisant sur l’opposition à l’Empire et à ses guerres. La société secrète des Chevaliers de la foi œuvre depuis 1810 pour défendre un retour à une monarchie particulièrement réactionnaire. Cependant, les quelques tentatives pour pousser plus loin le mouvement ont été maîtrisées par les pouvoirs publics. Dès la fin du mois de janvier 1814, les Bourbons passent donc à l’action. Si le comte de Provence et prétendant au trône, âgé et en mauvaise santé, ne peut pas se lancer lui-même dans des aventures incertaines, son frère, le comte d’Artois, et ses neveux, les ducs d’Angoulême et de Berry, partent en éclaireurs auprès des armées alliées, qui ne leur font pourtant pas grand accueil. De premiers signes montrent pourtant, dans le sud-ouest, que les partisans de la cause royaliste commencent à se manifester : le 12 février, le maire de Saint-Jean-de-Luz se prononce ainsi pour la restauration, et surtout, le 12 mars, la ville de Bordeaux expulse l’administration bonapartiste tandis que son maire, Lynch, accueille les armées britanniques en brandissant le drapeau blanc des royalistes. Le duc d’Angoulême pénètre ainsi dans la ville sous les acclamations, montrant de fait que la dynastie peut être bienvenue en France. Il faut dire que la cité girondine est un terrain favorable : cette ville de négociants n’a que trop souffert du blocus et des guerres qui ont ruiné son activité ! Quelques temps plus tard, c’est la ville de Lyon qui, à son tour, prend le parti de Louis XVIII. Reste encore à s’assurer la capitale, hostile aux Bourbons.

L’homme décisif se trouve être alors Talleyrand, membre du conseil de régence et fort d’un solide réseau d’informateurs et d’influence. Jouant sur tous les tableaux, il aspire à obtenir un retour des Bourbons sur le trône dans des conditions qui lui conviennent avant tout, avec l’établissement d’une monarchie libérale où les élites d’Empire puissent trouver leur compte. Pour ce faire, Talleyrand manœuvre, notamment pour convaincre Alexandre Ier de Russie, peu enthousiaste. Au même moment, l’opinion est travaillée soigneusement, notamment par Chateaubriand et sa brochure De Buonaparte et des Bourbons qui dresse la légende noire de l’Empereur. Talleyrand parvient également à rester dans la capitale alors que le conseil de régence fuit l’arrivée des armées alliées. Le 1er avril, il se retrouve ainsi comme élément dominant du gouvernement provisoire que nomme le Sénat, qui vote le lendemain la déchéance de l’Empereur. Napoléon est ainsi marginalisé, sans pour autant que les agents du comte d’Artois dans la capitale parviennent à prendre directement le pouvoir.

Allégorie représentant Louis XVIII relevant la France devant ses fidèles
Cette allégorie peinte par Louis-Philippe Crépin en 1814 montre l’image que voulaient donner les royalistes de la Restauration : la France y est littéralement relevée par Louis XVIII. En réalité, les choses étaient plus nuancées…

Une commission formée dans l’urgence élabore un projet constitutionnel, voté le 6 avril par le Sénat, pour consolider les héritages de la Révolution et de l’Empire tout en appelant « Louis Stanislas Xavier de France » (et non « Louis XVIII », la nuance est importante) à prendre le pouvoir après l’avoir acceptée. Cette demande est inadmissible pour les royalistes qui n’acceptent pas l’idée que le roi légitime doive se soumettre à l’approbation des agents du régime déchu. Si le comte d’Artois parvient à négocier pour se faire attribuer la lieutenance générale du royaume en attendant le retour de son frère dans la capitale, l’incertitude reste : comment celui-ci se positionnera-t-il face à ce projet de constitution ?

 

Une Charte pour « renouer la chaîne des temps »

Pour Louis XVIII, accepter une constitution qui lui est imposée reste inenvisageable, pas plus qu’il ne peut accepter d’être rappelé au pouvoir : celui-ci lui apparaît comme légitimement sien. C’est le sens de la proclamation que fait le roi le 2 mai à Saint-Ouen devant les sénateurs venus à sa rencontre : son retour sur le trône est le fait de la Providence, et s’il s’accorde avec les principes de la Constitution qui lui est proposée, il ne peut se la faire imposer, et préfère travailler à la proposition d’un nouveau texte, qu’il promet libéral et respectueux des libertés et propriétés. Ce faisant, le Sénat est écarté et le roi reprend la main : il dictera son projet, un projet de compromis entre le retour de la monarchie et les acquis des vingt-cinq dernières années.

C’est de là que naît la fameuse Charte constitutionnelle du 4 juin 1814. Le mot même est pensé : Louis XVIII octroie une Charte, comme ont pu le faire par le passé ses prédécesseurs, il ne donne pas son accord à un contrat passé avec la nation. Elle n’a pas non plus vocation de  réorganiser le royaume : ce n’est pas par hasard qu’elle ne mentionne aucunement le droit divin ou les règles de succession. Toutes ces « lois fondamentales » sont censées aller de soi, et la Charte n’est pensée que comme une mise à jour ponctuelle des pratiques du royaume, comme un vague compromis. Concrètement, les acquis principaux de la Révolution et de l’Empire sont préservés : les droits individuels, la propriété, la liberté de la presse et la liberté de croyance sont garantis, même si le catholicisme redevient religion d’État. De même, les biens nationaux, sujet de discorde, ne sont pas remis en question.

Photo de la Charte de 1814.
La Charte est émise par Louis, « par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre » : la monarchie de droit divin est de retour… en principe.

En revanche, du point de vue du partage des pouvoirs, le roi reste au centre de tout, et est détenteur des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. On ne peut pas réellement parler de monarchie parlementaire, les deux chambres (des députés et des pairs) restant subordonnées au souverain, qui a l’initiative des lois, peut les dissoudre, et choisit des ministres qui ne sont pas responsables devant les assemblées. Cependant, à l’usage, celles-ci prendront peu à peu en importance, notamment en ayant les moyens de refuser de voter le budget. De son côté, par l’article 14, le roi dispose de la possibilité de gouverner par ordonnances, sans se soucier de l’avis des représentants. L’ensemble approche ainsi du projet monarchien qui avait pu voir le jour au début de la Révolution et être rapidement balayé. Il ne s’agit donc pas d’un retour à l’Ancien Régime, que Louis XVIII a d’ailleurs de bonnes raisons de vouloir éviter : il ne s’agirait pas de rendre à la noblesse, qui avait tant mis Louis XVI en difficulté, les pouvoirs de nuire au roi !

C’est ainsi que la question de l’élection des députés et de la nomination des pairs illustre bien ces aspects : le suffrage est censitaire et le cens, de 300 francs, élimine de fait une écrasante majorité de la population, tandis qu’à peine 10 000 personnes sont éligibles. Ces mesures, visant à assurer que seule une minorité jugée « sage » pourra participer aux délibérations renforcent en même temps la bourgeoisie fortunée, qui n’est pas des plus royalistes. De même, la Chambre des pairs, nommés par le roi, a pour but de fusionner les élites en flattant et récompensant aristocrates d’Ancien Régime et d’Empire, ce qui ne va pas sans créer de tensions entre anciens et nouveaux nobles. Le roi se réserve par ailleurs un levier de contrôle important : le nombre de pairs n’étant pas limité, il est toujours libre d’en nommer de nouveaux pour noyer les récalcitrants sous la masse !

L’ensemble est, somme toute, très ambigu : il fait à maintes reprises appel à l’ancienneté de la monarchie, sans trop décrire précisément les modèles auxquels il se réfère, afin de ne pas prendre de positions trop tranchées. Texte de compromis, la Charte est aussi un de ces textes dont la portée se déterminera avant tout à l’usage. L’essentiel reste là : Louis XVIII a bien saisi que s’il voulait restaurer la monarchie et garantir la paix civile, il devait faire son possible pour mettre fin aux divisions du pays, ce qui passe par l’acceptation de certains changements, et l’oubli du passé. Or, toute cette politique d’entre-deux est loin de satisfaire les plus fervents royalistes, notamment autour du comte d’Artois et de ceux que l’on appelle rapidement les « ultras », pour qui toutes ces innovations sont néfastes et incompatibles avec l’essence de la France. Pour ceux-ci, la Charte n’est qu’une étape vers le retour aux anciennes institutions.

 

Entre réparation et pardon

Cette première Restauration est donc en permanence à cheval entre deux politiques : garantir les libertés religieuses, mais déclarer le catholicisme religion d’État ; préserver la liberté de la presse, mais bien vite lui imposer tout de même un contrôle pour limiter les oppositions… Louis XVIII a bien compris qu’il ne pouvait pas gouverner deux peuples séparés par la Révolution : pour que son initiative aboutisse, des compromis doivent se faire, passant par le pardon et l’oubli. Cela se traduit notamment par une très faible épuration administrative : hormis quelques cas particuliers, préfets et plus largement fonctionnaires restent alors en poste, et très peu de fervents royalistes ou d’anciens émigrés se voient octroyer des postes pour remplacer les agents de l’Empire. Au Conseil même, doivent cohabiter d’ardents ultras proches du roi, à commencer par le comte d’Artois et le duc de Berry, et d’anciens soutiens de l’empire comme Talleyrand, que le roi ménage, et qui facilite les négociations avec les puissances étrangères pour tenter de redonner à la France une place dans le jeu européen. Plus largement, Louis XVIII sait flatter les élites napoléoniennes, à qui il n’hésite pas à donner divers honneurs et cadeaux pour les rallier à sa cause.

Pourtant, le souvenir de la Révolution n’est pas un souvenir apaisé. L’épuration se veut modérée, et le compromis avec les jeunes libéraux implique de fermer les yeux sur tous les actes commis pendant la période de la Révolution et de l’Empire afin de repartir sur de nouvelles bases, mais cet oubli est difficilement accepté par les victimes de la période, émigrés, royalistes ultras, cléricaux… La mémoire de la mort de Louis XVI est un point central de cette ambiguïté, car les figures du roi décapité et de son épouse sont érigées en martyrs de la cause, et lourdement commémorées, avec l’édification de la chapelle expiatoire à la Madeleine, là où avaient été enterrées les dépouilles royales, le déplacement de celles-ci à Saint-Denis, et de nombreuses commémorations. Ces pratiques, accompagnées d’un fort décorum religieux, contribuent à indigner ceux qui se revendiquent de l’héritage révolutionnaire, même modéré, et rejettent le cléricalisme. À l’inverse, l’absence de remise en question de la vente des biens nationaux indigne ceux qui jugent avoir été spoliés : le problème est pourtant difficilement soluble. Peut-on décemment reprendre à leurs acquéreurs des biens qui ont changé de mains, parfois plusieurs fois, de façon tout à fait légale ? La question des dédommagements reste entière, et la frange la plus ultra-royaliste y voit un autre point de controverse…

Peinture représentant une messe dans la chapelle expiatoire
Lancelot-Théodore Turpin de Crisse peint ici en 1835 une messe tenue à la Chapelle expiatoire, lieu central de la mémoire contre-révolutionnaire qui n’est pas sans générer des polémiques.

C’est ainsi qu’autour notamment du comte d’Artois se forme, dans le pavillon de Marsan du palais des Tuileries, un groupe de pression en faveur d’une monarchie d’ancien type, dont les outrances réactionnaires ne peuvent que nuire à la politique de compromis voulue par le roi. Mais à l’inverse, celle-ci va déjà trop loin pour bien des libéraux qui voient malgré tout attaqués une partie de leurs acquis. Dès les mois qui suivent sa mise en place, le régime fait donc face à des oppositions multiples…

 

Nouvelles frustrations

D’un point de vue purement administratif, on l’a dit, peu de choses changent donc : au grand dam de certains aristocrates qui espéraient retrouver des pouvoirs locaux, le processus de centralisation engagé depuis 1789 n’est pas remis en question. En revanche, sur le plan symbolique, outre les démonstrations de repentance vis-à-vis de la Révolution, les dynamiques de cour entraînent bien vite des humiliations : la fusion des élites espérées ne se passe pas pour le mieux, et la noblesse d’Empire est souvent regardée de haut par les nobles plus anciens. Plus largement, pour assurer la fidélité de ses élites et la légitimité du système, le roi met en place une vie de cour particulièrement coûteuse, et ce décorum ne peut qu’indigner à l’heure où, économiquement, l’austérité prévaut.

En effet, si le nouveau régime entraîne un mieux sur le plan économique, par le retour de la paix, les finances de l’État restent dans une situation inquiétante, et le ministre des Finances, le baron Louis, constate que le déficit est important, et aggravé plus encore par les pertes territoriales qui vont entraîner une diminution des recettes. Qui plus est, il se refuse à recourir à l’emprunt, ce qui signifie qu’il faudra diminuer les dépenses, et augmenter les recettes. Dans ce contexte, la vie de cour fastueuse, quand bien même elle n’est pas le principal poste de dépenses, ne peut que gêner.

Portrait du baron Louis
Joseph-Dominique Louis est un homme clé de la politique fiscale de la Première Restauration, mais son action suscite bien des oppositions…

S’y ajoutent des mesures plus concrètes, aptes à susciter l’opposition. D’une part, l’affectation au remboursement de la dette des recettes tirées de la vente de forêts qui avaient été bien de l’Église confirme que ces biens ne seront pas rendus. D’autre part, des attentes populaires sont déçues. Alors que le comte d’Artois avait promis la disparition des « contributions indirectes », des impôts touchant certaines marchandises comme le sel et le vin, celles-ci ne sont finalement pas réformées, car elles assurent de trop juteuses recettes. Or, ces impôts sont surtout douloureux pour les plus pauvres. À cela s’ajoutent les provocations de nobles et prêtres trop confiants, condamnant trop ouvertement la Révolution, et donnant lieu à la circulation de rumeurs : va-t-on rétablir les dîmes et autres mesures mal-aimées ? Bien évidemment, bonapartistes et républicains sautent sur ce genre d’occasion pour attiser les oppositions.

C’est, enfin, dans l’armée que le nouveau régime se fait le plus d’ennemis, ce qui est rarement une bonne idée. La politique financière du baron Louis se caractérise en effet par une grosse réduction des dépenses de la marine et de l’armée de terre, une grande partie de cette dernière étant renvoyée dans ses foyers, tandis que 12 000 officiers sont placés en demi-solde, souvent après avoir connu plus d’une décennie de vie militaire, rendant leur retour à la vie civile difficile. Après des années de campagnes napoléoniennes qui les avaient menés dans toute l’Europe, et leur avaient garanti une ascension sociale certaine, ces hommes se retrouvent renvoyés à une inactivité et une pauvreté qui ne peut que leur faire regretter le temps de l’Empire et du drapeau tricolore. À ces humiliations s’en ajoutent une autre : le roi s’est reconstitué pour sa garde personnelle une maison militaire de 6 000 hommes, souvent nobles. Le tout est un réel désaveu pour une armée qui se sent évidemment rejetée. On comprend alors que se soit diffusée, dans une mesure difficile à établir, une légende napoléonienne trouvant des échos favorables. Très rapidement, certains déplacements de la famille royale peuvent ainsi susciter plus de critiques que d’approbations, tandis qu’à mots plus ou moins couverts, le retour prochain de Napoléon est évoqué…

 

Le retour de Napoléon

Dans ce contexte, le débarquement de Napoléon le 1er mars 1815 à Golfe Juan trouve une situation plutôt favorable. Certes, l’initiative parait au départ désespérée au roi et à son entourage qui pensent trouver là l’occasion d’écraser définitivement le problème posé par l’héritage impérial. De même, les notables, dans leur grande majorité, craignent le retour des guerres et de l’autoritarisme qu’avait incarné l’Empereur. Mais l’accueil de l’armée est finalement décisif. Judicieusement, Napoléon opte par des chemins détournés vers Paris, afin de ne pas se confronter à des lieux trop opposés à son retour. Son arrivée à Grenoble, le 6 mars, marque une tendance favorable : la garnison locale et le régiment du colonel de Labedoyère se rallient à lui. Quelques jours plus tard, les garnisons lyonnaises chassent le comte d’Artois et le maréchal MacDonald, venus l’arrêter. La fuite du frère du roi ne peut que susciter la consternation. Enfin, à Auxerre, le 14 mars, le maréchal Ney qui avait rassemblé des troupes pour arrêter la marche de Napoléon vers Paris se rallie à lui. Quelques jours plus tard, l’Empereur est donc de retour aux Tuileries. En dépit du soutien affiché les jours précédents par les notables fidèles à la Charte, et de sa propre promesse de mourir pour elle, Louis XVIII n’a pas eu d’autre choix que la fuite, et est parti pour la frontière, pour finalement s’établir à Gand. Les tentatives des membres de sa famille pour organiser des ripostes dans d’autres villes, notamment à Toulouse, n’aboutissent pas non plus.

Des soldats se jettent aux pieds de Napoléon pour saluer son retour
Charles de Steuben dépeint ici le ralliement d’un régiment d’infanterie à Napoléon durant sa marche vers Paris. L’oeuvre représente avec force la spontanéité et l’allégresse du mouvement. Cependant, il faut rappeler que Napoléon avait judicieusement prévu son chemin pour s’assurer des troupes les plus fidèles.

Napoléon est donc de retour, mais pas l’Empire pour autant, car il est vite conscient qu’il tient avant tout sa chance du soutien des militaires humiliés par la Restauration et de ceux, notamment parmi les classes populaires, qui craignent le retour des privilèges et de l’Ancien Régime. Il y a là un espoir d’un empire populaire. Tout le paradoxe est là, car si Napoléon est bien conscient qu’il doit son retour aux classes laborieuses, bien plus qu’aux notables qui restent très réticents, il ne compte pourtant pas se présenter en révolutionnaire, et aspire avant tout à rétablir sa dynastie, et à rassurer ses élites et ses voisins.

Dès le 21 mars, Napoléon forme un gouvernement regroupant des figures clés parmi ses anciens fidèles, comme Cambacérès, mais aussi le plus ambigu Fouché au poste de ministre de la Police. Celui-ci, conscient que l’aventure bonapartiste court à l’échec, cache à peine son double jeu. L’idée d’un empire démocratique étant totalement écartée, reste celle d’un régime libéral, très inspiré de la Charte, qui se concrétise sous la forme de « l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire », rédigé par Benjamin Constant. Des élections sont vite tenues, réunissant des représentants issus des classes moyennes dubitatives face à l’Empereur, et si le plébiscite sur la constitution est largement favorable, c’est en réalité l’abstention qui domine très largement. Les bases du régime sont donc particulièrement fragiles, et plus encore en province.

En effet, comme on le verra, le roi et son entourage ne sont pas restés inactifs durant cette période, et des soulèvements se produisent, notamment dans l’Ouest, clouant ainsi dans cette région des troupes dont Napoléon aurait pourtant besoin pour affronter les alliés, désormais à nouveau coalisés pour étouffer son envol. Passons sur l’éphémère campagne qui se joue en juin en Belgique : peu importent, en réalité, les succès et déboires stratégiques, notamment à Ligny puis Waterloo. En réalité, la partie était certainement perdue d’avance, quand bien même la victoire aurait été remportée sur le champ de bataille : bancal, le régime manque de soutiens et fait face à une trop forte opposition. Du reste, alors que Napoléon regagne la capitale après sa défaite, Fouché est déjà en train d’y jouer un trouble jeu pour ramener la monarchie.

 

Et pendant ce temps-là, à Gand…

Celle-ci n’était pas restée inactive dans son exil. Certes, le sort de Louis XVIII dépend en grande partie des puissances étrangères, qui ne le voient pas d’un œil favorable. Le retour de Napoléon un an à peine après sa chute est la preuve de l’échec de la Restauration : Louis XVIII aurait dû garantir la paix et la stabilité, et il se retrouve renversé, en exil, dans une Europe à nouveau en guerre… Les puissances alliées, qui avaient déjà été peu favorables aux Bourbons en 1814, le sont donc tout aussi peu en 1815, et la solution de faire appel au duc d’Orléans est tout autant envisagée, même si, en dernière analyse, il paraît surtout pertinent de placer à la tête de la France une figure acceptée par le pays.

À Gand, donc, Louis XVIII réunit autour de lui un gouvernement en exil, constitué de figures souvent ultra-royalistes, notamment Chateaubriand (qu’il n’aime guère mais dont il saisit l’utilité), à l’Intérieur. Ce gouvernement sans pouvoir ni armée n’est cependant pas d’une grande utilité, mais la vie de cour à Gand est aussi le théâtre d’intenses réflexions et débats sur l’échec de la Restauration : au-delà des cercles ultras, des figures libérales comme Guizot profitent aussi de cet exil pour avoir l’oreille du roi et tenter de lui faire comprendre que les menées des ultras ont entraîné la chute du régime. Ces réflexions et ces liens ne seront pas sans influence sur la suite des événements.

Enfin, depuis Gand et par le biais des personnalités royalistes restées en France, des soulèvements sont encouragés, et des journaux diffusés pour dégrader l’image de l’Empereur érigé en figure révolutionnaire effrayante. Le soulèvement de l’ouest qui mobilise des milliers de soldats impériaux au moment où s’engage la guerre est l’un des effets de cette politique de sape. Louis XVIII, bien qu’en précaire situation, reste confiant dans sa capacité à retrouver le pouvoir. De fait, les Cent-jours ne furent qu’une aventure éphémère, et on peut s’interroger sur ce qu’aurait été le réel potentiel du nouvel empire formé par Napoléon si celui-ci avait réussi à conclure une paix : politiquement, on l’a vu, le régime ne jouissait pas d’une grande assise.

Il n’en reste pas moins qu’avec la bataille de Waterloo, Louis XVIII se retrouve dans une position ambiguë : le trône se rapproche, certes, de lui, mais à quel prix ? Il doit son salut à une défaite française, et les puissances victorieuses n’étaient pas pleinement acquises à sa cause. Quant aux notables français, l’aventure des Cent-jours et les espoirs populaires qu’elle a suscité les effraient particulièrement. De nouveaux défis se profilent…

 

Pour aller plus loin

Sur la Restauration et la monarchie de Juillet en général, les deux ouvrages d’André Jardin et André-Jean Tudesq, La France des notables volumes 1 et 2 parus chez Seuil (1973) sont, certes, datés, mais malgré tout de bonnes références. Plus récemment, le tome Monarchies postrévolutionnaires de Bertrand Goujon (Seuil, 2012) est également une référence solide. Dans un contexte plus large, La Révolution inachevée de Sylvie Aprile (Belin, 2009) et La France du XIXe siècle de Francis Démier (Seuil, 2000) sont de bonnes mises en bouche.

Sur la Restauration elle-même, la référence la plus complète actuellement est certainement La France de la Restauration de Francis Démier (Gallimard, 2012). Enfin, en ce qui concerne cet épisode précisément, plusieurs chapitres du Penser la Restauration d’Emmanuel de Waresquiel (Tallandier, 2020) reviennent sur la philosophie derrière la Charte et la Première Restauration, ainsi que sur les évolutions de la pensée de Louis XVIII durant ses premiers exils. Sur les Cent-jours, enfin, si l’ouvrage de Bertrand Goujon les évoque du point de vue des royalistes, L’Empire des français, d’Aurélien Lignureux (Seuil, 2012), les aborde pour sa part du point de vue de l’Empire, permettant une vision plus globale de l’événement.

Un commentaire sur “L’éphémère premier retour des Bourbons

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  1. Bonjour,

    Sur la forme, je remarque que vous n’utilisez presque jamais de graphiques (frises temporelles, arbres généalogiques ou organigrammes), ni de cartes.
    Est-ce par habitude, conviction, ou simplement parce que ça demande un boulot énorme ? ^^’

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