L’élection présidentielle en France, des origines à nos jours

Et c’est reparti pour un tour, ou deux ! 2022 arrive avec son cortège de joyeusetés, de débats souvent au ras des pâquerettes, de combats de coqs (gaulois si possible) et de facéties médiatiques dans le cadre de la nouvelle édition du tiercé présidentiel. En dépit d’une abstention non négligeable (mais qui n’augmente pas autant qu’on pourrait le penser), la présidentielle reste la reine des élections françaises, celle qui mobilise le plus l’électorat, tout comme l’attention médiatique. Surtout, au vu de la centralité de la fonction du Président dans les institutions de la Cinquième République, et quoi que l’on en pense, elle est un événement incontournable pour déterminer l’orientation politique du pays dans les années qui la suivent. L’occasion est donc parfaite pour revenir sur cette longue histoire.

1848 : un vaccin contre le suffrage universel

J’ai déjà eu l’occasion de parler du contexte particulier de 1848. La simple question de savoir si la nouvelle république devait avoir un président ne relevait pas de l’évidence : après tout, la Première République avait tout d’abord été un régime d’assemblée, la Convention, et la Constitution de l’an I devait également déboucher sur un tel régime. Quant au Directoire, il prenait bien soin de diviser son exécutif entre cinq Directeurs régulièrement renouvelés. La peur du césarisme était permanente, non sans raison : on a vu comment, dès 1799, Bonaparte rafla la mise. En 1848, donc, l’existence de la fonction présidentielle répugnait encore à certains, à gauche, à l’image de Jules Grévy. Finalement, la Constitution proposa un président à l’américaine, élu pour un mandat de quatre ans, non renouvelable. Privé du droit de dissolution, le Président de la République n’avait donc aucun moyen de pression direct sur le pouvoir législatif, et le risque de concurrence entre les deux pouvoirs, sans possibilité d’arbitrage, était grand. Surtout, il fut décidé de l’élire au suffrage universel masculin, comme les députés. Ce faisant, il serait le seul homme élu par l’ensemble du pays, ce qui lui donnait une légitimité propice au pouvoir individuel…

La première élection le révéla immédiatement : depuis juin 1848, la République s’était droitisée. Le candidat du régime était le général Cavaignac, qui avait mené la répression du mouvement ouvrier en juin : s’il plaisait aux modérés, il n’était donc guère populaire. Autre représentant de la modération, Lamartine espérait capitaliser sur son aura de fondateur du régime, qui lui avait valu d’être élu député en de multiples endroits quelques mois plus tôt. Mais depuis les journées de juin, le poète avait perdu de sa superbe et n’avait plus grand poids politique. La gauche, marginalisée depuis le printemps, était représentée par Ledru-Rollin, des démocrates socialistes, et Raspail, socialiste révolutionnaire, qui espéraient tous deux capter l’électorat populaire. Restait la droite.

Certains monarchistes les plus droitiers avaient soutenu la candidature du général Changarnier, mais celui-ci n’y croyait guère : il se retira de la course, mais obtint malgré tout quelques milliers de voix. La droite, dans son ensemble, avait bien conscience cependant qu’il fallait faire profil bas : un ténor comme Thiers savait qu’il ne pouvait lui-même concourir, étant trop lié à la monarchie fraîchement abattue. Restait donc le choix d’un paravent : l’aventurier Louis-Napoléon Bonaparte, « un crétin que l’on mènera », selon les mots de Thiers. Les conservateurs y voyaient de nombreux avantages : l’homme avait un nom évocateur, rappelant la légende Napoléonienne, populaire dans les campagnes, mais aussi auprès des ouvriers désormais déçus par les républicains de gouvernement. Il était ambigu, aussi amateur d’ordre que contempteur de la misère.

Gravure représentant l'intérieur de l'urne présidentielle : à droite, deux hommes en viennent au mains ; à gauche, assis, un autre joue de la lyre, tandis qu'au centre, deux figures à l'apparence militaire, dont un ressemblant fort à Napoléon Ier, se regardent sévèrement.
Dans cette gravure de 1848, l’urne renferme littéralement les différents candidats. À la droite de l’image s’affrontent violemment les deux candidats de gauche, Raspail et Ledru-Rollin, présentés comme des brutes engagées dans une lutte fratricide. Tout à gauche, assis et auréolé de ses lauriers, le poète Lamartine joue de la lyre, déjà bien éloigné de la politique. Au centre, enfin, s’affrontent les deux protagonistes principaux : Cavaignac, levant le poing, et Bonaparte, dans une posture et un habit qui rappellent de façon évidente l’Empereur.

Le résultat fut flagrant : outre Changarnier, dans les choux, Lamartine ne réunissait pas plus de 20 000 voix. Raspail, qui en avait un peu moins du double, ne dépassait pas non plus les 0,5% des voix. Quant à Ledru-Rollin, ses 380 000 voix environ permettaient aux « démoc soc » de séduire 5 % des électeurs. Comme attendu, le duel se jouait donc entre Cavaignac et Bonaparte, et il était à sens unique : avec un million et demi de voix, le candidat du régime ne séduisait pas 20 % des suffrages. Bonaparte, avec cinq millions et demi de voix, réunissait derrière lui les trois quarts des électeurs. La suite est connue : fort de cette légitimité populaire, Bonaparte se détacha peu à peu des conservateurs pour jouer son propre jeu. Le séisme du coup d’État du 2 décembre traumatisa durablement les consciences républicaines : il ne serait pas oublié de sitôt.

Le temps des « inaugurateurs de chrysanthèmes » ?

On comprend donc qu’à la mise en place de la Troisième République, l’idée d’élire le chef de l’État au suffrage universel était franchement écartée. Institutionnellement, la place du Président était ambiguë. Telle que la fonction était définie par les lois constitutionnelles de 1875, le chef d’État aurait pu être un véritable monarque républicain, capable de dissoudre la Chambre des députés, et irresponsable devant elle. Dans les faits, dès le mandat de MacMahon et la crise de mai 1877, il fut clair que le régime aurait une orientation parlementaire : les chambres devaient systématiquement gagner l’épreuve de force, comme en firent encore les frais Casimir-Perrier en 1895 et Millerand en 1924.

Le président n’était pas pour autant totalement transparent : incarnation de l’État, il se devait d’assurer une certaine dignité, et pouvait, inversement, être violemment attaqué. Outre la célèbre agression de Loubet en pleine affaire Dreyfus, on se souviendra que les présidents Carnot et Doumer furent froidement assassinés. Inversement, ils pouvaient être des figures tutélaires importantes : après leur mandat, Poincaré et Doumergue furent ainsi appelés à la présidence du Conseil pour assurer un peu de stabilité au pays. L’élection présidentielle par la Chambre des députés et le Sénat réunis en Assemblée nationale visait donc, généralement, à trouver la personnalité la plus consensuelle, et bien souvent, elle se fit en un tour unique, une majorité nette se dégageant dès le début. Parfois, l’Assemblée s’assura fermement d’écarter un candidat trop encombrant : Jules Ferry et Georges Clemenceau furent écartés au profit des plus ternes Carnot et Deschanel, car leurs personnes étaient trop clivantes. Dans l’ensemble, donc, l’élection présidentielle était un doux ronron, qui pouvait parfois être troublé par les manœuvres d’arrière-chambre.

Photographie d'un hémicycle grouillant de monde pour l'élection
Sur cette photographie, députés et sénateurs sont réunis en congrès à Versailles pour la première élection présidentielle de 1920, qui porte à la présidence Paul Deschanel. Sa démission prématurée conduira à une autre élection la même année.

La Quatrième République sembla renforcer ce statu quo. Certes, depuis la fin du XIXe siècle, d’aucuns militaient pour un pouvoir exécutif fort : tant Boulanger, que, plus tard, Déroulède, et finalement La Roque et son Parti Social Français avaient aspiré à un régime qui n’aurait pas été très éloigné de celui qui fut finalement instauré en 1958. Mais la parenthèse vichyste, avec son pouvoir exécutif tout puissant incarné par Pétain, avait une nouvelle fois vacciné la classe politique et les électeurs. Alors que la SFIO et le PCF représentaient près de 50 % du corps électoral, la Constitution adoptée en 1946 refit donc du président une figure étroitement tenue par le parlement. La première élection de ce nouveau régime fut sans surprise : la majorité de gauche mit à la présidence le socialiste Vincent Auriol, dès le premier tour, marquant la première entrée de ce courant à l’Élysée.

L’élection de 1953 fut en revanche bien plus trouble : la République faisait désormais la preuve de ses instabilités, secouée qu’elle était par la décolonisation et, surtout, les débats tournant autour de la Communauté européenne de défense (CED). Tant à gauche qu’à droite, ce dernier point polarisait radicalement les esprits et pouvait être éliminatoire. Le premier tour annonça la couleur : aucun candidat ne dépassait les 20 %. Les tours suivants clarifièrent les choses, mais pas assez : encore au dixième, le favori, l’indépendant Joseph Laniel, n’arrivait pas à dépasser les 50 % requis. Trois derniers tours permirent finalement de faire émerger un nouveau favori : René Coty. Ce vice-président du Conseil de la République (l’équivalent du Sénat durant cette période) avait en effet un avantage bien malgré lui : opéré de la prostate le jour du vote, il ne s’était pas prononcé sur la CED ! Ainsi fut élu, le 23 décembre 1953, le deuxième et dernier président de la Quatrième République, au terme d’une élection débutée sept jours plus tôt. D’aucuns font par ailleurs remarquer qu’une autre personnalité aurait, selon les usages de la Troisième République, dû être choisie au vu des difficultés à trouver un candidat : Gaston Monnerville, président du Conseil de la République. Mais Monnerville était noir, et ses origines guyanaises, pensa-t-il par la suite, entravèrent sa candidature…

René Coty, en visite officielle, salue une foule agitant des drapeaux français
René Coty (ici en visite officielle aux Pays-Bas en 1954) fut élu après pas moins de treize tours d’élection : un record !

De 58 à 69 : la construction d’une nouvelle habitude

Quoi qu’il en soit, on sait comment se termina le mandat de René Coty, prématurément, par la création d’un nouveau régime tissé sur mesure par et pour le général De Gaulle. Là encore, cependant, les choses étaient moins courues d’avance que l’on pourrait le penser : le président n’était pas encore l’homme indiscutable qu’il devint ensuite, dans la mesure où il restait élu par un collège de grands électeurs, élargi par rapport aux régimes précédents : députés et sénateurs, mais aussi élus locaux. Dans le climat troublé du moment, c’était un moyen de jouer la sûreté pour éviter un suffrage universel imprévisible et polémique. Celui-ci ne fut donc instauré qu’en 1962, par un referendum dénoncé par toutes les forces politiques, mais approuvé largement par les Français. Pour De Gaulle, c’était un moyen de préparer l’avenir : le général était vieillissant, venait d’échapper à une énième tentative d’assassinat, et savait que son successeur ne jouirait pas de sa réputation historique. Le suffrage universel permettrait de lui donner une nouvelle légitimité.

En 1965, il eut lui-même l’occasion de s’y frotter. On l’a souvent dit : trop sûr de lui, persuadé d’une victoire dès le premier tour, De Gaulle ne prépara pas cette élection. Or, des opposants se firent jour. À gauche, certains auraient espéré un ralliement de la SFIO vers le centre autour de Gaston Deferre, mais les communistes parvinrent à repousser le parti socialiste vers la gauche autour d’une candidature commune incarnée par François Mitterrand, qui avait l’avantage de n’avoir aucune structure derrière lui. Encore relativement jeune, grand dénonciateur de la dérive présidentielle gaulliste, Mitterrand apparaissait comme le grand opposant de gauche. Un autre personnage fut vite découvert par les Français : Jean Lecanuet. Ce quadragénaire, plus jeune de tous les candidats, représentait le MRP, parti de centre-droit, offrant ainsi une alternative au gaullisme, à droite de l’échiquier. Tous deux jouirent d’une visibilité nouvelle : par temps de campagne, l’ORTF était désormais obligée de leur accorder une parole autrement monopolisée par le pouvoir. Très vite, De Gaulle dégringola dans les sondages, et la perspective d’un deuxième tour naquit. Il faut encore leur ajouter, à l’extrême droite, Jean-Louis Tixier-Vignancour, escorté par un encore jeune Jean-Marie Le Pen, qui tenta de rassembler autour de lui tout ce que la France comptait de nostalgiques de l’Algérie française, de Vichy, voire de la Collaboration. Deux candidats anecdotiques, l’autogestionnaire Marcel Barbu et le libéral européen, fort peu connu, Pierre Marcilhacy, complétaient le tableau.

Affiche de Jean lecanuet incitant à le regarder et l'écouter en annonçant ses prochaines interventions télévisées et radio.
Avec sa campagne inspirée de Kennedy, Jean Lecanuet aspirait à rajeunir la vie politique et proposer une alternative au centre droit. Ses 15% contribuèrent de façon évidente à la mise en ballottage inattendue de De Gaulle. Plus récemment, les évidentes inspirations puisées dans ses éléments de langage par Emmanuel Macron ont été relevées.

Le premier tour surprit donc : De Gaulle ne rassemblait que 45 % des voix. Mitterrand avait pour sa part réuni plus de sept millions d’électeurs, soit plus de 31 % des suffrages exprimés, et était qualifié pour le second tour. Lecanuet, également, atteignait les 15 %, tandis que Tixier-Vignancour atteignait le million : son extrême droite rance et fermement anti-gaulliste n’avait réuni que 5 % des voix. Le deuxième tour restait ouvert : il était probable que les électeurs de Tixier-Vignancour ne suivraient pas le président ; certains pourraient même voter Mitterrand par pur anti-gaullisme. L’électorat de Lecanuet apparaissait pour sa part bien volatil. De Gaulle fut finalement élu par 55 % des suffrages : une large majorité, certes, mais bien en-dessous de ses espérances. C’était, à ses yeux, un camouflet. Les Français s’étaient, dans tous les cas, passionnés pour l’élection : l’abstention n’avait été que de 15 %.

Puis vint mai 68. Le pouvoir était bousculé, mais loin d’être renversé : les élections législatives marquaient une nouvelle vague gaulliste. De Gaulle pouvait désormais à nouveau faire valider sa politique et sa personne par un referendum, qui portait cette fois sur une question relativement obscure : réforme du Sénat, régionalisation… L’enjeu était tout autre, tout le monde le savait : le général posait, comme à son habitude, sa démission dans la balance. Le pays le soutenait-il encore ? Malheureusement pour lui, son assise faiblissait : sa posture du « moi ou le chaos » était désormais moins solide, le principal coup de poignard venant de son ancien premier ministre Georges Pompidou, qui avait fait part de son intention de se présenter, quand le moment viendrait, à la présidentielle. Pour les adeptes d’un gaullisme sans De Gaulle, une voie sécurisante était ouverte. De fait, tant à gauche qu’à droite, beaucoup militèrent pour le non afin de dégager le vieux président. Pompidou eut beau jeu de soutenir celui-ci : il savait qu’il tirerait malgré tout les fruits de la manœuvre. Le 28 avril 1969, le « non » l’ayant emporté, De Gaulle annonça sa démission immédiate. Alain Poher, président du Sénat, devenait président de la République par intérim, en attendant l’élection fixée pour juin.

Portrait photographique d'Alain Poher, homme dégarni en costume assis à son bureau
Alain Poher (ici photographié en 1969 par André Cros) fut deux fois président de la République par intérim, en 1969 et 1974, du fait de sa très longue présidence du Sénat (de 1968 à 1992).

La campagne devait donc être rapide. La droite trouvait son candidat gaulliste dans la personne de Pompidou, évidemment. Celui-ci avait été un chef de gouvernement durable et apprécié, rassurant également : il n’avait pas tremblé, en mai 1968, tandis que De Gaulle partait en Allemagne. L’homme n’avait pas la même figure que son prédécesseur (Michel Winock a ainsi pu dire que l’on remplaçait un « général président » par un « président directeur général »), mais la rondeur de son allure pouvait aussi offrir un nouveau visage au gaullisme, auquel se rallia notamment un Valéry Giscard d’Estaing qui n’avait pas manqué, auparavant, de militer avec vigueur pour le « non ».

La gauche était pour sa part en ordre très dispersé. Dans le sillage de mai 68 et du printemps de Prague, l’alliance entre socialistes et communistes fut impossible. La SFIO, dont l’étoile pâlissait de jour en jour, choisit le très anticommuniste Gaston Deferre pour la représenter. L’alliance avec le centre devenait possible, mais en aucun cas avec sa gauche. Les communistes firent donc cavaliers seuls  derrière Jacques Duclos, figure ancienne et populaire au sein du parti. S’y ajoutaient encore Michel Rocard, pour le Parti socialiste unifié, à la gauche de la SFIO, et Alain Krivine, alors jeune représentant de la Ligue communiste. Plus fantaisiste était la campagne de Louis Ducatel, homme d’affaires et ingénieur classé à gauche.

Mais la candidature d’opposition la plus sérieuse apparut vite comme étant celle d’Alain Poher, dernier déclaré, peut-être avec réticence, pour représenter la droite non gaulliste. Sa candidature réunit en effet bien vite autour de lui ceux qui, à droite, voire à l’extrême-droite, non représentée à cette élection, ne voulaient pas de Pompidou. La gauche étant très éclatée, Poher devient bientôt l’un des favoris pour le second tour. Les résultats furent net : la SFIO était laminée, avec à peine un million de voix. Deferre avait tenté de frapper un beau coup en proposant un « ticket » à l’américaine, en la personne de Pierre Mendès France qu’il annonçait comme son premier ministre, mais cet ancien de la IVe n’avait plus de quoi séduire. Avec près de cinq millions de voix, Duclos réunissait 20 % des suffrages : les communistes atteignaient leur plafond de verre. Rocard, Krivine et Ducatel ramassaient les miettes.

Pompidou, pour sa part, avait réuni 10 millions de voix, 44 % des suffrages ; presque le double de Poher, arrivé second. Celui-ci pourrait-il rattraper son retard ? Tout dépendait d’à quel point l’anti-gaullisme mobiliserait le reste de l’électorat. Certains aspiraient même à un désistement de Poher en faveur de Pompidou : un affrontement entre le gaulliste et le communiste Duclos aurait l’avantage de clarifier le paysage politique français. Poher se maintint, évidemment, tandis que Duclos annonçait ne donner aucune consigne de vote, le fameux « bonnet blanc, blanc bonnet ». Quant aux autres, ils ne pesaient guère.

Affiche représentant les visages fusionnés de Poher et Pompidou, accompagnés du texte "Blanc bonnet, bonnet blanc, s'abstenir c'est agir contre la réaction"
Pour le deuxième tour opposant Poher à Pompidou, le PCF adopta une ligne simple : abstention pour ne pas choisir entre deux candidatures trop semblables.

Dans ces conditions, si Pompidou ne gagna qu’un nouveau million de voix au second tour, Poher n’en réunit qu’un peu moins de huit millions, soit 42 % des suffrages exprimés. La victoire de Pompidou était large, en apparence : en réalité, plus de 30 % des inscrits, soit neuf millions de Français, s’étaient abstenus, un record qui n’a jamais été battu. Duclos eut alors de bonnes raisons d’appeler Pompidou « Monsieur Tiers », en allusion au premier président de la Troisième République : le nouveau président n’avait en effet pas réussi à convaincre beaucoup plus du tiers des inscrits. Sa légitimité n’en fut pas pour autant remise en cause.

Giscard et Mitterrand : l’arrivée des duels

Lors de son élection, Pompidou se savait déjà atteint d’une maladie grave. Dans les derniers temps de son mandat, les Français le virent de plus en plus affaibli, au point que, début 1974, se posait la question de sa démission et, plus largement, celle de la nécessaire transparence concernant la santé présidentielle (un sujet qui devait revenir sous François Mitterrand). Pourtant, la mort de Pompidou, le 2 avril 1974, fut un choc brutal. À nouveau, la question des présidentielles était prématurément posée. À nouveau, Alain Poher assurait l’intérim, même s’il ne comptait pas, cette fois-ci, poser sa candidature. Un autre présente la sienne un peu trop rapidement au goût de ses opposants : Jacques Chaban-Delmas, qui avait été un temps premier ministre du défunt. La nouvelle de sa candidature tomba en effet dès le 4, jour des obsèques de Pompidou, alors que l’heure était à l’hommage et au recueillement. Qui plus est, si Chaban, indéboulonnable maire de Bordeaux (de 1947 à 1995 !) se revendiquait du gaullisme, certains, à la droite du mouvement, ne digéraient pas ses discours ministériels annonçant une « Nouvelle société », qui sentaient trop le progressisme. L’homme ne ferait donc pas l’unanimité dans son camp.

Affiche représentant Jacques Chaban-Delmas et le slogan "Pour une nouvelle société"
Les promesses de nouvelle société portées par Chaban-Delmas durant son gouvernement (1969-1972) avaient pu séduire du côté du centre gauche, mais lui aliénèrent une bonne partie de son camp gaulliste, ce qui devait lui nuire en 1974.

À gauche, en revanche, l’unanimité se fit peu à peu autour de la figure de François Mitterrand : en 1971, la création du Parti socialiste avait permis d’enterrer la vieille SFIO et de poser les bases d’un programme commun, clairement marqué à gauche. Les communistes, conscients de leur isolement et de leur perte de vitesse, avaient aussi bien conscience qu’ils avaient tout à gagner à cette alliance qui éviterait que le PS ne dérive vers le centre : pour Mitterrand, s’allier aux communistes, c’était en effet tirer un trait sur les plus modérés. En 1974, donc, le PCF ne présenterait pas de candidat. Certes, la gauche ne manquait pas pour autant de petits candidats : Krivine rempila pour un tour, avec le même insuccès que précédemment (moins de 100 000 voix), de même qu’Émile Muller, social-démocrate. Surtout, Arlette Laguiller, de Lutte ouvrière, devenait la première femme candidate à l’élection (à laquelle elle arriva cinquième). Enfin, la gauche était également représentée par René Dumont, écologiste militant dont la campagne, placée sous le signe du vélo et de la prise de conscience des dangers de la croissance à outrance.

À droite, le ministre des transports Jean Royer tenta de séduire les plus conservateurs effrayés par Chaban, en incarnant un véritable « ordre moral ». Sa campagne, très tournée sur les valeurs familiales et la dénonciation de la pornographie (alors qu’Emmanuelle s’apprêtait à arriver sur les écrans, signes du temps) fut agitée : lors d’un meeting à Toulouse, des étudiants se mirent à hurler des slogans obscènes (« une seule solution, la masturbation ! » « Royer, puceau, le peuple aura ta peau ») tandis qu’une jeune femme dévoilait sa poitrine nue devant la foule. S’il arriva quatrième, Royer ne dépassa pas le million de voix. Deux autres porte-paroles de l’extrême droite,  Bertrand Renouvin (de la Nouvelle Action française, courant se revendiquant d’une gauche royaliste, mais au positionnement politique plus réellement ambigu) et Jean-Marie Le Pen (du Front national) ne parvinrent pas à cumuler à eux deux 1 % des voix : pour cette élection, comme on le verra, certaines mouvances d’extrême droite misaient sur un autre cheval. Restaient par ailleurs Guy Héraud et Jean-Claude Sebag, fédéralistes européens, tous deux juristes, souvent qualifiés de « siamois » et pourtant incapables de s’allier : à eux deux, ils réunirent à peine 60 000 voix.

Mais le candidat qui fit le plus de bruit était évidemment Giscard, qui avait attendu jusqu’au 8 avril pour se déclarer candidat, ne manquant pas au passage de tacler l’impatience de son concurrent Chaban. Celui-ci se fit vite torpiller. Autour de Jacques Chirac, certains gaullistes appelèrent à une candidature unifiée de Pierre Messmer, le premier ministre en exercice. Celui-ci refusant tandis que Chaban résistait, ils purent ensuite déplorer qu’il persiste dans sa candidature. Discrètement, Chirac se rapprochait donc de Giscard – qui le récompensa en le nommant premier ministre. Par ailleurs, Giscard disposait aussi du soutien de certaines mouvances d’extrême droite parfois violentes, qui assuraient le service d’ordre dans ses meetings et espéraient capitaliser sur cet anti-gaullisme. Le résultat fut aussi net que serré : Mitterrand, avec 11 millions de voix, avait su réunir la gauche : il disposait de 43 % des suffrages exprimés. Chaban, pour sa part, était torpillé : avec moins de 5 millions de voix, soit 15 %, il était nettement battu par Giscard (8 millions, 32 %). Le second tour s’annonçait d’autant plus serré que l’abstention avait été relativement maigre ; 15 %, et qu’à gauche comme à droite, les réserves de voix étaient faibles, malgré le grand nombre de candidats. Les calculs prenant en compte les désistements pouvaient donner une avance à Giscard au second tour, mais rien n’était joué.

Affiche de Campagne de Giscard : lui pose de face, à droite, sa fille le regarde en souriant, et le slogan promet "la paix et la sécurité"
La campagne de Giscard se voulait jeune et moderne (surfant notamment sur le soutien de célébrités telles que Johnny Halliday et Brigitte Bardot) : sur cette affiche de campagne, il se fait ainsi photographier avec sa fille, faisant entrer un caractère plus intime dans la campagne. Pourtant, les valeurs de paix et de sécurité prônées par l’affiche cadrent tout à fait avec la droite traditionnelle qu’il veut malgré tout séduire.

Dans ces conditions, le débat télévisé d’entre-deux tours joua peut-être un rôle non négligeable. Face à un Mitterrand « homme du passé », Giscard se présenta comme jeune et dynamique, moins pontifiant, et parvint surtout à trouver la formule de la soirée : « Vous n’avez pas le monopole du cœur ». Quel fut l’impact du débat ? Impossible à dire : il n’en reste pas moins que le second tour fut le plus serré de l’histoire de l’élection. À peine 400 000 voix séparent les deux candidats, écart d’autant plus spectaculairement bas que l’abstention n’était que de 12 %. Si le deuxième tour de 1969 reste le record absolu d’abstention, celui de 1974 a le record historique de participation. La victoire de Giscard était serrée ; l’union des gauches avait failli marcher.

S’en suivit un mandat troublé : Giscard se forgea une image rajeunie, tenta de se présenter comme proche de la population, que ce soit en joignant son épouse à ses vœux présidentiels, en s’invitant à dîner chez les Français, ou en recevant les éboueurs de son quartier à l’Élysée. Difficile, pourtant, de contrer son image de grand notable guindé, qui lui colla toute sa vie à la peau. Surtout, son mandat fut marqué par la crise, par la défection de Chirac, puis le ministère beaucoup trop austère de Raymond Barre, présenté comme le « meilleur économiste de France », mais certainement pas le plus populaire. Quand l’élection présidentielle de 1981 approcha, Giscard était qui plus est embourbé dans l’affaire des diamants de Bokassa, qui nuisait grandement à sa réputation…

Dans ce contexte, la campagne de l’élection de 1981 fut marquée par plusieurs coups douteux. D’une part, la candidature avortée de Coluche apparaît comme une protestation qui prit vite de l’ampleur, au point d’impliquer diverses barbouzeries. L’humoriste se retira finalement, après avoir tout de même un temps été donné à plus de 15 % de voix dans les sondages. Mais le plus gros trublion de 1981 était certainement Jacques Chirac. Giscard se serait vu en nouveau meneur d’une droite débarrassée du gaullisme ; dès 1976, celui qui avait trahi Chaban en sa faveur le lâcha et commença à le torpiller, pour refonder un pôle gaulliste à droite. Giscard y perdit une partie de ses soutiens. Deux autres candidatures gaullistes, celles de Marie-France Garaud et de Michel Debré, viendront diviser un peu plus la droite, sans parvenir à réellement compter. Quand à Jean-Marie Le Pen, il ne fut, cette fois-ci, pas de la partie : après la multiplication des candidatures fantaisistes en 1974, le nombre de parrainages a été passé de 100 à 500 signatures. Le Front national était encore marginalisé, pour peu de temps. Quant aux candidatures les plus fantaisistes : l’écueil était ici évité. Aucun candidat n’eut moins de 300 000 voix, ou moins d’1 % de celles-ci.

Sur cette affiche de campagne, Jacques Chirac, en costume et lunettes, pose dans un intérieur cossu. Le slogan dit : "Maintenant, il nous faut un homme de parole"
Air réfléchi, lunettes et intérieur bourgeois : cette affiche de campagne de Jacques Chirac tente de prendre à contre-pied l’image jeune qu’avait voulu se donner Giscard. Ce qui ne l’empêche pas également d’être porté par une chanson de campagne kitsch vantant notamment la liberté de travailler.

À gauche, la division régnait. Depuis 1977, les communistes refaisaient bande à part, tandis que le PS devenait la première force de gauche dans le pays. Le PCF choisit donc son propre candidat, Georges Marchais, qui espérait faire un bon score. Quant au PS, il était aussi secoué : Michel Rocard espérait incarner un renouvellement générationnel, mais Mitterrand, désormais vieux lion, gardait sa place. Alors que son rival peinait à convaincre, le taulier annonça qu’il acceptait de se soumettre à une élection interne au parti : Rocard, conscient de sa faiblesse, se retira. La domination à gauche se jouerait donc entre Mitterrand et Marchais, mais s’y ajoutaient également Arlette Laguillier, bien partie pour devenir l’indéboulonnable candidate de Lutte ouvrière, Michel Crépeau, représentant des radicaux, et Huguette Bouchardeau, tentant d’incarner le Parti socialiste unifié, désormais bien vide. Enfin, Brice Lalonde défendait pour sa part une écologie tentant de se placer hors du clivage gauche droite : avec un million de voix, il arriva cinquième.

Le premier tour fut donc surtout l’arbitrage de deux duels : Marchais/Mitterrand, et Giscard/Chirac. Comme de juste, le président sortant arriva premier, avec 8 millions de voix. Mais cela ne représentait pas 30 % des suffrages exprimés : Giscard subissait un camouflet assez net, de ce point de vue. Quant à Chirac, avec plus de 5 millions de voix, il arrivait troisième : le RPR avait réuni 18 % des suffrages (et offert à la France l’une des plus extraordinaires chansons de campagne de notre histoire musicale). Les communistes étaient, pour leur part, assommés : avec 4 millions et demi de voix, soit 15 %, ils ne pouvaient espérer retrouver le bon temps de Jacques Duclos. Mitterrand représenterait donc la gauche au deuxième tour, avec déjà 7,5 millions de voix.

Une nouvelle question se posait : comment se reporteraient les suffrages ? Les voix gaullistes et les voix d’extrême gauche parvenaient à une certaine équité, et tout restait possible. La gauche se rallia assez unanimement à Mitterrand, même si certaines rumeurs laissèrent penser que Marchais avait, discrètement, appelé à le torpiller pour redonner une place importante au PCF. De l’autre côté, Chirac se fit plus modéré, appelant chacun à voter « selon sa conscience » tout en indiquant qu’il soutiendrait « personnellement » Giscard : ce mou soutien avait tout d’un lâchage. En coulisse, Chirac et le RPR semblent avoir fait campagne contre le président sortant : une élection de Mitterrand déboucherait sur des législatives, où le RPR espérait se refaire une santé.

Mitterrand, le regard au loin, pose devant un village et son église, sous le slogan "La force tranquille"
Loin du paysage industriel qui l’accompagnait sur ses affiches de campagne de 1965, Mitterrand pose désormais sur fond de village bien traditionnel avec son église : l’affiche, comme le slogan de la force tranquille, a un objectif : rassurer l’électorat de gauche modérée. Non, les chars russes ne défileront pas à Paris.

Dans ces conditions, le débat assena peut-être un dernier coup à Giscard : cette fois-ci, Mitterrand se fit plus combatif, qualifiant son adversaire d’« homme du passif », lui qui le dénonçait comme « homme du passé », et s’emportant face à un président pontifiant et arrogant : « je ne suis pas votre élève ! ». Le soir du second tour, Mitterrand l’emporta plus largement qu’au match aller : un million de voix séparaient les deux hommes, et l’abstention, à 14 %, restait basse. Ce jour de mai 1981 suscita l’enthousiasme à gauche. On a vu, ailleurs, que celui-ci avait été de courte durée.

Chirac, de défaite en victoire

L’élection de 1988 se présenta dans un contexte extrêmement différent. Le septennat Mitterrand avait vu un virage à droite du PS qui, désormais, s’éloignait amplement du socialisme initial et des espoirs qu’il avait portés. Les communistes, pour leur part, en ayant soutenu le gouvernement plus que de raison, avaient peiné à offrir une alternative, et avaient encore perdu en popularité. À l’inverse, le Front national faisait une percée explosive, tant aux municipales de 1984 qu’aux législatives de 1986. Mitterrand n’en était pas mécontent : ils grignotaient Chirac par la droite. Le Pen était de plus en plus présent dans les médias ;  toujours plus clivant, par ses sorties choquantes sur la Shoah et le SIDA notamment, il répugnait autant qu’il séduisait, certes pas dans les mêmes proportions. Enfin, depuis 1986, la Cinquième République connaissait une entrave totale au modèle gaullien : une cohabitation. Jacques Chirac, du RPR, était premier ministre d’un président socialiste. Hérésie pour les uns, qui pensaient qu’une telle situation aurait dû aboutir à une démission présidentielle ou une nouvelle élection législative, la situation profitait en réalité à Mitterrand qui avait désormais un premier ministre qui était aussi son futur opposant, et prenait les coups à sa place.

Raymond Barre donnant un discours
Portant un discours se voulant plus technicien que politisé, Barre jouait aussi dans ses discours sur la volonté de restaurer une confiance supposée endormie par les mensonges de ses concurrents. (Photo de 1991, Bundesarchiv)

À droite, Chirac n’était d’ailleurs pas seul. Raymond Barre, ancien premier ministre de Giscard, dénonçait la cohabitation, et souhaitait représenter la droite, au-delà des partis. L’homme ne se réclamait en effet d’aucun camp et, s’il défendit finalement les couleurs de l’UDF, de centre droit, il aspirait à brasser large. Les sondages le donnèrent un temps devant Chirac, et même vainqueur au second tour, mais sa popularité restait fragile. Chirac se présenta, bien évidemment, et cette fois-ci était seul pour incarner la tendance gaulliste : son statut de premier ministre en exercice lui donnait une non négligeable légitimité. Quant à Le Pen, il faisait cavalier seul, capitalisant sur la poussée du FN, et tentant de se rendre fréquentable.

La gauche était plus éclatée, mais ce n’était qu’apparence. Mitterrand représentait le PS, soutenu par les radicaux : plus, désormais, de grands espoirs politiques, ni de vraies promesses. Le slogan « génération Mitterrand » concocté par Jacques Séguéla n’était plus qu’apparence, pour un président qui n’avait plus de socialiste que l’étiquette, et avait été usé par ses années de présidence, mais renforcé par la cohabitation. Il pouvait espérer que l’anti-chiracisme le servirait. Le PCF, pour sa part, présenta le fade André Lajoinie, tandis que Pierre Juquin, exclu du parti, représentait la LCR et le PSU. Laguiller complétait le tableau, ainsi que Pierre Boussel, du Mouvement pour un parti des travailleurs. À eux trois, ils approchaient des 5 %. Enfin, les écologistes, désormais représentés par un parti, Les Verts, avaient opté pour la ligne « apolitique » d’Antoine Waechter, et restèrent stables, avec leur million de voix (3,8 % environ).

Affiche de campagne représentant le slogan Génération Mitterrand, sur fond blanc. À l'intérieur des lettres, sur fond bleu, un bébé souriant attrape une main costumée
Avec ce slogan fabriqué par Séguéla, Mitterrand n’est plus tant un programme politique qu’un simple produit marketing : le Parti socialiste n’assumant plus le socialisme, il ne peut désormais se vendre que comme de la lessive.

Le résultat fut finalement net : avec dix millions de voix, soit 34 % des suffrages, Mitterrand dominait. Chirac totalisait 6 millions, Barre 5 seulement. Le premier ministre était donc qualifié. Avec plus de 4 millions de voix (14 %), Le Pen était désormais le quatrième homme. Quant aux communistes, ils fondaient à 6 % (deux millions de voix) : le PCF ne se remettrait pas du premier septennat mitterrandien. Le débat de l’entre-deux-tours fut à sens unique. Chirac avait déjà une réputation d’agressivité, et sa tirade arrogante (« ce soir, je ne suis pas le premier ministre, et vous n’êtes pas le président de la République ») se vit répondre par un Mitterrand goguenard : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le premier ministre ». Le reste fut à l’avenant. Chirac était dominé. Il le fut tout autant dans les urnes, avec 14 millions de voix, contre les 16 millions de Mitterrand. Le président avait non seulement récupéré les voix communistes, mais aussi un nombre significatif d’écologistes, et même une part non négligeable des électorats de Le Pen et Barre. La gauche n’avait, il est vrai, pas complétement gagné : dans les faits, cette victoire ne portait plus l’enthousiasme et les espoirs de 1981. Le PS était bien assagi, et les ministères Rocard, Cresson et Bérégovoy en témoignèrent évidemment. En 1993, la sanction fut grande : vague bleue à l’assemblée, et Balladur premier ministre, dans une ambiance de fin de règne, marquée par les scandales, du Rwanda aux révélations sur le passé vichyste et les amitiés douteuses de Mitterrand.

En 1995, la succession du président s’annonçait compliquée. Rocard s’y était un temps vu, enfin, après son expérience de premier ministre. Chef de file du PS lors des européennes de 1994, il eut à assumer la défaite totale du parti (14 % des voix). Bernard Tapie faisait aussi figure de « gauche » d’un nouveau genre : idole de toute une caste médiatique et politique, il avait porté le Mouvement des radicaux de gauche vers un bon succès (12 %) aux mêmes élections. Les affaires le rattrapaient cependant. Les regards étaient alors tournés vers Jacques Delors : président de la Commission européenne, ancien ministre de l’Économie de Pierre Mauroy, il restait une incarnation de la gauche « sérieuse » que l’on pourrait qualifier de « gauche de droite », et était doté d’une certaine popularité. Les sondages, en tout cas, le donnaient gagnant dans la plupart des scénarios s’il se présentait. Le 11 décembre 1994, pourtant : stupeur. Lors de l’émission 7 sur 7 d’Anne Sinclair, le favori annonce qu’il ne se présentera pas. Lionel Jospin finit alors par être désigné candidat du PS.

Photographie en noir et blanc représentant quatre hommes derrière une table pour une conférence de presse.
Du fait de son rôle européen, Delors était particulièrement pressenti comme présidentiable. Deuxième en partant de la droite sur cette photo de 1991, il donne alors une conférence de presse à l’issue de la conférence de Maastricht, devant déboucher sur le traité du même nom.

La droite est dans une situation plus complexe. Initialement, Jacques Chirac s’était accordé avec Édouard Balladur : ce dernier prenait Matignon après la victoire de 1993 aux législatives, et Chirac irait aux présidentielles. Mais ragaillardi par sa popularité de premier ministre, Balladur décida lui aussi de tenter l’aventure. S’en suivit une bonne vieille guerre de clans : Balladur avait notamment le soutien du gouvernement, de figures comme François Léotard, Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy, tandis que Chirac comptait notamment sur ses fidèles Séguin et Debré. On a beaucoup glosé sur la manière dont l’image sympathique de Chirac dans Les guignols de l’info lui avait donné 1995. Les choses sont certainement plus complexes : il est vrai que, là où Chirac savait flatter l’électeur et se donner une image populaire de bon vivant, Balladur souffrait de son côté « marquis poudré ». Mais surtout, le rôle de premier ministre en exercice est toujours difficile en campagne : la gestion des affaires de l’État nuit en effet souvent à la popularité…

L’extrême droite était cette fois encore représentée par un Le Pen faisant désormais partie des meubles, mais aussi par Philippe de Villiers. Si le Front national bougea peu dans les suffrages, le candidat vendéen du Mouvement pour la France frôla les 5 % avec près d’un million et demi de voix : il ciblait alors un électorat catholique traditionaliste qui ne souhaitait pas se reconnaître dès le premier tour dans la droite classique, sans pour autant vouloir se compromettre avec le peu fréquentable FN. À gauche, Robert Hue reprenait la bannière communiste, et Arlette Laguillier redéfendait Lutte ouvrière. Quant aux Verts, ils s’alignaient désormais politiquement de ce côté de l’échiquier, derrière Dominique Voynet. Restait enfin un candidat totalement fantaisiste : le désormais bien connu Jacques Cheminade.

Dominique Voynet photographiée dans une manifestation
Avec Dominique Voynet (ici photographiée en 2007), les Verts assumaient désormais un positionnement à gauche, les thèmes de campagne mettant en avant la notion de solidarité aux côtés de l’écologie. (photo de Guillaume Paumier, CC-by-SA)

Les résultats du premier tour détonnèrent à plus d’un titre. L’abstention remontait, dépassant les 20 %. Mais autrement, et si l’on excepte Cheminade et ses 85 000 voix, aucun candidat ne fut en dessous du million. Voynet (3,3%) et De Villiers (4,7 %) fermaient la marche, mais la « gauche de la gauche » se défendait bien : avec 1,6 millions de voix, Laguiller dépassait désormais les 5 %, et le PCF de Robert Hue, avec 2,6 millions de voix (8,6 %), reprenait un peu de couleurs, profitant certainement de la baisse du PS. Jospin, assez transparent, ne réunit en effet que sept millions de voix (23 %), suffisantes cependant pour arriver en tête. Avec 6,3 millions de voix, Chirac battait pour sa part nettement Balladur (5,6 %), qui, pour sa part, conclut une soirée électorale désastreuse par le fameux « Je vous demande de vous arrêter » qui lui assure une relative postérité.

Le deuxième tour fut marqué par deux tendances : d’une part, le report des voix se fit globalement comme attendu : avec 15 millions de voix, Chirac avait sans aucun doute récupéré une bonne part des électeurs de Balladur, de Villiers et Le Pen. Jospin, pour sa part, doublait son score en récupérant sept nouveaux millions. Pas assez, cependant, pour faire plus que 47 %. L’abstention, en légère baisse par rapport au premier tour, restait supérieure à 20 %, poursuivant une augmentation marquée, mais toujours bien en-dessous du record de 1969. Les votes blancs, eux aussi, connaissaient une large augmentation. Tout compris, dix millions de Français sur les presque quarante millions d’inscrits avaient refusé de prendre parti entre Chirac et Jospin. En 1988, ils n’étaient que sept millions sur 38. Une nouvelle tendance s’ouvrait donc.

Le choc 2002

À titre tout à fait personnel, l’élection de 2002 est la première dont j’ai des souvenirs précis. L’occasion de rappeler que l’on rentre ici dans le domaine de l’histoire très récente, pour laquelle la subjectivité n’en est que plus grande. À nouveau, une cohabitation dominait, et un scénario paraissait assuré : le président Chirac affronterait le premier ministre Jospin, dans un affrontement gauche/droite classique. Cette fois-ci, cependant, la campagne était marquée par le thème omniprésent de la sécurité : alors que le PS défendait un bilan social (35 heures, notamment), la droite lui reprochait son « angélisme » et dénonçait une supposée montée de l’insécurité, qui correspondait certainement à un ressenti réel, renforcé il est vrai par la « faitdiverisation » de l’actualité. L’affaire Paul Voise, lors du sprint final de l’élection, en fut un parfait exemple.

Surtout, les partis classiques étaient de plus en plus éclatés : contrairement à une idée reçue, le Front national n’est pas significativement monté en 2002 : Jean-Marie Le Pen n’avait que 300 000 voix de plus qu’en 1995, alors que les électeurs inscrits étaient plus d’un million de plus ! En réalité, ce sont avant tout le PS et le RPR qui se sont effondrés : Chirac, au premier tour, n’avait que 5,6 millions de voix, moins que sept ans plus tôt, alors qu’il n’avait pas de rival comparable à Balladur dans son camp. Quant à Jospin, il avait lui aussi chuté à 4,6 millions. Fait significatif : aucun candidat ne dépassa les 20 % au premier tour. Avec 28 %, les 11,7 millions d’abstentionnistes étaient, très nettement, le premier parti de France. S’y ajoutait le formidable éclatement, à droite comme à gauche.

Jospin, en meeting, devant un fond rouge portant les mots "une France active, sûre, juste, moderne, forte"
En 2002, tout en promettant de « présider autrement », Lionel Jospin rejette le qualificatif de socialiste : les mots qui l’entourent sont donc beaucoup plus proches du champ lexical propre à la droite et au centre.

Cette fois-ci, la droite n’était plus au cœur d’un conflit d’egos aussi visible qu’en 1995, pas plus que Chirac ne faisait face à un outsider aussi évident que Barre. L’UDF revoyait pourtant le jour derrière François Bayrou, qui arriva d’ailleurs quatrième avec presque deux millions de voix, bien loin de ce qui avait pu se voir en 1988. Avec Jean Saint-Josse, les traditionalistes de « Chasse, nature, pêche et tradition » faisaient leur entrée dans ce jeu, et récoltèrent tout de même plus d’un million de voix. Alain Madelin (démocratie libérale), Bruno Maigret (Mouvement national républicain) et Christine Boutin (Forum des républicains sociaux) incarnaient pour leur part trois autres tendances de droite, allant du centre-droit à l’extrême-droite et établissant parfois d’étranges passerelles entre les deux. Enfin, avec « Cap 21 », Corine Lepage tentait d’incarner une écologie hors de la gauche, qui ne rencontra qu’un succès limité : seul le premier de ces quatre candidats dépassa le million.

La gauche était bien plus éclatée : si le PS pouvait s’attendre à ce que sa gauche ne suive pas, il n’avait pas non plus cherché à se fidéliser ses alliés habituels. Christiane Taubira, avec les radicaux de gauche, fit ainsi perdre à Jospin 600 000 voix qui auraient traditionnellement rejoint le PS. Plus massive encore, la défection de Jean-Pierre Chevènement et son « mouvement des citoyens » incarnant à la fois une tendance sociale, mais aussi sécuritaire et souverainiste, détourna également 5,3 % des voix socialistes potentielles. Faisant le choix d’une candidature « ni de droite ni de gauche », l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement Jospin réunissait ainsi des gens de bords très éloignés, de royalistes et lepénistes déçus à des personnalités de gauche comme les époux Aubrac, et même les jeunes Macron et Philippot, qui devaient plus tard, chacun à leur manière, retenter le coup du « ni gauche ni droite ».

Affiche de campagne représentant Chevènement et le slogan "La République, Force de la France"
Tentant d’allier valeurs de la République, certaines aspirations économiques de la gauche, et un discours sécuritaire prompt à séduire la droite, Jean-Pierre Chevènement réunit en 2002 un certain nombre de personnalités de la droite et de l’extrême-droite des temps à venir… Ce décalage est incarné par cette affiche de campagne, reprenant des codes plutôt classiques à droite.

Restait la « gauche de la gauche », à la fois éclatée et puissante. Robert Hue représentait à nouveau le PCF, mais s’effondrait cette fois-ci à 3 %, sous le million. L’historique parti communiste poursuivait sa chute. Inversement, avec ses 1,6 millions de voix (5,7 %), Arlette Laguiller réalisait son meilleur score et finissait cinquième. Noël Mamère, pour les verts, réunissait lui aussi près d’un million et demi de voix, et Olivier Besancenot, avec 1,2 million, poussait également la LCR vers des hauteurs qu’elle n’avait jamais atteintes. Pour sa part, Daniel Gluckstein, du « Parti des travailleurs », restait dernier, avec 132 000 voix : il était le seul à ne pas dépasser les 1 % des suffrages. Que l’on y pense donc : ces forces de gauche combinées, Hue, Laguillier, Mamère et Besancenot, auraient pu frôler les 20 %. La gauche, certes éclatée, n’était pas morte ; plus encore si l’on ajoute les forces plus classiques de Jospin, Taubira, voire Chevènement. Paradoxalement, cette puissance numérique aboutissait à sa non qualification au second tour : aucun candidat n’avait convaincu, mais Le Pen et Chirac avaient su resserrer suffisamment les rangs derrière eux pour se qualifier.

Le deuxième tour fut celui qu’on sait : infréquentable, Le Pen n’accrut que peu son score, passant de 4,8 millions à 5,5. À peine les 600 000 voix de Bruno Maigret, autre figure de l’extrême droite, s’étaient véritablement jointes à lui. Chirac, pour sa part, faisait carton plein : 25 millions de voix s’opposaient à Le Pen, tandis que plus de trois millions d’abstentionnistes avaient retrouvé le chemin des urnes. La menace de l’extrême droite restait un facteur d’union, qui permit d’ailleurs au RPR de se transformer en « Union pour la majorité présidentielle ». La droite fut ensuite renforcée par les élections législatives : avec l’adoption du quinquennat, le président Chirac disposerait, cette fois-ci, d’une majorité tout le long de son mandat.

Foule manifestant le 1er mai 2002
La présence de Jean-Marie Le Pen au second tour suscita durant deux semaines des manifestations qui culminèrent le premier mai, témoignage du choc inhabituel provoqué par cette élection.

2002 marqua un choc à plusieurs titres. Jusqu’au dernier moment, les sondages avaient donné Jospin qualifié au second tour, ce qui avait pu encourager des électeurs désireux de montrer au candidat socialiste qu’il n’avait pas un soutien inconditionnel à voter, au premier tour, pour un autre avant de se rabattre sur lui. Avec Le Pen au deuxième tour, le ronflement des duels « gauche/droite » au deuxième tour depuis trente ans était chamboulé, faisant naître le concept de vote utile. Pour toute une génération d’électeurs de gauche forcée de voter pour un Chirac détesté pour éviter un Le Pen haï, la peur d’un nouveau 21 avril devait flotter dans l’inconscient. L’autre choc était que l’élection présidentielle se révélait de plus en plus illégitime : abstention en hausse, résultats éclatés… Le pays était-il encore gouvernable ? Les cinq années qui suivirent prouvèrent que oui : en dépit des mouvements parfois massifs (notamment contre le CPE, contre les lois Fillon sur les retraites puis sur l’éducation, Ferry…), en dépit du « non » au referendum de 2005, en dépit d’une élection plus que frileuse, Chirac put mener jusqu’au bout sa politique comme il l’entendait. Conçue pour un président plébiscité, la Ve République révélait sa capacité à résister même à une faible légitimité.

Sarkozy, entrée et sortie : le triomphe du « vote utile » ?

Dans ces conditions, 2007 posait question : quel danger poserait Le Pen, à nouveau candidat ? Comment la gauche se reconstruirait-elle, après les divisions du referendum de 2005 et cinq années d’opposition ? Chirac se représenterait-il, malgré son âge ? Deux successeurs étaient particulièrement envisagés : Dominique de Villepin, premier ministre depuis 2005, et Nicolas Sarkozy, qui avait alterné entre l’Intérieur et l’Économie et ne cachait pas son mépris pour Chirac. En 2006, le mouvement contre le CPE tua Villepin, et malgré les bâtons dans les roues que tentait de lui glisser Chirac (qui voulait qu’il renonce à son ministère dans ce cas), Sarkozy se fit élire amplement à la tête de l’UMP (aidé, il est vrai, par le fait qu’il était seul candidat). Taillé sur un profil sécuritaire, draguant ostensiblement l’électorat d’extrême droite en orientant sa campagne sur ses thèmes, promettant un ministère de « l’immigration et de l’identité nationale », Sarkozy brisait des tabous. Alors qu’en France, il était de bon ton, à droite, de refuser de s’attribuer cette orientation, l’heure était désormais à la « droite décomplexée ». À l’extrême droite, outre Le Pen, Philippe de Villiers faisait son grand retour avec le MPF. Nicolas Dupont-Aignan annonça également une candidature après avoir quitté l’UMP, mais ne parvint pas à récolter ses signatures. Dans l’ombre de Sarkozy, l’extrême-droite était de toute façon un terrain bien bouché. S’ajoutait enfin une nouvelle candidature de CPNT avec un Frédéric Nihous (par la suite soutien de Sarkozy), qui ne parvint pas vraiment à briller.

Souriant, Sarkozy pose devant un ciel bleu et une campagne verdoyante très artificielle, sous le slogan "Ensemble, tout devient possible"
Se présentant comme le candidat de la « rupture tranquille » (allusion au slogan de Mitterrand en 1981), Sarkozy jouait sur tous les tableaux, avec ici un slogan passe partout pouvant se donner un air de progressisme. Jongler avec des références allant de la gauche à l’extrême-droite devint une rengaine pour lui, notamment sur le plan historique.

À gauche, la crainte d’un nouveau 21 avril nécessitait une figure plus flamboyante que Lionel Jospin, que certains voulaient cependant voir revenir malgré son « retrait définitif » de la vie politique. Une primaire opposa Ségolène Royal aux « éléphants » DSK et Fabius. Candidature féminine, celle de Royal s’opposait assez nettement, en termes d’image, aux vieux briscards qui ne manquaient pas, parfois, de piques sexistes, Fabius allant jusqu’à se demander « qui garderait les gosses » si elle se présentait. Elle fut largement choisie par les militants socialistes et, cette fois-ci, rassembla derrière elle le parti radical de gauche, ainsi que les chevènementistes du MRC. Il faut dire que ses saillies sécuritaires, appelant notamment à envoyer l’armée dans les banlieues, deux ans après les émeutes de 2005, pouvaient séduire cette frange de l’électorat.

Restait une gauche de la gauche bien affaiblie par le phénomène du « vote utile » et ses divisions. Les projets de candidature commune ayant pris l’eau, on en vit pas moins de six : avec la LCR, Olivier Besancenot et ses 1,5 million de voix fut le plus apprécié. Il avait, il faut le dire, gagné médiatiquement un certain capital sympathie. Le PCF, derrière Marie George Buffet, ne rassemblait pas la moitié de ces voix-là. Laguillier, pour son dernier tour et José Bové, comme indépendant, récoltaient chacun autour de 485 000 voix. Quant à Gérard Schivardi, son « Parti des travailleurs » avait moins de 125 000 voix et finissait bon dernier. Restait le cas des Verts : Dominique Voynet les représentait à nouveau, le parti adoptant une ligne clairement à gauche. Avec 576 000 voix, elle faisait le plus mauvais score de l’histoire de la formation depuis la candidature de René Dumont. Le réflexe du vote utile l’expliquait certainement en partie, ainsi que le fait que l’écologie était désormais un thème plus universellement partagé, comme en témoigne le « pacte écologique » que Nicolas Hulot tenta d’imposer aux candidats. Les Verts ne se remirent jamais de l’affaire, et le parti se transforma bien vite en « Europe écologie – Les Verts ».

Restait l’outsider inattendu : là où beaucoup attendaient un Le Pen, troisième derrière Sarkozy et Royal, François Bayrou, de retour avec l’UDF, connut une grande croissance dans les sondages. Refusant de s’aligner sur Sarkozy, proposant même des rapprochements avec le centre-gauche, il aspirait à créer une troisième voie, au centre, à un moment où le PS poursuivait pour sa part sa droitisation autour de « l’ordre juste » promis par Royal. Sa croissance culmina finalement avec ses 6,8 millions de voix, soit 18,6 % des suffrages. Sarkozy en récoltait 11,4, Royal 9,5. Bayrou serait l’arbitre du duel, tandis que Le Pen, retombé à 10 % (3,8 millions de voix) s’était nettement fait siphonner par Sarkozy. Ce dernier pouvait ainsi fanfaronner et dire qu’il avait fait reculer le Front national : il l’avait, certes, fait ; mais en plaçant ses idées sur le devant de la scène.

Ségolène Royal en meeting, devant le slogan "Plus juste, la France sera plus forte"
En 2007, Ségolène Royal en appelle à une France « forte », slogan repris cinq ans plus tard par… Nicolas Sarkozy. Le succès de Bayrou en 2007 dut aussi certainement à ce brouillage des genres, au sein duquel il pouvait presque avoir l’air plus à gauche que la candidate supposée la représenter.

L’entre-deux-tours fut le théâtre de rumeurs et d’un véritable flirt entre Bayrou et Royal, avec notamment un débat télévisé entre eux deux, au grand dam d’un Sarkozy fulminant. Si Bayrou affirma qu’il ne voterait pas Nicolas Sarkozy, son parti ne le suivit cependant pas vraiment. Le débat traditionnel fut également en faveur du candidat de l’UMP : lui qui était d’ordinaire nerveux et agressif apparut ici presque posé, faisant la leçon à son opposante emportée dans une « colère saine » sur la situation des élèves handicapés à l’école. La performance de Royal, médiocre, ne risquait pas d’inverser la tendance. Avec 53 % des voix, la victoire de la droite fut nette au second tour. Plus encore, l’abstention avait très nettement reculé, à 16 %. Revenait-on au bipartisme à l’ancienne ? Bayrou, avec sa nouvelle formation, le MoDem, qui se voulait au juste centre, et non plus au centre-droit, créerait-il une alternative ? Une chose était sûre : autour des discours très droitiers de Sarkozy, la campagne de 2007 avait contribué à faire entrer plus fortement encore, et surtout à dédiaboliser, une bonne part des idées de l’extrême droite. Sans surprise, son mandat poursuivit sur cette ligne.

Dans ces conditions, l’élection de 2012 faisait figure de revanche : après cinq années d’un Sarkozy tout puissant, quinquennat oblige, venait l’heure des comptes. Candidat à sa réélection, Sarkozy fédérait dès le premier tour toute sa droite : il était soutenu par le Nouveau centre (accueillant les nombreux déserteurs de l’UDF qui n’avaient pas suivi Bayrou), le Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin, ainsi que CPNT. Seule véritable dissidence, Nicolas Dupont-Aignan parvenait de son côté à se présenter avec son mouvement « Debout la République ». Quant au Front national, il était sans surprise représenté par une Marine Le Pen qui pouvait à la fois capitaliser sur une relative dédiabolisation, sur les déceptions dans le camp sarkozyste, et sur les défections d’une partie de l’électorat de gauche.

Le PS savait pour sa part que son statut de premier opposant au sarkozysme lui donnait un net avantage. Restait à trouver le bon candidat. On sait comment, en 2011, Dominique Straus-Kahn, patron du FMI, était le favori des médias et sondages. On sait aussi comment il fut d’un coup mis à terre par une accusation de viol, au point que certains à l’époque parlèrent d’un complot fomenté par l’UMP. Les nombreux scandales entourant désormais DSK rendent cette hypothèse pour le moins peu plausible, mais dans une France qui n’avait pas encore connu le mouvement #metoo, l’affaire DSK fut beaucoup commentée comme un coup bas contre le chouchou de la gauche de gouvernement. Le remplaça aussitôt un François Hollande à la colonne vertébrale souple, qui s’imposa sans difficulté face à Martine Aubry durant les primaires. Si celles-ci avaient montré un certain désir d’orienter le PS vers la gauche, autour de la figure d’Arnaud Montebourg soutenu par Benoît Hamon, tandis que Manuel Valls et sa ligne très droitière ne connaissaient aucun succès, Hollande restait un centriste, encore marqué par son fervent soutien au « oui » en 2005, qui lui aliénait une partie de la gauche anticapitalisme. L’antisarkozysme resterait son principal argument.

Des journalistes, nombreux, braquent leurs objectifs sur la résidence où DSK est surveillé
Le traitement médiatique de la possible candidature de Dominique Strauss-Kahn, suivi du traitement tout aussi sensationnaliste de l’affaire qui entraîna sa chute, ont fortement marqué l’entrée en campagne. (photo de Patsw, CC-by-SA)

La gauche anticapitaliste avait en partie retenu la leçon de l’éclatement de 2007 : certes, Lutte ouvrière et la LCR devenue NPA présentaient leurs traditionnels candidats, avec un renouvellement de génération : exit Besancenot et Laguillier, entrée de Poutou et Arthaud. À eux deux, ils n’eurent pas même 2 % des voix, bien loin des 10 % de 2002 ! Eva Joly, représentant une tendance bien à gauche d’EELV contre celle qu’avait incarnée Nicolas Hulot, peina elle aussi à s’imposer : avec 830 000 voix environ, le parti écologiste ne retrouvait pas ses grandes heures, après l’espoir suscité par les européennes de 2009. Restait le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon, réunissant Parti de gauche, PCF et plusieurs autres formations ancrées à gauche. Ce pari d’alternative fut plutôt réussi : avec des meetings efficaces, notamment, cette candidature d’union dépassa les 10 % et approcha des 4 millions de voix, non sans susciter les peurs de commentateurs voyant dans la formation une extrême gauche au couteau entre les dents. Restait, enfin, outre le négligeable Cheminade, de retour, un Bayrou dont le parti centriste était désormais sous le feu des projecteurs : parviendrait-il à doubler l’exploit de 2007 ? Il s’avéra que son électorat ne suivait pas : avec 3,2 millions, il finit cette fois-ci cinquième, derrière Mélenchon et Le Pen. Le pari du MoDem était perdu, d’autant que François Hollande avait certainement séduit une partie du centre, capitalisant sur la volonté de chasser Sarkozy, et sur une personnalité moins clivante que Ségolène Royal.

À nouveau troisième, Marine Le Pen réalisait cette fois une véritable percée : si, en pourcentage, son score d’un peu moins de 18 % n’est pas si éloigné de celui de son père en 2002, en valeur absolue, plus d’un million et demi d’électeurs l’avaient rejointe : la stratégie de dédiabolisation, bien aidée par la radicalisation sarkozyste, l’avait aidée. À l’inverse, le président qui avait un temps été donné premier par les sondages fut nettement distancé : avec 9,8 millions de voix, il était en net recul par rapport à 2007 : près d’un million et demi d’électeurs manquaient à l’appel, et ce malgré l’augmentation du nombre d’inscrits ! Manifestement, les voix prises au père Le Pen étaient retournées à la fille. Avec presque 10,3 millions de voix, Hollande arrivait pour sa part en tête, et grand favori tant la détestation de Sarkozy était grande. Il pouvait compter sur les voix de la gauche, et d’une partie de l’électorat Bayrouiste, tandis que Sarkozy avait déjà épuisé le plus gros de ses réserves : la position de l’électorat frontiste ferait probablement la différence, de même que l’abstention, remontée à 20 %.

Le deuxième tour fut finalement peu surprenant. Hollande, dans les meetings, se permettait des traits d’humour sur sa victoire assurée, tandis que les équipes de Sarkozy mettaient en vain le paquet pour rattraper le retard : on sait aujourd’hui à quel point les dépenses de campagnes furent massives, au point d’entraîner une affaire judiciaire encore en cours. Beaucoup d’argent dépensé pour rien, et le candidat de droite ne fut pas non plus aidé par sa piètre performance au débat télévisé. Donneur de leçons, comme Giscard face à Mitterrand en 1981, il se fit reprendre de la même manière. Quant à l’anaphore « Moi président de la République », elle fut aussi savoureuse sur le moment que rétrospectivement, lorsqu’on la met en parallèle avec tous les reniements qui y firent suite… Cette fois-ci, la victoire de Hollande fut nette. Le report de voix fonctionna bien, qu’elles soient venues de Mélenchon ou de Bayrou : avec 18 millions de suffrages, Hollande dominait, avec 51,6 %. Sarkozy gagna pour sa part environ six millions de voix, puisées chez Le Pen et Dupont-Aignan (qui n’avaient pas donné de consigne), témoignant une fois encore de la porosité entre son électorat et celui de l’extrême-droite, bien plus forte que par le passé.

Si l’abstention avait augmenté, le bipartisme semblait bien remis sur les rails, et la dynamique du « vote utile » avait encore bien marché à gauche : Sarkozy était une figure assez repoussante pour que le « dégagisme » fasse effet. Il fut parfois souligné que bien des jeunes de banlieue habituellement très abstentionnistes avaient, cette fois-là, voté pour éviter un deuxième mandat de cette droite dure qui les avait particulièrement stigmatisés. Ils y gagnèrent Manuel Valls à l’Intérieur, dont la politique et les discours n’auraient pas grand-chose à envier aux positions du président sortant. Le bipartisme fonctionnait encore à l’élection, mais le mandat de François Hollande allait prouver que, plus que jamais, le PS avait viré à droite. Surtout, il n’y aurait cette fois-ci pas de cohabitation avec une droite plus affirmée pour rattraper les choses, comme en 1988.

Emmanuel Macron et Pierre Gattaz répondent aux journalistes
Un ministre de l’Economie bien peu socialiste, hilare aux côtés du patron du Medef : le mandat de François Hollande devait confirmer que le PS avait bien fini son virage à droite.

2017 : une nouvelle donne… ou pas

L’élection de 2017 s’est donc présentée dans un cadre bien particulier. 2012 avait montré que, avec le quinquennat, le président sortant était en position de faiblesse, plus encore avec l’hyperprésidentialisation initiée par Sarkozy, et dont Hollande eut du mal à se défaire. Dans ces conditions, le président sortant jeta finalement l’éponge : cas unique dans l’histoire de la Ve République, il ne se représentait pas à la fin de son premier, et de fait unique, mandat.

Autre particularité : Emmanuel Macron. Figure du gouvernement socialiste, il n’avait en réalité rien pour le lier à cette idéologie, et pouvait faire l’éloge de la monarchie d’une main, en déplorant la colonisation de l’autre, avant finalement d’aller rire aux côtés de Philippe de Villiers. Le PS, en adoptant une politique qui se différenciait finalement peu de celle de l’UMP sur le plan social et économique en particulier, avait brouillé les cartes : Macron en profitait en se réclamant d’un ni-gauche ni droite qui était en fait une posture de droite tout à fait décomplexée. À sa droite, outre Marine Le Pen, qui poursuivait sur sa lancée tout en tentant de récupérer un électorat de gauche déçu en teintant son discours de vagues promesses sociales, l’UMP, désormais devenue « Les Républicains », eut à choisir lors de sa primaire entre une ligne de droite traditionnelle, incarnée par Alain Juppé, qui passait pour modéré face à François Fillon, décidé à capitaliser sur l’électorat conservateur et catholique qui avait été mis en mouvement par la Manif pour tous. Alors que le Front national avait été frileux sur ce débat, Fillon pouvait espérer récupérer un électorat traditionnaliste agité : chose rare, il se déclara ainsi fervent catholique en plein journal de 20 heures. Ce virage à droite permettait par ailleurs de mieux se distinguer de Macron, qui piétinait sur les plates-bandes de Juppé. Fillon créa la surprise, tandis que Juppé, Sarkozy, Copé étaient éliminés de la scène politique. Restaient, à droite, deux autres formations « souverainistes » : pour satisfaire tous les réactionnaires, même antirépublicains, Dupont-Aignan représentait désormais « Debout la France ! » et tripla son score de 2012, avec un million et demi de voix. François Asselineau et son UPR au positionnement pour le moins confus avaient tenté de capitaliser sur un mouvement de masse sur Internet, mais le pétard se révéla plus que mouillé. Quant à Jean Lassalle, qui représentait une aile dissidente du MoDem, il séduisit surtout un électorat rural et local, tout en assurant le spectacle, surjouant parfois maladresse et bêtise pour acquérir un capital sympathie qui ne lui attira pas plus de 450 000 voix.

Asselineau fait une conférence comparant Vercingétorix et Jean Moulin, et lui, accessoirement.
Oui, je vous la remets, parce que franchement, que des gens aient cru qu’un tel gugusse pouvait représenter un avenir crédible me sidèrera toujours.

Le PS était dans une posture plus compliquée encore : désavoué par sa gauche qui n’en pouvait plus des trahisons, il était également quitté par tous ceux qui espéraient faire carrière dans la macronie. On se souviendra ainsi que malgré l’engagement des candidats à la primaire de gauche à soutenir le vainqueur, deux d’entre eux, François de Rugy et Manuel Valls, rallièrent finalement Emmanuel Macron ! La victoire de Benoît Hamon marquait, il est vrai, une volonté de voir le PS adopter une ligne de gauche : il fut aussitôt rejoint par EELV, également déserté de ses élus les plus droitiers, acquis au macronisme. Le reste de la gauche restait divisé : avec sa France insoumise, Jean-Luc Mélenchon faisait le pari de pousser plus loin le pari de 2012 en faisant sortir le « Front de gauche » de la pure gauche. Exit les drapeaux rouges et l’Internationale, le tricolore et la Marseillaise devaient permettre de gagner certains indécis, quitte à recruter des individus aux positions nettement réactionnaires, par la suite évincés, comme le fameux Kuzmanovic. Le pari restait gagnant : le reste de la gauche n’était représenté que par les habituels Poutou et Arthaud, dont le score poursuivait sa descente. Enfin, le tableau était complété par l’inclassable et de plus en plus négligeable Cheminade.

La campagne fut particulière à bien des titres. Exit le bipartisme : le duo de finalistes s’annonçait imprévisible. Mélenchon montait, de plus en plus, Hamon s’effondrait. Qu’ils s’unissent sur une candidature de gauche, et la qualification paraissait possible. Une victoire au second tour ? Probablement moins. Plus problématique : Hamon avait derrière lui la grosse machine du PS, et des dépenses de campagne qui furent les deuxièmes plus élevées, derrière celles de Macron. Une telle mécanique ne s’arrête pas facilement. À droite aussi, le coup de tonnerre de l’affaire Fillon était massif : dévisserait-il totalement ? Celui qui était annoncé comme probable présidentiable semblait hors course, mais restait soutenu corps et âme par certains. D’autres de ses électeurs s’interrogeaient : pouvait-on défendre les valeurs chrétiennes tout en étant aussi ostensiblement fraudeur ? Dupont-Aignan puisa peut-être des voix dans cette désillusion. Les plus convaincus se réfugiaient derrière l’idée de complot : leur poulain n’était que la victime de calomnies. Fillon résista, et son score lui donne certainement raison : son électorat était prêt à lui pardonner beaucoup, manifestement.

L’élection fut aussi un tournant dans la médiatisation. Macron fut à la fois porté aux nues par la presse, et pourtant pointé pour le vide de ses interventions. Le candidat était à la fois omniprésent, et assez ridiculisé, détesté autant que soutenu. Ses meetings peinaient à faire le plein, tandis qu’un Mélenchon faisait sensation avec ses hologrammes. Autre nouveauté, tous les candidats, même les plus petits, furent réunis pour un grand débat : dans la mesure où le bipartisme ne s’appliquait plus, le débat politique nécessitait un élargissement du cadre. Puisqu’on ne pouvait l’arrêter arbitrairement, puisque les sondages fluctuaient, cet exercice fut tenté. On en gardera un souvenir ému de la dénonciation des scandales de Fillon et Le Pen par un Philippe Poutou ovationné par le public, sans que cela ne se traduise dans les urnes. Le spectacle reste le spectacle.

Fillon un peu dépité, face à la colère de Poutou, lors du débat
Avouez : vous aussi, vous vous souvenez encore de cette séquence avec émotion. Toujours pas de nouvelles du procès que Fillon voulait « foutre » à Poutou, néanmoins.

Le résultat fut particulier à plusieurs titres. L’abstention fut soulignée, peut-être à tort. 22 %, c’est bien moins que lors des pics de 2002 et de 1969. Cette présidentielle, malgré tout, avait mobilisé. En revanche, plus encore qu’en 2002, l’électorat était partagé. Quatre gros pôles quasi équilibrés se partageaient le sommet : Macron, avec 8,7 millions de voix, un peu moins d’un quart des suffrages exprimés, était en tête sans pour autant être le favori que les médias annonçaient. Avec 7, 6 millions de voix, Le Pen augmentait nettement son score de 2012, sans réaliser pour autant une percée impressionnante. Fillon, que l’on donnait pour mort, la talonnait avec 7,2 millions de voix. Mélenchon, pour sa part, en avait 7. Cinquième, Hamon signait la mort du PS, avec ses 6,4 %, seulement deux millions de voix. L’électorat insoumis fulminait : son désistement aurait permis de qualifier Mélenchon, qui ratait le second tour à 600 000 voix près.

Le deuxième tour fut compliqué : la dédiabolisation du Front national et la haine de Macron contribuèrent à un refus – limité mais tangible – du fameux « barrage républicain ». S’il est assez net que les politiques ultralibérales menées par Macron ne peuvent que faire, in fine, monter l’extrême droite, ce que l’on ne constate aujourd’hui que trop, et ce que clamait déjà le slogan « Ni patrie ni patron », mettre les deux candidats qualifiés sur un pied d’égalité dans le rejet contribue certainement aussi à la banalisation toujours plus grande des idées d’extrême-droite. Sans surprise, Macron fut élu : Le Pen avait décroché en fin de campagne, comme en témoigna sa piètre performance durant le débat, face à un Macron qui était pourtant loin d’être un cador de l’exercice. Elle ne récupéra dans l’entre deux tours que trois millions de voix, venant certainement en majorité de Dupont-Aignan et Fillon : il n’en reste pas moins que, chez l’un comme chez l’autre, une partie de l’électorat persista à refuser de franchir le tabou que constituait le vote FN, malgré l’extrême-droitisation de leurs candidats. Macron, pour sa part, avec 20 millions de voix, réalisait une contre-performance : l’élan n’avait pas été celui de 2002. L’abstention, au lieu de diminuer, était montée à 25 %, et les votes blancs étaient passés de 660 000 au premier tour à trois millions, auxquels s’ajoutent un million de votes nuls ! En tout, Macron n’arrivait pas à convaincre la moitié des 47 millions d’inscrits. On assistait là, somme toute, au retour de « M. Tiers », dans des proportions moindres qu’en 1969, cependant.

Ce rappel de 1969 n’est pas innocent de ma part, car j’ai, en 2017, péché comme beaucoup par amnésie. Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, il nous a paru, à nombre de déçus de l’élection, que le pays était dans une situation assez inédite et proprement ingouvernable : son président était élu sans même avoir de majorité des votants, avec pourtant une candidate honnie face à lui ! En tirerait-il une légitimité pour aller jusqu’au bout de son mandat ? Le précédent Pompidou montre pourtant que, même mal élu, un président de la République reste président, et reconnu comme tel, y compris un an après un mouvement de masse qui avait ébranlé le pouvoir. Une différence subsistait : Pompidou avait un parti, une majorité. Macron n’avait que son nom : que donneraient les législatives ? Elles prouvèrent qu’il était possible, finalement, de créer une majorité de toutes pièces, à partir de ralliés de la dernière heure, et de personnalités nouvelles. Non seulement Macron eut une majorité, mais elle fut large. Alors que 2022 approche, force est de reconnaître que, n’en déplaise aux Gilets jaunes, jamais il ne fut en difficulté : les institutions, toujours, lui permirent de gouverner. J’oserais ajouter que, même quand ils détestent celui qui les incarne, les Français respectent trop leur système politique pour vraiment le renverser. C’est peut-être là la leçon de 2017 : contestée, critiquée, boudée, la Cinquième République résiste malgré tout, et résiste bien. Peut-être, alors, faut-il s’y adapter…

La fin d’une époque ?

On remarquera qu’on a, somme toute, fort peu parlé de politique ici. Chirac contre Balladur, Chaban contre Giscard, les comptes d’apothicaire de 2002… L’élection présidentielle est celle d’un individu, et les programmes comptent finalement peu : l’électeur lucide sait, à vrai dire, que les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient, et aujourd’hui, beaucoup n’y croient plus. Ce qui n’empêche pas de voter : l’élection présidentielle reste populaire, et l’abstention de 2017, remise en contexte, n’est somme toute pas si flagrante. 2022 nous surprendra peut-être, ou pas ! On pourrait dire que rarement une élection a été si peu prévisible. Ce serait oublier que les élections de 1969 et 1974 se jouèrent en un mois à peine ; que le coup de tonnerre du retrait de Delors survint quelques mois seulement avant l’élection de 1995 ; qu’en 2017, Mélenchon fit une progression rapide dans les sondages, que bien peu avaient vu. Bien malin, dans ces conditions, celui qui pourra prédire 2022.

Pourtant, les jeux de personnes restent des jeux d’idées. La droitisation portée par Nicolas Sarkozy ; l’acceptation (ou non) de l’alliance avec les communistes dans les années 1960 et 1970, l’entrée en scène des écologistes ; et même l’essai de Bayrou, finalement transformé par Macron : tout cela a façonné aussi notre monde politique et ses codes, y compris lorsqu’il s’agit d’ouvrir en grand le battant droit de la fenêtre d’Overton.

Couverture de "La falsification de l'Histoire" par Laurent Joly
Qu’un actuel candidat à la présidentielle puisse se permettre de répandre des mensonges négationnistes doit alerter. L’importance de l’élection fait que le geste n’est pas anodin, en particulier dans le cadre d’un projet de recomposition de la droite habilement analysé par Laurent Joly.

Surtout, de façon plus prosaïque, dans un pays qui semble désormais réticent tant au coup d’État qu’à l’insurrection, où la culture syndicale et les formes d’opposition politique se perdent manifestement, où les contre-pouvoirs sont faibles et souvent dénigrés, l’élection présidentielle paraît incontournable. En maîtriser les codes et les calculs devient alors le seul moyen pour, à défaut d’espérer le meilleur, éviter le pire ; car en l’absence d’alternative solide, c’est probablement tout ce qui reste.

Pour aller plus loin

Une bonne synthèse sur les présidentielles est le livre de Michel Winock Les élections présidentielles en France, plusieurs fois réédité chez Perrin. J’ai utilisé l’édition de 2016, couvrant la période de 1958 à 2012, mais il est tout à fait possible qu’une version réactualisée voie prochainement le jour, à la faveur de la nouvelle élection…

Pour plus de contexte, les tomes Croissance et contestations (1958-1981), par Jean Vigreux, 2014, et La France à l’heure du monde, de 1981 à nos jours, par Ludivine Bantigny (2013) de l’Histoire de la France contemporaine chez Seuil, offrent un bon panorama de la période, que l’on peut compléter, pour la Quatrième République, par La République moderne, de Jenny Raflik (Seuil, 2018). Plus globalement, le tome de l’Histoire de France de Belin consacré à la période 1945-2005, La France du temps présent, par Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix (2010) est une bible sur toute cette période.

Par ailleurs, sur la question de la fonction présidentielle sous la Troisième République, l’ouvrage collectif Une contre histoire de la IIIe République dirigé par Marion Fontaine, Frédéric Monnier et Christophe Prochasson (La Découverte, 2013) contient un très intéressant article nuançant le cliché des « inaugurateurs de chrysanthèmes ».

3 commentaires sur “L’élection présidentielle en France, des origines à nos jours

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