La bouteille du Titanic : anatomie d’un canular historique

Au printemps 2021, une affaire médiatique liée au Titanic a fait pas mal de bruit dans la presse et sur Internet, et m’a conduit à être interrogé plusieurs fois par des journalistes désireux de démêler le vrai du faux. Plus d’un siècle après la naufrage, aurait été retrouvée une bouteille jetée à la mer avec un mot signé de la petite Mathilde Lefebvre, l’une des victimes françaises du naufrage. Émouvant témoignage ou falsification grossière ? Le débat était lancé et je n’ai jamais caché mon scepticisme. On pourrait en rester là. Mais l’affaire est une bonne occasion de réfléchir à comment se montent et se démontent ce genre de canular… et ce qui, dans ce cas précis, a pu en sortir de bon.  Bref, une nouvelle fois ici, le Titanic va nous servir de laboratoire pour parler d’historiographie.

De la découverte au phénomène médiatique

Il y a quelques années, j’ai été contacté par mail par un habitant du Nouveau-Brunswick, au sujet du Titanic. Depuis que je suis président de l’Association française du Titanic, c’est relativement fréquent, et j’ai parfois eu des contacts un peu fantaisistes, mais son message portait une évidente sincérité et posait question : sa famille et lui avaient découvert lors d’une balade à la plage une petite bouteille contenant un message. Ses enfants avaient malheureusement brisé la bouteille, mais la lettre, qui avait été déchirée en deux parties pour tenir dans son contenant, était tout à fait lisible. Il s’agissait d’un petit message daté d’avril 1912 et signé de Mathilde Lefebvre, qui voyageait avec sa mère et ses frères et sœurs en troisième classe sur le Titanic : tous ont péri dans le drame. L’enfant y témoignait de son voyage sur l’Atlantique, dans des termes assez vagues, et demandait à ce que quiconque retrouve son message le transmette à sa famille à Liévin.

Mon interlocuteur me demandait si je jugeais le message authentique. En matière de Titanic, le doute est toujours de rigueur : j’en avais déjà parlé, les objets en relation avec le navire ont le don de susciter une véritable folie, en particulier dans les prix lorsqu’ils sont mis aux enchères. Pour le dire simplement, si la lettre était authentique, elle vaudrait certainement plusieurs milliers d’euros, au moins, et probablement plus si son authenticité était indiscutable. De grandes précautions sont donc évidemment de rigueur, et j’ai aussitôt transféré le message et les photos du document à des camarades, qui avaient notamment écrit en 2011 Les Français du Titanic et connaissaient donc bien le sujet. Nous sommes tous tombés d’accord : l’affaire était douteuse, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai plus bas. J’ai transmis cette réponse en conseillant de faire dater l’encre, le papier et la bouteille, sans relever à l’époque que cela ne prouverait rien, en réalité : il ne serait pas bien compliqué de se procurer le nécessaire pour un tel faux, en réalité.

Double photographie présentant, d'une part, la bouteille cachetée de cire et contenant deux fragments de papier enroulés, et d'autre part, la lettre déroulée
La lettre et la bouteille exposées ici ont fait couler beaucoup d’encre, bien que leur authenticité soit, comme on le verra, très douteuse. (photo de Nacera Bellila)

Mon contact m’a confirmé qu’il solliciterait des experts en ce sens, et nous n’en avons plus entendu parler, jusqu’en 2021. Lorsque la nouvelle est parue dans la presse, et qu’il a été mentionné que des études étaient en cours au Canada, j’ai donc logiquement pensé que la nouvelle avait été propagée par le découvreur de la bouteille, peut-être impatient après plusieurs années de confidentialité assez forte. J’ai appris plus tard que je me trompais : l’affaire a surgi par une journaliste de La Voix du Nord avec qui j’ai par la suite été en contact, Anne-Claire Guilain, qui avait consacré un dossier à l’histoire émouvante de la famille Lefebvre et avait eu écho de cette bouteille par des parents. Très vite, l’affaire fut ensuite relayée, comme souvent par une presse qui a en plus tendance, en ligne, à beaucoup recourir à la copie conforme. Les nuances ont, comme souvent, été un peu effacées, les suppositions se sont parfois transformées en certitudes, mais j’ai plusieurs fois eu l’occasion d’exprimer mes doutes, ce qui a été à chaque fois compris et, souvent, partagé. Si j’insiste là-dessus, c’est surtout pour bien montrer que le surgissement de l’affaire n’était pas parti d’une quête de notoriété des découvreurs de la bouteille, mais bien de recherches journalistiques sincères et d’une découverte par hasard : ce sera important par la suite.

 

Des doutes raisonnables

Ces doutes, alors, quels en sont les raisons ? Tout d’abord, l’un de mes camarades, Franck Gavard-Perret, professeur d’histoire géographie et habitué des recherches dans les archives, a fait remarquer que l’écriture attribuée à Mathilde Lefebvre collait peu avec celles que l’on connaît chez les personnes issues des classes ouvrières à l’époque, en particulier lorsqu’on la compare avec la correspondance des Poilus de la Grande Guerre, par exemple. Ce point, on y reviendra, a une grande importance.

Couverture des Français du Titanic, présentant en montage une gravure du navire, une lettre, et des photos de Paul Chevré et de la famille Laroche
Plus de dix ans après sa publication, cet ouvrage collectif reste une référence sur les passagers et membres d’équipage français du Titanic. Concernant les Lefebvre, cependant, bien de nouvelles découvertes ont été faites depuis sa sortie !

Autre facteur de doute : le texte lui-même. Celui-ci est aussi peu personnel que possible et ne contient pas vraiment d’information permettant de déterminer son authenticité, à part une : la lettre demande à ce que quiconque la trouvera prévienne la famille Lefebvre à Liévin. Ce point nous a étonnés : Mathilde, sa mère et ses frères et sœurs étaient les derniers de la famille à quitter Liévin. Certes, il restait des parents portant d’autres noms de famille dans les environs, et l’on pourra arguer que la petite fille les désignait hâtivement par le nom de Lefebvre. Soit. Plus surprenant, cependant : pourquoi aurait-elle souhaité que l’on prévienne les gens de Liévin, alors qu’elle-même se rendait – définitivement, en théorie – aux États-Unis ? N’aurait-il pas été plus logique qu’elle veuille elle-même être prévenue que son message avait été trouvé, et dirige donc vers sa destination, Mystic, dans l’Iowa ? Si l’on part du principe que le document est un faux, la chose s’explique très facilement : il est beaucoup plus courant de trouver sur internet la ville de provenance des Lefebvre que leur destination, et un faussaire ne disposait pas forcément de cette information.

D’autres raisons de douter s’ajoutent à cela. La bouteille est ainsi de toute petite taille, destinée aux liqueurs ou parfums. On sait que les passagers de troisième classe voyageaient souvent avec peu : une telle bouteille vide aurait donc eu peu de place dans les bagages des Lefebvre, qui devaient se limiter à l’essentiel. De telles bouteilles n’auraient par ailleurs certainement pas été mises à disposition dans la salle à manger de troisième classe, qui offrait certes un confort inédit pour cette clientèle à l’époque, mais pas au point de proposer des liqueurs en libre-service. Une mère isolée, voyageant avec enfants, et ne parlant pas l’anglais, aurait également eu bien du mal à s’en procurer auprès de l’équipage. Enfin, l’importante couche de cire qui cachette la bouteille pose question : vu la parfaite isolation de la bouteille, dont le message est censé avoir survécu à plus d’un siècle en mer, une quantité très généreuse de cire a été appliquée. On peut se demander comment la petite fille aurait pu se la procurer à bord…

Enfin, un dernier point a été évoqué : le lieu d’arrivée de la bouteille, dans la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick. Des spécialistes des courants marins ont en effet confirmé que si une telle dérive depuis le lieu du naufrage n’était pas impossible, elle reste très improbable. Une improbabilité qu’il faut donc coupler à toutes les autres improbabilités précédemment citées…

 

Un exemple d’interdisciplinarité : la psychomotricité

L’affaire pourrait donc s’arrêter là, mais si je vous l’expose ici, c’est pour rendre hommage au travail de la psychomotricienne Coraline Hausenblas, qui m’a fait part de son travail particulièrement étayé sur la question, que vous pouvez lire ici. Ses connaissances professionnelles lui ont en effet permis d’analyser le document avec une approche scientifique. Pas d’étude graphologique ou pseudoscientifique ici : nous n’avons qui plus est aucun document écrit par Mathilde Lefebvre pour effectuer une comparaison solide. Comme l’explique l’autrice, il s’agit ici simplement de comparer la lettre avec ce que l’on sait de la façon dont les enfants français apprenaient à écrire en 1912.

Couverture du dossier "Analyse d'un canular" de Coraline Hausenblas, représentant une bouteille à la mer et la silhouette du Titanic
Le dossier de Coraline Hausenblas sur la question, en accès libre, est un très bel exemple de rigueur et traite rondement le sujet.

Se dégagent vite plusieurs choses, qui ont été synthétiquement résumées dans une petite vidéo de Nota Bene que je vais donc simplement récapituler ici. D’une part, l’écriture des enfants du début du siècle était très typée : les élèves étaient tenus de bien calligraphier leurs mots, quitte à ce que cela se fasse au détriment de la vitesse, et les écritures enfantines étaient en conséquence assez standardisées. L’écriture cursive était donc la seule enseignée, et ce n’est que tardivement, après la scolarisation, que les écritures tendaient à se personnaliser. C’est ce qui explique que d’aucuns s’émerveillent souvent sur les cahiers d’école des ancêtres : la focale était alors placée sur la qualité de l’écriture, quitte à ce que ce soit au détriment de son efficacité. En effet, on sait aujourd’hui nettement que l’écriture scripte est plus adaptée à la prise de notes rapide, au point que certains pays l’enseignent désormais prioritairement. En France, depuis les années 1970/1980, on privilégie très tôt la recherche d’une écriture efficace, et donc plus personnelle : dès le cours primaire, écritures cursive et scripte ont donc tendance à se mélanger pour former un style spécifique à chacun selon de nombreux critères. Mais la chose aurait été, selon Coraline Hausenblas, impossible pour une écolière du début du siècle.

Or, la lettre attribuée à Mathilde Lefebvre témoigne d’une écriture mixte, et dont les lettres cursives sont parfois formées sans logique (avec des attaches inutiles à certains endroits, ou au contraire manquantes là où elles seraient utiles, par exemple). Ceci serait le témoignage d’une écriture actuelle, vraisemblablement d’adulte, qui aurait essayé d’imiter non pas le style d’époque, mais le style imaginé pour l’époque. D’autre part, Hausenblas souligne qu’au fil de la lettre, le style se fait de moins en moins cohérent ; et pour cause ! Il est très difficile de falsifier son écriture sur une longue durée.

On pourra également s’intéresser à l’analyse du texte même de la lettre, que je ne vais pas détailler ici. La psychomotricienne relève un vocabulaire généralement très vague, une date assez opportune (la veille de la collision), et surtout, en fin de texte, l’usage d’un impératif (« Prévenez ») qui paraît ici téléologique, comme si le naufrage était déjà anticipé par la personne écrivant la lettre. Certes, on pourra rétorquer que bien des interprétations sont possibles : mais c’est justement le but d’un tel faux, qui doit rester très ambigu pour permettre à chacun d’y lire ce qu’il veut. Surtout, cela vient confirmer la démonstration sur l’écriture : comme celle-ci, le style du texte semble moins maîtrisé sur la fin, comme si l’auteur n’avait pas su maintenir sa cohérence jusqu’au bout.

 

Le fond de l’affaire ?

Comme souvent dans ce genre d’affaire, aucune preuve définitive ne pourra jamais être apportée. À l’incohérence d’écriture, quelqu’un pourra rétorquer qu’il n’est pas impossible que Mathilde Lefebvre ait eu une écriture différente des autres enfants de son époque. C’est peu probable, mais vrai. À la localisation de la bouteille, il pourra être rétorqué qu’il était improbable que la bouteille arrive en baie de Fundy, mais pas impossible. C’est vrai également. Pour les questions pratiques concernant la bouteille et son cachetage, on pourra répondre que s’il est très improbable de réunir tout le matériel nécessaire, le Titanic était grand et que ce n’est donc pas impossible. C’est vrai. Enfin, sur les incohérences relatives au texte, son caractère vague, qui le rend suspect, est aussi ce qui permet à chacun d’y voir ce qu’il veut, et donc éventuellement d’y voir une cohérence. En somme, nous faisons là à une somme d’immenses improbabilités, qui ne font toutefois pas une impossibilité. Le caractère fallacieux de l’objet n’est pas démontrable à 100%, seulement à 99,99. Le doute est donc plus que raisonnable, mais le seul moyen de le transformer en certitude serait de disposer d’éléments authentiques d’écriture de Mathilde Lefebvre afin de comparer. Or, tout donne à penser que de tels éléments n’existent pas. Ceux qui souhaitent continuer à y croire peuvent donc s’attacher au 0,01% d’incertitude restant.

Pour les autres, se pose la question : à qui profite le crime ? Les découvreurs m’ont paru et me paraissent toujours de bonne foi. Ils n’ont manifestement pas cherché à générer de publicité sur le sujet, et semblent même en être gênés. Évidemment, le jugement que j’ai à leur égard serait profondément renversé si la bouteille et le message devaient ultérieurement être marchandisés. La personne qui en tirerait profit me paraîtrait alors éminemment suspecte. Vu les doutes émis au sujet de l’objet, une telle opération me paraît peu probable, mais reste possible, car la médiatisation pourrait suffire à abuser de gens peu regardants, en particulier si l’objet devait être vendu à un prix qui serait à la fois trop élevé, et malgré tout très raisonnable pour un objet supposément lié au Titanic. Sachez-le simplement : vous ne trouverez jamais d’objet directement lié au Titanic pour quelques centaines d’euros sur Ebay.

Télégramme annonçant la collision du Titanic
Le télégramme vendu aux enchères il y a quelques années (que j’avais étudié ici) témoigne de la façon dont l’enjeu marchand conduit rapidement les médias à s’emballer et enjoliver l’histoire entourant les objets liés au Titanic, qu’ils soient authentiques ou non.

Mais à vrai dire, si le crime ne profite à personne, c’est peut-être parce qu’il a été conçu – comme beaucoup de canulars historiques – par amour de l’art, pour le simple plaisir de l’accomplir. Force est de reconnaître, au vu du battage médiatique dont témoigne même cette vidéo, que l’opération a été réussie, mais ce n’est pas une première, et j’aimerais désormais évoquer un précédent ancien pour vous rappeler que les mensonges et canulars historiques n’ont pas toujours de motivation autre qu’eux-mêmes.

 

D’autres bouteilles à la mer

En février 1893, le Naronic, cargo bétailler de la White Star Line, quitta Liverpool pour New York. On ne le revit plus jamais. À l’époque, la radio n’existait pas, et le seul moyen de prévenir d’un drame était d’être vu. Pendant plusieurs mois, la compagnie détourna des navires pour balayer l’océan à la recherche du navire disparu, sans succès. On retrouva finalement des canots du Naronic, à la dérive, vides, très loin de sa route. Le navire avait disparu. Iceberg ? Explosion ? Tempête ? Le mystère reste entier.

Durant le mois de mars suivant, pas moins de six bouteilles comportant des messages attribués au Naronic furent retrouvées sur les côtes. Deux, retrouvées sur la côte Est des États-Unis, mentionnaient un naufrage le 19 février, et l’une évoquait même une collision avec un iceberg en pleine tempête de neige (chose hautement improbable). Les lettres étaient signées, mais aucun des noms n’apparaissait sur la liste officielle. Tout donne donc à penser qu’elles avaient été écrites à partir des récits de presse qui, évidemment, s’emballaient autour du « feuilleton Naronic ». De même, les messages retrouvés au Royaume-Uni mentionnaient iceberg ou explosion, et des noms inexistants. Dans l’un, une adresse était même donnée… qui n’existait pas, en réalité. En somme, six lettres fausses, d’origines probablement différentes. Le drame du Naronic a manifestement inspiré quelques blagueurs, qui n’avaient rien d’autre à attendre de leur forfait que la satisfaction d’être relayés par la presse. La blague pourrait paraître innocente, mais à l’époque, bien des familles étaient tendues par l’incertitude et n’ont pas dû les apprécier…

Vue de profil du Bovic, cargo à une cheminée
Si le Naronic n’a vraisemblablement jamais été photographié, son jumeau, le Bovic, nous donne une idée de son apparence. Sans la mystérieuse disparition, les deux navires n’auraient probablement pas laissé grande trace dans l’histoire.

Reste enfin un cas beaucoup plus authentique, celui de la bouteille de Jeremiah Burke, passager du Titanic. Ici, le message et l’auteur sont nettement identifiés. La bouteille fut retrouvée sur les côtes irlandaises, non loin du foyer que Burke venait de quitter avant de périr dans le naufrage. Le texte était lapidaire : « From Titanic, Goodbye to all, Jeremiah Burke », avec une date difficilement lisible, manifestement un 10 avril corrigé en 12. Le Titanic ayant quitté l’Irlande le 11, il est fort probable que le message ait été envoyé comme un ultime adieu lors du départ de Queenstown. La famille, pourtant, tient au mythe : Burke tenait trop à cette bouteille d’eau bénite pour la jeter sans raison, et n’a pu écrire ce message que pendant le naufrage. Cela rendrait évidement la dérive de la bouteille jusqu’en Irlande bien improbable, pour ne pas dire miraculeuse. Le documentaire La véritable histoire du Titanic (véritable nanard truffé de scènes fantaisistes) va jusqu’à l’imaginer jeter la bouteille du haut de la dernière cheminée du navire dans ses derniers instants ! Reste que, quitte à étriller la mémoire familiale, il reste très probable que la bouteille ait été jetée au début de la traversée. Elle reste un témoignage authentique d’un homme disparu, et est aujourd’hui exposée. Nul besoin de mythe pour la rendre plus émouvante !

Image promotionnelle de "Titanic, la véritable histoire" diffusé par France 2
Ce documentaire aussi authentique que mon diplôme de chirurgien amateur donne un certain lustre à l’histoire de Jeremiah Burke et, de façon plus générale, sensationnalise à outrance un grand nombre d’histoires mal étayées. Tout cela ensuite payé avec notre redevance, car il n’y a pas de raison !

 

Le bénéfice du canular : une famille retrouvée

Il me faut enfin revenir sur le bon point de l’affaire de la bouteille attribuée à Mathilde Lefebvre. Jusque-là, il s’agissait d’une famille sur laquelle les récits étaient teintés de doutes. Un cas est significatif : le décès du père de famille, des années plus tard, fut déclaré par un fils, Anselme, qui avait dix ans à l’époque du drame, mais n’était pas sur le Titanic. Or ce fils nous était jusque-là totalement inconnu, et ne semblait pas avoir traversé l’Atlantique : il ne pouvait tout de même pas être resté tout seul en France, à dix ans ! L’affaire de la bouteille ont conduit un certain nombre d’éléments familiaux à refaire surface, en particulier le dossier d’expulsion de Franck Lefebvre, le père de famille, chassé des États-Unis après le naufrage. Pièce très riche, elle nous a permis, avec Manon, de retracer la vie de la famille, à laquelle nous avons consacré un article de Latitude 41, la revue de l’Association française du Titanic, dont je vous résume ici quelques grandes lignes.

Couverture du numéro 90 de Latitude 41, avec une photo de Marie Lefebvre
Toutes ces informations sont tirées de notre dossier consacré aux Lefebvre dans le n°90 de Latitude 41, revue de l’Association française du Titanic.

Début 1911, Franck Lefebvre père partit pour Mystic, dans l’Iowa, avec son fils Anselme, ainsi qu’une femme qui n’était pas la sienne et la fille de cette dernière, le tout sous un faux nom. Vie secrète ? La chose est peu probable quand on sait qu’il devait faire venir sa famille peu après. La présence d’Anselme s’explique aisément (et tristement) : si le petit garçon ne pouvait travailler dans les mines de France, il avait l’âge légal pour le faire en Amérique ! Quant à la femme, il semble qu’il s’agissait d’une voisine que Franck aidait à fuir son mari : mère isolée, elle n’aurait pu franchir les contrôles d’Ellis Island, d’où la décision de se faire passer pour un couple marié. Ce ne serait pas sans conséquences !

Par la suite dans l’année, Franck et Marie, les aînés de la famille, déjà majeurs et mariés, traversèrent eux aussi l’Atlantique pour s’établir en Amérique, où ils devaient rester. À la fin de l’année, Jules, 13 ans, autre fils de la famille, traversait l’Atlantique seul à bord du Chicago. Les autorités américaines n’apprécièrent pas la manœuvre, et l’enfant fut un temps interné à Ellis Island avant que son père ne signe une déclaration sous-serment attestant qu’il était son fils et venait travailler à ses côtés ! Finalement, Marie, la mère, et quatre des plus jeunes enfants embarquèrent sur le Titanic en avril 1912, et y périrent. Ne restait en France, de la famille, que l’une des filles aînées, Célina, dont nous perdons la trace à Paris.

Après le naufrage, Franck, dévasté, tenta d’obtenir des fonds de secours, ce qui attira l’attention des autorités sur son arrivée sous un faux nom. Le caractère illégitime du couple voyageur suscita alors des soupçons, et il fut même accusé de proxénétisme, ou d’entretenir une maîtresse. La chose est cependant peu probable, car un homme qui souhaite refaire sa vie ou se livrer à de sombres trafics invite rarement sa famille à le suivre ! Quoi qu’il en soit, Franck, ses compagnes de voyage, Anselme et Jules furent expulsés en France au terme d’une longue procédure dont les dossiers nous en apprennent plus sur leur courte vie en Amérique. Jules mourut en 1918, à 21 ans, au combat. Franck termina ses jours dans le nord de la France et mourut en 1948, suivi par Anselme en 1970.

Aujourd’hui, une plaque rend hommage aux Lefebvre à Liévin. À travers eux, c’est l’histoire chaotique d’une famille partie trouver une vie meilleure en Amérique qui se dessine. En permettant de préciser un peu plus cette histoire, la fausse bouteille de Mathilde a ainsi, malgré tout, apporté du bon !

 

Pour aller plus loin

La principale source pour comprendre le dossier de la bouteille est celle composée par Coraline Hausenblas, que vous pouvez consulter sur son site. L’autrice a également participé à l’écriture de la vidéo de Nota Bene sur le sujet. Je la remercie chaudement de m’avoir fait découvrir son travail, qui m’a incité à écrire cet article.

Sur les Lefebvre, le travail de l’AFT est bien entendu incontournable, à commencer par Les Français du Titanic, de François Codet, Alain Dufief, Franck Gavard-Perret et Olivier Mendez (Marines éditions, 2011). Ces recherches ont été mises à jour dans le numéro 90 de Latitude 41 (automne 2021). Les dernières découvertes doivent enfin beaucoup à Luc Bureller, qui a mis en ligne le dossier de la procédure d’expulsion de Franck sur son site. Un grand merci à lui !

Enfin, sur l’affaire du Naronic, la meilleure synthèse à ce jour est un des chapitres de Falling Star, Misadventures of White Star Line Ships, de John Eaton et Charles Haas, publié chez Patrick Stephens Ltd. en 1989.

4 commentaires sur “La bouteille du Titanic : anatomie d’un canular historique

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  1. j’aimerais désormais évoquer un précédent ancien pour vous rappeler que les mensonges et canulars historiques n’ont pas toujours de motivation autre qu’eux-mêmes. La pissotière de Duchamp! refusée par les uns donc réhabilitée par les autres. Loi sociologique que ce type a prouvé avec cette expérience, et qui lui a valu d’être consacré pape de l’art comptant pour rien. Bonne continuation!

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  2. https://www.youtube.com/watch?v=E9G033FVbOA Il y a cette conférence en ligne (+ un livre publié par le sieur. Comme il n’a pas obtenu les droits des images des « zoeuvres » – via les héritiers – dont il parle et qu’il se propose d’interpréter à son prisme, la lecture du livre, bourré de coquilles, est assez difficile voire obscure. Je ne vais donc pas te conseiller de le lire, car sauf à être un fan absolu de ce gars, c’est assez incompréhensible sans les références des images – bien ouej les nenfants!!- Mais la conf est interpellante, je crois, pour le peu bien sûr qu’on ait envie de s’appesantir sur la vie et le parcours de la grande endive braisée duchampienne, qui a quand même servi de prétexte déliro-gène à faire dévisser bien d’avantage le commerce de l’art dans le monde americano-européen dans une apothéose de « nous le nouveau monde, vous l’ancien, mais merci pour ce petit « truc » fort utile en terme de propagande, cette fameuse loi déduite de l’expérience de la pissotière – qui n’a jamais été exposée..- des semblables l’ont été après la récupération accomplie avec le temps, et que je te laisse le plaisir de découvrir si tu en as la curiosité, l’énergie et le temps.) Bien à toi et oeuf corse, merci pour toutes tes vidéos et tes textes ô combien enrichissants, dont je n’ai évidemment pas rattrapé mon retard en terme de consultation, l’exhaustivité étant difficile à tenir sur le nain ternet!!)

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