Mes années recherche, partie 3 : Écrire, transmettre…

Rédiger un mémoire, une thèse : c’est souvent la partie qui effraie bien des étudiants. « Je ne serai pas capable de pondre 100 pages sur mon sujet ! » ; « Je ne sais pas écrire ! » Il faut dire que dans cet exercice solitaire, on a tôt fait d’idéaliser le travail des autres. Dans mon cas, je savais globalement que l’écriture ne serait pas un problème : j’avais l’habitude d’écrire rapidement et efficacement sur des sujets qui m’intéressaient, et j’avais donc de l’entraînement. Mais le but à atteindre restait malgré tout bien flou, et avec lui la croyance en mes capacités restait bien fragile…

Un soldat en campagne ?

Lorsque j’ai débuté ma thèse, l’un de mes directeurs m’avait approximativement dit que pendant les années à venir, je serais « comme un soldat en campagne », campant en permanence avec mon sujet. Je connaissais mon expérience de la rédaction du master, pendant laquelle mes séances d’écriture d’un demi-chapitre en une soirée pouvaient être espacées d’un mois d’inactivité totale, et je peinais à le croire. Pire, j’ai tiré, je pense, de ce genre de propos, une véritable hantise : j’étais, forcément, un imposteur. Lorsque j’entendais des collègues doctorants se livrer à un concours de « qui travaille le plus », l’un expliquant qu’il avait rompu car sa thèse n’était pas compatible avec sa vie de couple, l’autre expliquant ne pas avoir de temps à consacrer à son bébé tout juste né, je ne pouvais que me sentir coupable d’avoir, pour ma part, une vie de couple qui n’était en rien pénalisée par la thèse, et une consommation toujours massive de jeux vidéo.

Certes, peut-être motivé par la peur de paraître trop fumiste, je n’ai jamais déserté mes obligations : j’ai été élu – bien malgré moi – à un conseil scientifique où j’ai rempli des fonctions purement décoratives en me dotant du silence des sages, j’ai assuré du mieux que je le pouvais mes TD et les charges associées, j’ai toujours fait de mon mieux pour répondre aux sollicitations : bref, je me suis donné le sentiment de donner le change. Malgré tout, je n’étais que culpabilité : culpabilité de ne pas être plus souvent à mon bureau (où, les rares fois où j’y ai passé plusieurs heures d’affilée, j’ai été certainement plus improductif que chez moi) ; une culpabilité qui ronge au point de pousser à baisser le son de la télé quand les voisins passent sur le pallier, pour pas qu’ils sachent que je n’en fais pas assez. Un soldat en campagne ? Peut-être, mais alors un planqué, voire un déserteur, pionçant dans une meule de foin, bercé au son des canons !

Je n’ai compris que bien plus tard qu’il y a plusieurs façons de faire sa guerre. Cette thèse, en effet, je l’ai terminée, finalement. Et ceux de mon entourage qui ont suivi le rush final de rédaction, pendant lequel il m’arrivait de pondre une quinzaine de pages dans la journée sans renoncer ni à ma grasse matinée, ni à mes heures d’Hearts of Iron, ont pu se dire étonnés de ma grande capacité de travail durant ce sprint. Mais ce sprint ne venait pas seul : ces pages, et avant elles, le plan de ma thèse, mes interventions en journées d’études, mes articles, n’étaient pas nés pendant que j’étais assis à mon bureau, mais aux toilettes, sous la douche, en mangeant mes Chocapic, ou encore durant les laborieuses phases en Mako de Mass Effect ! Ce travail de réflexion informel est en réalité au cœur du processus intellectuel, et ses heures se comptent difficilement. Et j’avais de surcroît un avantage qui se révélait être un handicap : étant passionné par mon sujet, depuis fort longtemps, mes lectures à ce propos relevaient bien souvent dans mon esprit des loisirs. Savourer, au lit, une histoire de la White Star Line, était-ce encore du travail ? Et ces commissions d’enquête du naufrage du Titanic, que j’avais commencées à traduire avant même d’entrer en master, faisaient-elles vraiment partie de mon travail doctoral ? Ce n’est qu’après la soutenance que j’ai commencé à prendre conscience que la métaphore du soldat en campagne n’était peut-être pas si mauvaise que ça : d’une certaine manière, j’avais traversé la guerre sans même me rendre compte qu’elle avait commencé.

Vue d'une séquence en Mako dans Mass Effect 1
D’accord, le Mako se conduit comme une brique, mais les phases de conduite sont l’occasion rêvée de réfléchir à ses prochains écrits… ou à une future vidéo !

Un bon plan

La recherche d’un plan adapté est le parfait exemple de ce travail informel qui se réalise parfois sans vraiment que l’on s’en rende compte. Lorsque j’ai abordé le master, je savais que cela ne me posait généralement pas de difficultés pour les exposés que j’avais eu à présenter en licence, mais la tâche s’annonçait bien plus exigeante ici. Mon retard par rapport aux autres suscitait forcément des angoisses : certains semblaient s’acharner à trouver un plan depuis des semaines, et je n’avais même pas encore de sujet ! Et puis, en quelques jours dans les archives, après avoir également pas mal lu sur mon Normandie, des axes ont commencé à se présenter, et j’ai commencé à préparer mon classique « trois parties, trois sous-parties » bien académique. Ce n’était cependant pas parfait, car pour rentrer dans ce cadre classique, j’avais parfois dû un peu tordre ma réflexion. Fort heureusement, ma directrice de recherche m’a fait remarquer qu’il était tout à fait possible d’adopter une forme plus libre, et j’ai finalement découpé mon plan en huit chapitres, ce qui avait un grand avantage : comme j’avais une grande masse de travail qui demanderait deux ans d’études, mais que je devais présenter dès la fin de la première année un mémoire qui se tienne en lui-même, je pourrais diviser le travail en deux : quatre chapitre la première année, et quatre la deuxième. Mais comme rien ne doit jamais être simple avec moi, j’ai choisi de traiter la première année les chapitres 4 à 7, et la deuxième, les quatre autres.

Mes premiers chapitres étaient ainsi centrés sur le Normandie entre son lancement et sa légendaire rivalité avec le Queen Mary durant ses premières années. Le mémoire de première année avait ainsi une réelle unité, tournée autour de la presse et de la manière dont la compagnie avait mis en scène ces différentes étapes très médiatiques. La deuxième année, les trois premiers chapitres devaient compléter cette approche en traitant des conditions dans lesquelles le projet avait débuté, et le dernier chapitre élargissait sur la manière dont, passé la folie des premières années, la compagnie avait envisagé la suite de la carrière de son navire. J’avais, volontairement, laissé les années de guerre et le naufrage de côté, car tout cela relevait encore d’une autre réflexion et d’un autre domaine, que je ne souhaitais pas aborder dans ce travail.

Le plan de thèse que j’avais initialement posé est resté globalement le même jusqu’à la fin de mes travaux. Un sous-niveau supplémentaire, qui n’apparait pas dans la table des matières finale, m’a beaucoup aidé à doser mon travail quotidien, quitte à écrire les parties dans le désordre.

Pour la thèse, le choix du plan vint beaucoup plus tard, au milieu de ma troisième année. Les archives étaient derrière moi, et pourtant, encore devant, dans la mesure où pas mal de documents restaient encore dans mes stocks de photos à dégrossir. C’est avant tout à l’approche d’un rendez-vous avec l’un de mes directeurs de thèse que je me suis attelé à la préparation de mon plan, et celui-ci est en réalité sorti en à peine deux heures, avec ses sous-parties, et même le niveau en-dessous, dans un état quasi-définitif. « Ça a dû vous prendre beaucoup de temps ! » m’a ensuite dit mon directeur, très satisfait, et j’avais une nouvelle fois le sentiment de faire preuve d’une grande imposture… Il n’avait pourtant pas tort, car mon plan couvait en réalité depuis longtemps, sans même que je l’aie vu venir. En effet, j’avais choisi quatre grands axes : les relations entre compagnies et états, les navires comme symboles patriotiques à travers la vitesse et la taille, l’adaptation aux différentes clientèles, et l’enjeu de la sécurité. Or, ces quatre axes m’avaient déjà sauté aux yeux lorsque j’avais étudié le Normandie en master : tous occupaient déjà une place prépondérante dans ma réflexion. Ces pièces que j’avais l’impression d’avoir assemblées en quelques minutes, avachi dans mon canapé, pour faire vite, étaient en réalité en cours de mise en place depuis déjà des mois, sinon des années.

La pose de cette ossature cruciale me fut d’une immense utilité : j’ai dès le départ rédigé introductions et conclusions de parties, quitte à y revenir plus tard, pour savoir dans quelle direction j’allais, et toutes les transitions étaient aussi posées. Je savais ainsi de quoi je comptais parler, où, et j’ai pu avoir le plaisir, pendant l’intense période de rédaction, de tout travailler dans le désordre, selon mes envies. Cela rendit sans aucun doute l’écriture beaucoup plus facile.

Quand la peur guide le clavier

Le travail d’écriture fut, dans mon expérience, beaucoup guidé par la peur de ne pas être à la hauteur, et d’alternances entre périodes d’improductivité totale, et de gros rushes. Le master c’était, de ce point de vue, relativement bien passé : les instructions que j’avais sur la forme étaient assez claires du point de vue des attentes, et je savais donc où j’allais, et où j’en étais. J’ai donc alterné des périodes où, pendant un mois, je n’arrivais pas à écrire, avant de réussir à pondre en deux soirs un de mes quatre chapitres. Plus la date de rendu approchait, plus il devenait facile d’écrire, et je n’ai jamais été vraiment pris par le temps : je m’étais fixé le 31 juillet comme date pour finir, et c’est le jour où j’ai écrit ma conclusion, sans jamais m’être dit que ça ne passerait pas, mais en ayant malgré tout culpabilisé des longues périodes d’inactivité qui entouraient mes sessions d’écriture.

Cette culpabilité, mêlée de la conscience que j’y arriverais dans les temps, m’accompagna en thèse, mais différemment. Ici, les instructions étaient beaucoup plus floues, tant sur la quantité que sur les délais. On m’avait en effet fait comprendre que, si j’avais un contrat de trois ans, une thèse de sciences humaines en prenait généralement quatre, et il n’aurait pas été très sérieux de finir avant. Pour la quantité, de même, je n’avais longtemps eu que la vague réponse d’un de mes directeurs : « On peut aller jusqu’à 1000 pages, on va dire. » J’ai été libéré lorsqu’une camarade m’a appris, lors de ma troisième ou quatrième année, qu’en fait, le minimum tacitement admis était de 300, ce qui correspondait à mon mémoire de master après les deux années. J’ai donc coupé la poire en deux et considéré qu’il faudrait que j’en remplisse au moins 400 ; j’en ai finalement fait 650. Cet objectif chiffré était très informel, en réalité, et l’est resté, mais il me rassurait : jusqu’à ce que je me sois approché de mes 400 pages, je craignais de n’avoir pas assez à dire pour avoir l’air sérieux. Voir cette borne approcher était donc un grand soulagement.

Ce flou des consignes et cette grande liberté apportait donc beaucoup de stress, mais aussi beaucoup de bon en offrant une grande indépendance, que ce soit dans le choix ou le traitement des angles d’approche. Et pourtant, là aussi, la peur a parfois pu me contenir, ou au contraire me pousser à faire trop pour tenter de justifier que j’avais bien fait mon travail. J’ai ainsi parfois pu abuser des citations, pour faire ressortir le temps à gratter mes archives. De même, étant très conscient que mon sujet était large et aurait pu recouvrir de nombreuses études de détail, j’ai un peu trop souvent eu tendance à déplorer ces manques et à justifier sans cesse mon approche, ce qui n’était certainement pas nécessaire. Cependant, ce besoin de faire mes preuves m’a aussi poussé à aller parfois plus loin que je l’aurais fait autrement : j’ai ainsi passé ma rédaction à écumer le net pour trouver toujours un peu plus de sources, et trouver parfois des documents transformant totalement mon approche. Le sentiment d’imposture a donc été à la fois mon pire ennemi, et un bon allié.

Cette page de ma thèse reflète bien mon sentiment d’imposture : dans la partie que je pensais le moins maîtriser, mes inquiétudes m’ont incité à aller chercher plus de sources en fouillant notamment le Journal officiel. J’y ai trouvé énormément d’éléments passionnants, mais en ai aussi tiré de (trop) longues citations, comme pour justifier le sérieux de mon travail.

Séminaires, colloques et autres grand’ messes

Même en production, la recherche se transmet. Les séminaires, colloques, journées d’études, sont donc un moment théoriquement clé pour échanger et diffuser nos travaux… sur le papier. La réalité est parfois moins reluisante. Lors de ma première année de thèse, alors que je n’avais pas encore déménagé, j’ai fait l’aller-retour entre Limoges et Nantes pour assister à une de ces journées, en simple spectateur : on m’avait dit qu’en tant que doctorant contractuel, il était important que je sois dans l’assistance et, à vrai dire, le sujet et le programme étaient particulièrement alléchants. Et pourtant, quel dépit ! Les intervenants étaient manifestement très compétents, avaient des choses très intéressantes à dire, et pourtant, seules de rares interventions parvenaient à capter un peu un auditoire. Le séminaire était théoriquement destiné en premier lieu aux étudiants de master, à qui il devait donner un avant-goût de la recherche, mais dès la pause de midi, les effectifs fondaient malgré les listes de présence et les évaluations qui devaient suivre. Je suis reparti tiraillé : nous avons, avec l’histoire, une discipline passionnante et facilement transmissible. Je pense, en tout cas, qu’il est plus facile de parler d’histoire que de physique quantique. Et pourtant, ces interventions restaient difficiles à suivre, même pour des gens à priori intéressés.

Au cours de mon doctorat, j’ai vu beaucoup de ces séminaires et autres types de journées. Il y a eu évidemment des exceptions, mais trop souvent, j’ai vu jusqu’aux organisateurs s’y ennuyer ferme, consulter leurs mails en attendant leur propre intervention, ou le très attendu repas. Ceci sans parler d’éminents professeurs pouvant se permettre de dormir bouche ouverte au premier rang. Trop souvent, aussi, ces manifestations théoriquement ouvertes au public se faisaient en fait entre initiés, et les rares éléments extérieurs partaient vite effrayés.

D’où vient, alors, le problème ? Il me paraît double. D’une part, on sait que dans un monde où les universitaires sont de plus en plus évalués sur la quantité de ce qu’ils produisent, participer à un séminaire, publier ensuite un article, voire les actes dudit colloque, permettent de gagner des points facilement. L’intérêt académique peut alors facilement passer au second plan. Il en va de même pour les séminaires liés aux masters ou écoles doctorales. Trop souvent, ils sont perçus par les étudiants comme une nuisance, et les organisateurs doivent batailler, supplier, pour y réunir un public et, parfois, des intervenants. Les très craintes journées pluridisciplinaires de mon école doctorale, par exemple, avaient avant tout pour but d’engranger des heures de formation obligatoire à moindre frais, en brassant le plus large possible, mais étaient assez unanimement détestées. J’y ai vu la plupart de mes camarades y lire leurs archives, y végéter, voire sauter sur la première occasion de truquer les feuilles de présence pour filer à l’anglaise. Face à cela, le contenu ou la forme n’étaient pas remis en question : tout au plus était-il décidé d’augmenter encore les crédits apportés par la participation à ces journées, où d’y multiplier les feuilles d’appel pour éviter les départs prématurés ! C’était, en soi, un bel aveu d’échec.

L’autre problème est plus large. J’ai eu l’occasion de revenir en vidéo sur mon (in)expérience en matière d’enseignement, et la manière dont je n’avais jamais été formé à cet exercice. Cela s’étend, je pense, à la communication orale en général. Ses enjeux ne sont jamais vraiment enseignés dans les cursus, et c’est, je pense, un apprentissage sur le tas qui domine. Certains s’en tirent, voire brillent ; d’autres y souffrent terriblement. Le résultat est que, trop souvent, l’oral est vu comme de l’écrit parlé. On lit ou récite un article, de façon parfois laborieuse, rarement agréable à écouter. Il est en effet difficile d’accepter que la communication orale, même scientifique, répond forcément à des enjeux différents que l’écrit : l’oral ne peut pas être aussi précis, ne peut pas être aussi rigoureux qu’un article. On ne peut pas faire de notes de bas de page à l’oral, et ce qui peut être aisément compris à l’écrit n’est pas forcément aussi facile à écouter. C’est ce constat qui me pousse à systématiquement proposer un article en pendant à mes vidéos, car l’écrit est pour moi un support d’apprentissage bien plus rigoureux que l’oral, tandis que la vidéo permet une introduction plus familière à un sujet, et les deux formats doivent donc être complémentaires. Le manque de maîtrise de cette articulation est, je le crains, une des causes de la difficulté, ensuite, à vulgariser la recherche, même si de plus en plus de chercheurs semblent avoir décidé de s’emparer à pleine mains de cet enjeu.

Ce contraste est d’autant plus saisissant que, souvent, lors des échanges qui suivent les interventions, les orateurs pris « au naturel » démontrent une réelle capacité à diffuser leur travail. J’ai souvenir ainsi d’un chercheur dont la conférence avait été jugée par l’audience assez barbante, mais qui s’était totalement transfiguré lors des échanges avec le public, qui était sorti conquis. S’ajoute alors un autre problème : les séminaires peuvent parfois se voir ajouter une dimension de représentation assez gênante. Nul doute que mon autisme a, là aussi, beaucoup joué dans ma perception : je n’ai jamais su m’intégrer à ce genre de dynamique, et les temps de sociabilité lors des fameux pots et repas m’ont toujours été très difficiles, sauf lorsque je connaissais bien certains participants. Surtout, entre doctorants en particulier, ces échanges pouvaient trop facilement tourner au concours de « qui travaille le plus », aboutissant à une terrible récidive du syndrome de l’imposteur. Décidément, une désagréable expérience : c’est au lendemain ou à l’approche de certains séminaires que, plus que jamais, j’ai sérieusement pensé abandonner.

La soutenance

Mais je n’ai pas abandonné, et je suis finalement arrivé au moment joyeux de faire relire mon long manuscrit par mes directeurs (sincère admiration pour celui qui relut 650 pages en un week-end et m’apporta énormément de suggestions), de préparer la paperasse administrative, et d’attendre avec impatience la soutenance. Curieux exercice : il s’agit en somme de défendre pendant quelques heures un travail sur lequel le jury a déjà un avis bien arrêté – qu’il faut espérer positif – et ce rituel ne changera probablement pas grand-chose à l’affaire.

Les soutenances de master s’étaient très bien passées : à chaque fois, le jury avait apprécié mon travail et je ne m’étais pas trop fait de souci. J’avais été très bien encadré, et je savais donc parfaitement ce qui m’attendait. Tous mes camarades ne pouvaient pas en dire autant : certains ont été démolis par leur propre directeur lors de la soutenance, sans qu’aucun membre du jury ne fasse remarquer que le rôle du directeur aurait – justement – été de signaler ces problèmes bien avant. La pratique semble, malheureusement, répandue, et de tels directeurs doivent à mon sens être fuis comme la peste. Le master m’avait également confirmé quelque chose que je commençais à sentir lors de mes derniers exposés de licence : les meilleures présentations orales se font sans notes. Lorsque l’on parle d’un sujet que l’on connaît bien, pour l’avoir beaucoup travaillé, il n’y a pas à s’inquiéter, il faut y aller sans filet, en particulier lorsque l’intervention s’annonce courte. Oui, des détails manqueront à l’appel, oui, il y aura peut-être même certaines approximations ou erreurs, mais cela sera compensé par l’énorme fluidité du discours. Du reste, dans le cadre de la soutenance, ces approximations posent peu problème : le discours oral ne fait qu’accompagner un travail écrit bien plus solide.

C’est donc sans véritables notes que j’ai affronté ma soutenance de thèse, mais avec plus de stress, tout de même. Déjà, car il y avait un public, certes maigre : mes parents et quelques amis proches. Je ne voulais clairement pas des grandes cérémonies qui ont parfois pu avoir lieu, sait-on jamais, si cela tournait mal ! Ma soutenance avait aussi une particularité, concernant le jury. Je n’avais pris aucune part dans son choix, et l’un des rapporteurs – qui avait été plutôt sévère – n’avait finalement pas participé à la soutenance. Je savais que son rapport avait manifestement déplu à ses collègues, qui ont parfois ironisé à son sujet lors de la soutenance. Il faut dire que certains des reproches exprimés dans le rapport – qui trouvait la reliure peu pratique et trouvait l’ensemble de taille modeste – avaient suscité l’hilarité du jury et du public lors de la lecture. Malgré tout, ce rapport plus sévère que l’autre m’avait inquiété à l’approche de la soutenance, mais celle-ci se passa bien.

Certes, les habits sont moins folkloriques, mais une soutenance de thèse a toujours un côté ritualisé assez curieux.

Comme souvent, chaque membre du jury a pu poser des questions relatives à ses marottes et ses propres regrets, mais il semble qu’ils aient été très satisfaits de la manière dont je défendais mes choix et mes approches. J’ai sûrement été trop long dans mes réponses, comme toujours trop heureux d’avoir l’occasion de parler de sujets qui me passionnaient, mais cela n’a pas semblé poser de problème. Après trois heures les plus chères de ma vie – ayant soutenu en décembre, j’avais dû payer 600€ d’inscription pour cette seule demi-journée soutenance – j’ai enfin pu me faire appeler docteur. Toujours bien éloigné des préoccupations sociales, je n’avais pas organisé de pot, et j’avais déjà une nouvelle source de réflexion malgré ma liberté retrouvée : le jury avait en effet suggéré que je publie ma thèse, assez rapidement si possible.

Publier… et au-delà

Pour le « rapidement », ce fut raté : il a fallu attendre quatre ans et demi après la soutenance. Il m’a fallu longtemps pour y parvenir, à vrai dire. Pendant la thèse, les multiples souffrances liées au doctorat m’avaient convaincu que, dès la soutenance, je brûlerais ou enterrerais mon manuscrit après lui avoir fait subir les pires outrages. Mais puisqu’il semblait avoir plu, j’ai presque envisagé d’en être fier. Restait que, pour la publication, beaucoup restait à faire : il fallait prendre en compte quelques remarques du jury, heureusement pas trop nombreuses, et surtout, raccourcir le texte à une taille acceptable. La première maison d’édition vers laquelle je me suis tournée demandait en effet pour les thèses des manuscrits de moins de 800 000 signes ; ma thèse en faisait le double.

Ce n’est qu’au bout de deux ans que, poussé par une amie, je me suis attaqué à ce travail laborieux. Écrire ces 650 pages m’avait pris trois mois très intenses – mais entrecoupés de pauses sur Hearts of Iron IV, tout juste sorti, il faut pas déconner. Les réduire de moitié, par contre, s’annonçait difficile. J’ai bien évacué toutes les citations, les remplaçant au besoin par une ou deux phrases ; j’ai élagué, élagué… Mais je n’arrivais pas à passer en dessous du million de signes. J’ai finalement craqué, créé un nouveau fichier, et réécrit l’ensemble, en refondant totalement certaines parties, notamment les premières, et en conservant quasiment indemnes d’autres, plus courtes. 750 000 signes environ : c’était bon. Cette refonte pourrait sembler un travail harassant, mais elle me prit moins d’une semaine : le rognage qui avait précédé avait été en réalité bien plus long et improductif.

Trouver l’éditeur fut plus difficile. J’ai d’abord envoyé le manuscrit à des presses universitaires conseillées par mes directeurs, qui demandaient notamment un copieux financement de 3 000 €. Je crois que mon dossier était nettement amputé par le fait que je n’avais alors de garantie que pour le tiers de cette somme de la part d’un potentiel financeur. Plus largement, la forme que j’avais choisie, volontairement allégée par rapport au manuscrit initial – disponible sur Internet – pour être également accessible au grand public, ne semble pas avoir convaincu le relecteur de leur comité éditorial. Passé la déception de ce refus, un de mes directeurs me renvoya vers une autre maison, La Geste, qui lançait sa propre collection universitaire, avec une volonté d’élargissement vers le grand public. Cette niche me correspondait parfaitement, et je suis très heureux que nous ayons pu fonctionner ainsi. Non seulement je n’ai pas eu à avancer de fonds, mais le résultat a, qui plus est, été extrêmement satisfaisant sur la forme, tout en me laissant une grande liberté sur le fond. Je suis heureux de pouvoir dire qu’une quasi suite est déjà en préparation.

Couverture du livre "Une ligne mythique", d'Antoine Resche, représentant le paquebot Île-de-France
Y’a pas à dire, je suis fier de l’avoir sorti.

Mais la diffusion de mes recherches a aussi trouvé une autre issue : ce site et la chaîne qui l’accompagne. Déjà avant la fin de ma thèse, YouTube m’avait semblé être un lieu idéal pour parler d’histoire et diffuser cette discipline au plus grand nombre sous sa forme universitaire. Cependant, avec Manon, nous nous étions systématiquement attaqués à des sujets éloignés de mes recherches. Un comble, alors que c’est un intérêt commun pour le Titanic qui nous avait fait nous rencontrer ! Il m’a fallu longtemps pour accepter de parler de mon sujet de recherche en vidéo, je l’ai déjà expliqué. Je pense que tout thésard a connu cette crainte au moment d’évoquer son sujet de recherche : trop spécifique, trop inintéressant aux yeux des « vrais gens ». Votre accueil de mes vidéos sur le sujet a prouvé à quel point je me trompais. Plus largement, je pense que VVS a atteint son objectif de faire connaître à un plus large public la recherche universitaire. Et pourtant, ne suis-je pas, malgré tout, un imposteur ?

L’imposteur et ses semblables

La question continue en effet à me travailler alors même que j’écris ces lignes. N’ai-je pas, en le faisant, donné des éléments à ceux qui voudraient prouver que mon doctorat, ma thèse, mon livre, mes vidéos, ne sont finalement que le fruit d’impostures ? L’inconvénient, lorsqu’on se met à nu, c’est que certains esprits taquins pourront faire remarquer qu’on a le cul à l’air. Et pourtant, un point me rassure : à chacune de ces étapes, d’autres ont validé mon parcours. Celui-ci était peut-être illégitime, mais comme l’avait déjà souligné l’excellent Principe de Peter, celui qui promeut un incompétent n’est-il pas plus incapable encore que celui qu’il a promu ? Mon imposture témoignerait alors de celle de ceux qui m’ont adoubé ?

À vrai dire, là n’est pas la plus importante question. Les imposteurs diplômés sont légion, et je ne ferais au pire que m’ajouter à leur cohorte. Je pourrais penser à ce collègue introduisant un ouvrage par un « De tous temps » que l’on sanctionne dès la licence, mais à vrai dire, nous connaissons aujourd’hui des exemples bien plus terribles. Au fil de la crise sanitaire, nous avons vu émerger des figures brandissant des diplômes pour surfer sur le manque de culture scientifique de leur public ; untel défend un traitement malgré des études peu concluantes. Tel autre, sociologue, se transforme en épidémiologiste spécialistes des risques vaccinaux lorsque cela lui permet de gagner une audience… Il est, en un sens, réconfortant de me dire que mon incompétence, quelle qu’elle soit, ne fera jamais autant de dégâts que ces charlatans !

Tout cela renvoie à la question que je posais sur Henri Guillemin, « est-il fiable ? » Certains, qui n’avaient pas regardé la vidéo jusqu’au bout, pensaient répondre avec intelligence : « et toi, l’es-tu ? » J’aurais été bien piégé si cela n’avait pas été la question que je posais en conclusion ! Car en réalité, il faut fuir les gens étiquetés comme « fiables » comme si cela autorisait à en faire des gourous. La fiabilité n’existe pas, et nous sommes tous, à notre échelle, des imposteurs. Seule compte notre méthode, et la manière dont nous l’exposons ; la façon dont nous révélons nos sources, nos biais, notre démarche. Je ne suis pas fiable, pas plus que Guillemin. Mais j’espère au moins avoir toujours eu l’honnêteté de vous donner toutes les clés pour vérifier d’où vient ce que je dis, et de suivre les différentes étapes de mon raisonnement.

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