Henri Guillemin est-il fiable ?

Henri Guillemin connaît un succès croissant sur YouTube depuis quelques années. Depuis la mise en ligne de ses conférences, tant sur la plateforme de Google que sur le site de la RTS qui diffusait à l’origine ses émissions, une nouvelle génération découvre avec plaisir les conférences de cet historien pas comme les autres, qui aborde le passé avec un engagement assumé, et dont le discours séduit tant les engagés de gauche que certaines sphères plus discutables, notamment la nébuleuse soralienne.

J’ai personnellement beaucoup accroché lors de mes premiers visionnages des conférences de cet homme qui partage une partie de mes convictions, mais, à l’instar de pas mal de mes étudiants, je me suis souvent posé la question de sa fiabilité. Or, le web semble assez pauvre en analyses pondérées de Guillemin, comme si on ne pouvait que l’aduler ou le détester. Les uns sont inconditionnels du maître et refusent toute critique ; les autres le détestent et dénoncent ses erreurs… sans toujours entrer dans les détails. Pourtant, quiconque cherche à réfléchir, et pas seulement à flatter ses convictions, sait que nul n’est totalement parfait… ou imparfait.

Comme je ne trouvais pas de telle réflexion qui ne soit ni un procès ni une série de louanges, j’ai d’abord écrit un article il y a quelques mois. Il semble d’ailleurs que je n’aie pas été le seul à me poser la question, puisque l’article est l’un des plus lus du site. Dans la continuité de ce que nous avons fait avec Stéphane Bern, il nous a semblé judicieux d’adapter ce texte en vidéo également, d’une part car ce format est celui utilisé par Guillemin lui-même, d’autre part parce qu’il nous semblait important de montrer que la pensée réactionnaire et/ou médiatique n’est pas la seule qui doit être abordée avec esprit critique.

Le contenu de la vidéo ayant été déjà pas mal détaillé dans l’article publié il y a quelques mois, nous n’en reprenons ici que les grandes lignes pour apporter quelques sources et précisions.

Sur Guillemin, ses œuvres et leur réception

  • Sur la postérité de Guillemin auprès des historiens, on pourra trouver, du côté de son héritage positif, les mentions de Marc Bélissa et Yannick Bosc dans leur Robespierre, la fabrication d’un mythe (Ellipses, 2013), ou encore le colloque qui lui fut consacré en 2013 : Henri Guillemin et la Révolution française: le moment Robespierre (vidéos disponibles).
  • À l’inverse, Régine Pernoud put être très critique à son sujet dans son Jeanne devant les Cauchons (Seuil, 1970), au sujet de la série de Guillemin sur Jeanne d’Arc. N’étant pas médiéviste, je préfère néanmoins ne pas me prononcer plus avant sur le sujet.
  • Concernant les livres de Guillemin, réédités par Utovie, le directeur du journal Fakir, François Ruffin, a lancé un appel à les lire pour dépasser ses vidéos qui ne sont qu’une partie de son œuvre. Étienne Chouard a également publié sur son site l’un des classiques de Guillemin, Silence aux pauvres ! sur la Révolution française.
  • Il convient cependant de noter que l’historiographie récente est loin d’être aussi favorable aux puissants que le relève Guillemin : cela était certainement vrai lorsque lui-même a appris l’Histoire à l’école (dans les années 1910 !), c’est beaucoup moins vrai des ouvrages historiques universitaires d’aujourd’hui qui, souvent, s’intéressent à l’histoire des structures et des masses autant, sinon plus, qu’à celle des « grands noms ».
  • Notons cependant que Guillemin se démarque par la précision et la complexité de ses analyses si on l’oppose aux « historiens » grand public, qu’il s’agisse de Lorànt Deutsch, Stéphane Bern, Franck Ferrand, Dimitri Casali…

Sur les simplifications

  • Nous nous sommes déjà attardés, à travers le cas de la « tête de Robespierre », sur cette « histoire Disney » qui cherche une séparation nette entre gentils et méchants. S’il choisit d’autres « gentils » que les historiens qu’il dénonce, Guillemin reste dans une démarche très binaire, qui est tout sauf historique. Comme nous l’avons vu encore récemment, il est essentiel de ne pas raisonner en divisant le monde en « bons » et « mauvais » si on veut le comprendre et éviter de reproduire certaines erreurs.
  • Dans le cas Pétain, il est probable que nous reviendrons sur le sujet dans une vidéo future. Néanmoins, les impatients peuvent se tourner vers, par exemple, le Pétain de Marc Ferro (2009) qui explique comment Pétain s’est élevé au rang d’homme providentiel pour nombre de soldats, ce qui lui a assuré une popularité certaine en 1940.

Les erreurs

  • Les erreurs décryptées dans la vidéo sont déjà détaillées dans l’article que nous avons consacré à Guillemin. Dans le cas de Voltaire, vous pouvez retrouver la citation originale sur Wikisource.
  • Dans le cas de Valmy, nombre d’ouvrages récents sur la Révolution française démontent le complot imaginé par les royalistes et repris (naïvement ?) par Guillemin : pour des témoignages originaux de la bataille et une analyse poussée, lire Valmy de Jean-Paul Bertaud (réédité en 2013). De façon plus générale, il est possible de se référer à la Nouvelle histoire de la Révolution française de Jean-Clément Martin (Perrin, 2012), l’un des meilleurs spécialistes actuels de la période.
  • Enfin, en ce qui concerne le cas Napoléon, voir notamment ce débat sur le forum Passion-histoire.net où sont apportés plusieurs éléments. À noter également que dans une interview, Guillemin lui-même a reconnu être gêné par cette série d’émissions dont il n’était pas fier. Il est malheureusement souvent difficile de trouver des analyses de la période napoléonienne qui ne sombrent ni dans l’admiration ni dans le procès à charge…

Pour aller plus loin

Il n’existe malheureusement pas de décryptage précis des différentes conférences de Guillemin : il est clairement plus à l’aise avec certains sujets qu’avec d’autres mais nous avons prouvé ici qu’il pouvait faire des erreurs, volontaires ou non. À défaut de pouvoir en fournir un inventaire, nous ne pouvons que vous rappeler que tout discours doit être perçu avec critique, en particulier quand il se rapproche de nos convictions. Ceci est vrai avec Guillemin, mais l’est aussi de façon plus générale avec tout le monde, y compris notre site.

Si, par hasard, certains commentateurs sont capables de décrypter dans le détail d’autres erreurs plus ou moins graves de Guillemin (en y apportant des sources), nous serons ravis de les accueillir dans nos pages (en particulier pour ses conférences sur Jeanne d’Arc, dans la mesure où nous ne connaissons que très mal la période).

Dans tous les cas, il est important de retenir que cette vidéo ne se veut pas une condamnation de Guillemin (tout comme la précédente n’appelait pas au boycott de Stéphane Bern), mais juste une incitation à aborder tout discours avec distance, afin d’en tirer le meilleur.

20 commentaires sur “Henri Guillemin est-il fiable ?

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  1. Bonjour,
    merci pour cette vidéo qui est très intéressante. Intéressante, mais j’aurais plusieurs critiques à émettre, et j’adorerai avoir une réponse de vous, dans un esprit de débat :

    Premièrement, sur le devoir de l’historien de ne pas juger. c’est probablement ce qui m’énerve le plus chez les historiens actuels et ce que j’aime le plus chez Guillemin. Guillemin, comme nombre d’historiens de l’époque, n’était pas dupe de cette croyance snob et élitiste de pouvoir être impartial en histoire. Il s’agit d’une mode, qui éclatera j’espère bientôt comme une bulle de savon. Un détour par la psychologie nous apprend que notre cerveau est fait pour juger, il juge tout, même si l’on ne veut pas. Apercevez un homme en guenilles, sale, et l’oeil torve, vous aurez une appréhension, même si vous avez pris le parti de ne pas juger les gens à leur apparence. Le jugement est un acte la plupart du temps inconscient de notre cerveau qui succède à tout enregistrement d’information sensorielle. Ensuite, comparez le discours de ces historiens « impartiaux » et leurs livres, vous verrez qu’ils jugent à longueur de page (pour l’expérience ultime, ouvrir n’importe quel livre sur la seconde GM ou sur Hitler, on verra s’il n’y a pas de jugement).

    Ce double discours se retrouve dans ce que vous dites vous même: Après la petite phrase obligatoire sur à quel point l’historien ne doit pas être juge, vous commencez à critiquer non pas la propension à juger de Guillemin comme vous pouvez le penser, mais sa manière de juger: Danton: il ne lui trouve pas assez de circonstances atténuantes, parce que le brave homme a quand même fait des choses. Laval: il ose présenter des aspects sympathiques, rendez-vous compte! Pétain: ça ne pouvait pas être un nul à ce point (sans présenter de réel contre-argument pour chacun des trois). Il faut bien être conscient que si l’historien ne se posait pas un minimum en juge, il présenterait la vie et les actes de ces hommes de manière robotique, factuelle et insipide. En rejettant le jugement, l’historien se prive du plus grand outil critique de sa discipline, le seul qui lui permette de tirer autre chose que des savoir scientifiques, une véritable « leçon du passé » (terme galvaudé mais qui selon veut dire quelque chose). Guillemin était conscient de ce que son travail devait à ses opinions, et tout au long de ses conférences il rappelle à ses auditeurs que cela n’engage que lui, qu’ils doivent avoir un esprit critique. Je préfère largement cela à un historien qui, aveuglé par sa croyance de faire un travail « objectif », ne verrai pas les chausses trapes de son inconscient. La seule objectivité en histoire, c’est de reconnaître que l’on est pas objectif (Antoine Prost, de mémoire).

    Pétain parlons-en, vous prenez comme argument que ce monsieur n’aurait pas pu accéder au pouvoir si son action avait été aussi mauvaise pendant la guerre. Je ne contesterai pas le fond, car je ne m’y connais pas trop, mais l’argument est fallacieux. Ce n’est pas ce qu’il a fait ou non pendant la guerre qui l’a fait accéder au puvoir, c’est la perception qu’en ont eu les gens. Ainsi, dire que la vision de Guillemin sur Pétain est fausse « parce que quand même il a été très populaire », c’est une erreur méthodologique.

    Concernant la fameuse citation de Voltaire, je vous propose de la relire: elle est ambigüe, c’est vrai, plus que ne le laisse entendre guillemin, mais je ne la comprend pas comme vous. Loin d’être un constat neutre de la société chinoise, à la sauce sociologique, il me semble la comprendre comme le constat général que la sagesse d’une nation ne peut s’épanouir chez la masse laborieuse, mais chez une élite (dont il se voit faire partie -et de fait il en faisait partie-) qui peut l’élaborer car elle est entretenue par la masse et peut donc se livrer à la réflexion. Vous vous livrez ensuite au même travers que Guillemin, en tronquant la citation, puisque juste après votre cadre rouge, apparait le jugement de Voltaire sur cet état de fait, « ce gouvernement, quelque beau qu’il fut… », avant de d’y reconnaitre des « abus » (on lira plus loin que le premier de ces abus est le fait… des pauvres ! ). De fait, même si Guillemin la dénature un peu, sa compréhension de la citation me parait beaucoup plus proche de la réalité que la votre.
    Enfin, guillemin avait précisé sa vision de voltaire dans une conférence, où vous verrez qu’il développe sa critique et la pondère indiscutablement. Son tort est d’avoir présenté cette citation comme une profession d’opinion directe, alors que le message est implicite. attention également aux différentes éditions: assurez vous que le texte que vous avez est l’original, écrit à la lettre près par Voltaire: nombre de ses écrits ont été retravaillés, au niveau de la langue comme du contenu, souvent dans l’optique de gommer les choses qui dérangeaient.

    Pour les deux autres arguments, j’aurais aussi des petites choses à dire, mais globalement je souscris alors je vais écourter ce pavé.
    voilà, j’aimerais beaucoup avoir une réponse, si vous en éprouvez le besoin.

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    1. Merci pour ce commentaire très détaillé, c’est toujours un plaisir de voir que les choses suscitent un débat construit et constructif !

      Sur le jugement, j’aborde les choses de manière scientifique : bien entendu qu’en conclusion, une fois les faits étudiés, on peut à titre personnel émettre un jugement : il est clair que j’aurai, à titre personnel, plus d’affection pour Robespierre que pour Danton, plus d’intérêt pour Jaurès que pour Maurras, et ainsi de suite. De la même manière, je pense qu’il est assez difficile de ne pas développer à titre personnel une sensibilité de gauche quand on étudie l’histoire sociale du XIXe siècle car, effectivement, pas mal d’événements donnent raison à cette lecture là de l’histoire. Cependant, si on veut, justement, que la conclusion ait une pertinence, il faut absolument que le raisonnement qui précède ait été construit de façon rigoureuse et scientifique.

      Mon jugement sur les personnages du passé, tout le monde s’en fout, il faut bien être clair. Ce n’est pas lui qui changera la face du monde, et je serais bien prétentieux de penser le contraire. Qu’importe si je m’énerve contre Pétain ou Louis XIV : ils sont morts et n’en ont plus grand chose à faire. En revanche, décrypter précisément leurs actes, leurs fondements (qu’on ne peut pas résumer à « ils étaient méchants »/ »ils étaient fous » etc.), ça, ça peut avoir un intérêt réel. Dans le cas d’Hitler, je l’ai détaillé un peu dans mon article sur « La Chute ». Clairement, pour moi, on ne peut réellement tirer les leçons du nazisme si on n’essaie pas de voir Hitler en être humain aussi sensible et raisonné que nous. C’est terrible, bien entendu, car ça force à reconnaître que l’être à l’origine de plusieurs millions de morts pouvait être aussi sensible que nous. Mais c’est là qu’on pose les vraies questions. Quel système peut faire que ce genre de chose arrive ? Comment, par exemple, la dilution de responsabilité à outrance permet des massacres odieux au sein desquels chacun peut rejeter la faute sur l’autre ? Et là, pour le coup, la question est bien plus violente qu’un jugement, car cela pousse à remettre en cause le fonctionnement des hiérarchies, voire à faire des parallèles avec le monde du travail…

      Pour véritablement comprendre tous les aspects de l’histoire (et c’est aussi valable pour analyser le monde qui nous entoure), il faut partir du principe que le « camp d’en face » agit en totale sincérité car, souvent, les choses peuvent s’expliquer sous un jour nouveau. La psychologie, pour le coup, nous a appris beaucoup là dessus, sur la capacité du cerveau à « modifier » notre perception de nos propres actes pour la rendre plus acceptable à nos yeux, par exemple. Clairement, je trouve que les perspectives qui s’ouvrent alors sont intéressantes, justement car elles nous donnent de nouvelles armes pour combattre leur pensée et leur fonctionnement. Croire qu’Hitler était juste « fou », « méchant » ou « possédé par le diable » (oui, je l’ai lu…), c’est simplificateur et ça nous empêche de passer à côté de l’essentiel : comment un individu lambda en arrive à avoir les moyens et l’envie de faire ça ? Surtout, ça pose une autre question : le problème vient-il vraiment des personnes ? Soyons clairs : à mon humble avis, si Hitler n’était pas né, bien d’autres auraient pu prendre sa place. Sans Sarkozy, combien d’autres politiciens auraient été au taquet pour nous faire plonger la tête dans l’ultra-libéralisme ? On peut multiplier à foison. Car, à mon sens, ce sont les structures, et non les hommes, qui font les événements. On rentre dans un aspect plus philosophique des choses, mais on pourra y revenir.

      Du coup, si Danton a été un affairiste et que ce point n’a pas à être remis en cause, il ne doit pas être jugé uniquement sous cet angle car il a pu avoir également des convictions. Et il me semble bien plus intéressant, d’ailleurs, plutôt que de le condamner, de comprendre dans quelle mesure l’intérêt personnel a pu l’emporter sur les convictions, comment, et la façon dont lui-même a pu le percevoir. Car, trop souvent, on ne se rend pas compte du moment où on « se dévoie » et c’est une leçon intéressante. Or, j’ai l’impression que Guillemin, quand il juge, le fait de façon tranchée : à partir du moment où l’homme est mauvais, il ne peut qu’être hypocrite, donc ses propos ne valent rien. Ajouté à la tendance de Guillemin à sortir des citations de sa « boîte magique » (certaines lettres attribuées à Napoléon, par exemple, sont totalement bidon et contradictoires avec d’autres bien réelles, sur sa maîtrise du Français par exemple)… on a un beau cocktail.

      Concernant le cas Pétain, j’y reviendrai. Et je suis d’accord avec vous : que Pétain ait été bon ou mauvais, on s’en fout, c’est la perception des gens qui compte. Or, peut-être à tort, cet aspect m’avait semblé être occulté par Guillemin dans ses conférences. Ne l’intéresse que la « vérité » (chose bien obscure en histoire…), la perception des gens et sa relativité semble lui passer au dessus de la tête. Or, Pétain à Verdun, c’est, certes, un commandant pendant une petite partie du temps seulement, mais quelle partie : le moment où l’avancée allemande est stoppée. Surtout, la bataille est « finie » par Nivelle, qui, l’année suivante, enchaîne les massacres au chemin des Dames notamment. Et à l’inverse, Pétain arrivant au commandement des armées françaises améliore leur ordinaire. Peu importe, alors, qu’il ait été bon ou mauvais : pour les soldats de base, c’était un dieu. Quant à Laval, l’analyse de Guillemin me semble encore plus bancale : je me souviens clairement du passage où il explique l’avoir croisé un jour dans un escalier, qu’il avait l’air fatigué et triste, et que ça lui avait donné l’impression que l’homme était bien brave. Sa bonne tête justifierait sa politique ? Guillemin, notamment, passe bien vite sur son rôle dans la déportation ; mais là, c’est un vaste débat.

      Concernant Voltaire, clairement, il faut pour moi voir le contexte de cette citation. Dans ce chapitre, au moment de la citation, Voltaire parle avant tout de la culture chinoise : les arts, le théâtre, la calligraphie, la spiritualité, la philosophie. Et ça, effectivement, c’est à l’époque l’affaire de l’élite, en Chine comme ailleurs. Surtout, sur sa conclusion sur l’abandon des enfants, il faut ensuite lire sa conclusion sur le sujet qui est, en gros « mais nous ne faisions pas mieux chez nous », en somme, et il rejette la faute sur la société et sa lente évolution.

      Après, comme je le dis dans la vidéo, il me semble clair et probable que Voltaire adhérait à cette conception. Mais je voulais souligner là la propension de Guillemin à prendre une citation et à en faire un dogme devant ainsi démontrer à quel point tous ceux qui se réclament de Voltaire sont des pourris. Je trouve la démonstration hasardeuse. Dans la même erreur de méthode, il lui arrive souvent de piocher une citation tirée d’un carnet intime ou de mémoires, et d’en faire le ressenti de toute une classe. Or, le ressenti d’une personne ne sera jamais plus que cela.

      Et tout ça, je le trouve dommage, car généralement, hormis ces erreurs de méthode (et, plus gênant parfois, des bidonnages qui me semblent volontaires…), les schémas qu’ils soulève doivent être dénoncés. Et là, on en revient au côté Guillemin religieux, trop souvent sous-estimé : il croit à l’autodétermination de l’homme, au fait que nous sommes bons ou mauvais, et ainsi de suite ; et de ce fait, il ignore totalement, à mon avis, le pouvoir des structures. Et, selon moi, c’est une erreur monumentale, et dangereuse, car actuellement, ce sont les structures, et non les hommes, que nous devons combattre. Mais c’est un sujet sur lequel j’aurai l’occasion de revenir un jour !

      Merci pour ce débat de haute volée, ça fait du bien de voir qu’on a suscité une vraie démarche critique !

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      1. Je connais trop mal Guillemin pour savoir s’il ignore réellement la question des structures (l’autodétermination de l’homme est une question centrale pour un catholique mais n’implique pas d’ignorer la place et le rôle des structures, même si c’est une réflexion historico-théologique postérieure à la formation intellectuelle du jeune Henri Guillemin qui s’y est attaquée, avec Emmanuel Mounier et surtout mais encore plus tard la théologie de la libération); cependant la phrase « ne l’intéresse que la vérité » me paraît intéressante sur la divergence philosophique fondamentale qu’il peut y avoir entre lui et vous…

        En effet, pour un catholique il existe une Vérité, même si un catholique sorti du paradigme médiéval (selon l’expression de Hans Küng) a renoncé à l’illusion de la détenir (mais certainement pas de la rechercher) et il est donc logique que cette recherche de la Vérité soit la préoccupation première de Guillemin, là où des intellectuels post-modernes sont beaucoup plus sceptiques voire cyniques.

        Cela ne justifie certainement pas les libertés qu’il prend selon vous avec la rigueur méthodologique (chose qui s’explique plus facilement par sa formation littéraire) mais rend difficile la comparaison entre sa démarche et celle que vous voudriez qu’il développe à partir des bases philosophiques qui vous sont propres…

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    2. J’allais justement faire la même remarque. Effectivement je trouvais une contradiction même dans cet article et je partage exactement la même opinion que vous @Vassili Arkhipov.

      Car nous avons un peu trop tendance à jeter la critique résumé à « vous vous permettez de juger » et je pense que l’on fait l’amalgame entre « juger est conclure » et « juger sans conclure que ». La nuance est sans doute mince mais elle existe.
      Nous sommes obligé de faire des constats en rapport à des hommes de l’histoire sans pour autant tomber dans le manichéisme simpliste.
      Un historien peu se tromper, mais il y a une configuration sociologique je pense qui rentre en compte dans une étude de texte, une dimension sociologique tant personnelle que celle qui va faire l’étude de document que sur les personnes qui vont être étudiés.
      Une étude rigoureuse et scientifique est la base, le dilemme toujours omniprésent reste que l’objectivité qui reste propre à la personne qui va faire l’étude.
      Dans ce contexte j’élimine certaines analyses aussi comme cela pour partir des plus objective me semble t-il à celle qui laisse un doute sur l’analyse.
      Là où je ne peux pas répondre je préfère rester sans avis dessus plutôt que de me tromper.

      D’ailleurs c’est la notion d’intention donc d’ordre sociologique (si on veut vulgariser) qui m’ont permis d’étudier d’autres pistes et de découvrir d’autres références historiques importantes dans une étude je trouve. D’ailleurs les stratégies d’influence, de comportement, de management etc… m’aides beaucoup dans la compréhension d’un changement d’avis radicale pour certaines personnalité de l’histoire.
      A comprendre comment pourrait-on ou peut-on, orienter des personnes dans une idée ou un sens, si on peut le faire, alors je me doute que certains hommes du passés sont passés par là avant moi et tiennent sans doute un double langage dans leurs analyses ou texte historique.

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  2. Pour revenir à Guillemin, je crois que tu (je vais te tutoyer si tu ne m’en veux pas, ça fait un un peu moins guindé, on est pas en soutenance de thèse, merde 😉 lui fais un procès un peu rapide: il a consacré une conférence complète à Voltaire, où il nuance beaucoup plus son tableau du personnage. Il a put avoir la même démarche de ne pas diaboliser l’homme pour Staline, ou ne pas le diviniser pour Lamartine. C’est pourquoi je ne comprends pas bien cette critique, il me semblait qu’il était au contraire capable d’une grande nuance et d’une grande honnêteté. Peut être que le format de la conférence n’était pas le meilleur pour faire apparaitre toutes ces nuances. Bref, je crois que tu es un peu dur avec ce vieil homme et que tu lui fais dire ce qu’il ne disait pas. peut être que tu devrais visionner les conférences où il se concentre sur un homme, il y fait moins de raccourcis.

    D’une manière plus générale, évidemment que le jugement ne doit pas empêcher de comprendre et de décrypter les choses, et ne dois pas se résumer à « il est méchant ». Quand je parle de jugement en histoire, il n’est pas question d’un jugement de gamin de 4 ans,binaire et tranché. Il s’agit à partir de ce que l’on sait d’un homme de brosser son portait (ce qui ne peut se faire sans jugement, à moins de se tenir au très basique), d’être conscient des biais de notre propre régime d’historicité, et de pouvoir à tout moment actualiser ce portrait en fonction des apports de chacun. En ce qui concerne Danton, on sait qu’il a été acheté par la cour, qu’il s’est enrichi du trafic de bien nationaux, et qu’il a largement poussé aux exécutions de la Terreur, avant de s’en laver les mains et de rejetter toute la faute sur Robespierre. Il est bien normal qu’il reste dans les mémoires comme un homme relativement méprisable. Ca ne le fait peut être pas remuer dans son caveau, mais ça empêche certains politiciens de convoquer son image pour inciter à telle ou telle chose. Le vol, la contrebande et la trahison de son camp pour de l’argent n’ont jamais été des choses normales au XIXe, il ne s’agit pas de coller nos valeurs à celles d’autrefois, pas d’anachronisme. Un homme qui fait cela, quelque soit l’époque, est certainement malhonnête. Et s’il a pu se « fabriquer » des excuses pour donner une logique à ses actes, cela n’engage que lui, la postérité n’a pas à dire « oh, mais vous comprenez il était persuadé d’être un type bien !  »
    Pour moi juger n’est pas un gros mot en histoire. J’entends tes arguments, mais je ne vois toujours pas en quoi dire que Danton était probablement un sale type empêcherai en quoi que ce soit de décrypter ses actes, voire de comprendre la logique qui a pu être la sienne.
    Tu parles d’Hitler, pour dire que c’était un homme comme les autres: jusqu’ici tu ne prends pas trop de risques. Dire à quel point il été dérangé, certainement sociopathe sur les bords, et haineux n’empêche absolument pas de se rendre compte qu’il aurait pu être n’importe qui. De plus, il a eu de réelles épreuves et de vrais traumatismes dans sa vie, et avec un peu d’empathie, on peut comprendre son cheminement. Cela nous empêche de le juger? c’est une logique que je peux comprendre, mais dans ce cas il faut aller jusqu’au bout de la logique, et je remarque que les historiens « objectifs », « impartiaux », « scientifiques », n’ont aucun problème à juger certains personnages, alors que le jugement d’autres est systématiquement invalidé car « non conforme à l’éthique de l’historien ». Le jugement peut aussi être positif, et là il est souvent mieux accepté. Dis que Jean Moulin était un homme courageux, intègre et soucieux de la valeur humaine, personne ne pipera. Ose un petit point positif sur Hitler ou Staline, tu auras le couplet de l’historien-qui-ne-doit-pas-juger (associé peut être un un petit surnom, apologue de dictateur ou un truc comme ça)
    Seulement voilà lorsque quelqu’un assume son jugement, qui est encore une fois obligatoire et inconscient, il est traîné dans la boue. Pendant ce temps, des historiens, des journalistes, des philosophes plus ou moins sincères se font un plaisir de déverser leurs jugements, mais de manière subreptice, sous couvert d’ « objectivité ». Je préfère largement la démarche de guillemin qui alerte lui même sur sa subjectivité.
    C’est toute l’histoire qui est privée d’une dimension si on refuse le jugement: sa réflexivité sur le présent.
    Je finirai en disant que la démarche qui consiste à partir du principe que tout le monde est sincère, loin d’être intéressante du point de vue méthodologique, me parait naive et dangereuse: autant considérer dans ce cas que Thiers était un républicain convaincu, que César n’a jamais visé le pouvoir personnel (il l’a toujours nié), ou que… Hollande pense tout ce qu’il dit dans ses discours ^^
    Concernant les erreurs de méthode de Guillemin, il y en a en effet, tu les dis très bien. Elle me semblent malgré tout assez rares et tous les historiens sont sujets à ces erreurs de méthode, même les meilleurs. Sauf que eux, pas question de les considérer comme non-fiables, eux ils font juste des erreurs. Ce sera ma réponse au titre de ta vidéo: Guillemin est aussi fiable que n’importe quel historien tamponné: il faut exercer sa critique à chacune de ses idées, comme il faut le faire avec un Marcel gauchet, ou un Maurice Aghulon. Guillemin est influencé par ses opinions religieuses et sociales, Agulhon est un vénérateur de la IIe république. Cela amène les deux à certaines erreurs, qu’il faut pardonner si la volonté n’est pas clairement manipulatoire. Aucun n’est à considérer comme fiable à priori, ou le contraire. Il y a des historiens dont les thèses sont aujourd’hui totalement invalidées, et qui gardent un grand prestige, Guillemin est mis aux ordures, ce n’est pas normal.
    voilà.
    Libre à toi de me répondre, mais je crois qu’on a tous les deux bien exposé notre point de vue, si personne n’a convaincu l’autre à ce stade, ça ne servira à rien de s’envoyer d’autres pavés 😉
    et sinon ton site est très intéressant. J’ai eu ce besoin de répondre à ta vidéo parce que justement j’aime bien ce que tu fais, et je trouvais ça dommage de te voir tomber dans les travers de l’histoire objective. Un gars qui dirait des conneries et pour qui je n’aurais pas de respect, je ne perdrais certainement pas mon temps à faire une critique.

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  3. « Ce sera ma réponse au titre de ta vidéo: Guillemin est aussi fiable que n’importe quel historien tamponné: il faut exercer sa critique à chacune de ses idées, comme il faut le faire avec un Marcel gauchet, ou un Maurice Aghulon. Guillemin est influencé par ses opinions religieuses et sociales, Agulhon est un vénérateur de la IIe république. Cela amène les deux à certaines erreurs, qu’il faut pardonner si la volonté n’est pas clairement manipulatoire. Aucun n’est à considérer comme fiable à priori, ou le contraire. Il y a des historiens dont les thèses sont aujourd’hui totalement invalidées, et qui gardent un grand prestige, Guillemin est mis aux ordures, ce n’est pas normal. »

    C’est une réponse que j’aurais pu écrire à ma propre question aussi, donc je crois que nous sommes en réalité bien plus d’accord que nous ne le pensions au départ. 😉 Clairement, je n’appelle pas à boycotter Guillemin, encore moins à le trainer dans la boue : j’appelle à adopter une position médiane, ni dans la vénération absolue, ni dans la détestation. Et cette position médiane, jusqu’à présent, je ne la voyais nulle part. Soit Guillemin est une idole incritiquée, soit il est au contraire trainé dans la boue. Je prêche pour le juste milieu.

    Clairement, j’aurai toujours plus d’intérêt et d’admiration pour le travail de Guillemin que pour celui de Lorant Deutsch, par exemple. Mais c’est parce que je partage les conclusions de Guillemin, bien souvent, que je me sens obligé d’attirer l’attention sur ses failles. Sinon, ce serait, à mon sens, une malhonnêteté intellectuelle qui me pousserait à ne critiquer que les historiens dont je ne partage pas les idées (Ferrand, Deutsch, Bern, Casali etc.) : ce serait distrayant, défouloir… Mais pas bien intéressant.

    Personnellement, en tant qu’historien, je suis loin d’aduler qui que ce soit. Tout en admirant le style de l’homme, je critique également les discours de Victor Hugo avec mes étudiants, de même que je pourrais souligner les failles de certains discours de Jaurès même si, à titre personnel, j’admire l’homme. Pour moi, c’est le meilleur moyen de faire passer des idées : avoir une méthode suffisamment rigoureuse pour ne pas être critiquable. Si on ne doit convaincre que ceux qui pensent comme nous, et être démontés par les autres… C’est qu’il y a un souci.

    Après, j’ai bien entendu caricaturé ma position sur la « bonne foi » : bien entendu que tout est critiquable et doit être critiqué. Je ne pense pas, en revanche, qu’il faille croire aux « intentions méchantes » de certains. Je crois que malheureusement, les personnes les plus dangereuses sont celles qui nous conduisent vers le chaos en étant persuadées de nous sauver…

    A titre personnel ce qui m’intéresse avant tout, ce ne sont pas les faits, mais ce qu’on en a fait, la façon dont ils rebondissent vers nous. Plus que, par exemple, « Qui étaient Danton et Robespierre ? », je m’intéresse à la façon dont leur image nous est parvenue, et a été transformée dans différents buts. Ces questions là me semblent passionnantes, car nous sommes tous des acteurs de ces transformations d’images. Et, pour le coup, nous mêmes seront à notre tour critiqués dans le futur. Je trouve tout ça fascinant. Merci, en tout cas, pour ces commentaires constructifs ! 🙂

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    1. Exercer son esprit critique, en particulier à l’écoute de ceux qui nous séduisent ok!

      Veiller néanmoins à ne pas décrédibiliser les auteurs de travaux sérieux et fouillés susceptibles de nous affranchir de la pensée unique ou dominante.

      Le Napoleon de Guillemin, un antidote salutaire à l’océan panégyrique.

      La France, nostalgie de la « grandeur de cette époque » se montre plus belliciste que jamais.
      À part Chirac, pas l’ombre d’un frein aux expéditions néocoloniales.

      Les monstrueux bombardements de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Libye (merci à la mouche du coche BHL), de la Serbie ont enfanté DAESH!

      On est loin du rêve du grand Charles, d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural!

      La Vie est merveilleuse, l’ humanité sortira de la préhistoire le jour où la guerre sera bannie!
      Il s’agit de se libérer de la dictature de la haute finance et du complexe militaro-industriel!

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  4. Allez, je ne peux pas m’empêcher de te faire remarquer que:

    1) « Je ne pense pas, en revanche, qu’il faille croire aux « intentions méchantes » de certains. Je crois que malheureusement, les personnes les plus dangereuses sont celles qui nous conduisent vers le chaos en étant persuadées de nous sauver… »

    voilà une belle déclaration de subjectivité qui influence certainement ta manière de voir notre bon ami Danton et d’autres. Je rajouterai que je trouve ça génial et que c’est en écoutant toutes les subjectivités qu’on peut avoir un regard qui tend à la neutralité.

    2) pour étudier « la façon dont leur image nous est parvenue, et a été transformée dans différents buts »,il faut… avoir une idée précise de l’image de départ 🙂 ce sera mon dernier pinaillage, bonne soirée

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    1. Peut-on réellement avoir une image de départ nette ? Là, pour le coup, la question est difficile. On a déjà assez de mal à être honnêtes sur la façon dont s’est déroulée notre dernier repas de famille (sans compter les souvenirs qui s’emmêlent et ainsi de suite)… Déjà sur des faits factuels, il est difficile d’avoir des témoignages concordants : j’aime souvent prendre cet exemple du Titanic : pendant 70 ans, on a cru qu’il avait coulé en un seul morceau, et la découverte de l’épave a prouvé le contraire. Parmi les 700 témoins, certains ne se souvenaient de rien, d’autres étaient catégoriques pour dire qu’il s’était brisé, d’autres catégoriques pour dire qu’il avait coulé en un morceau. Si des gens peuvent ne pas s’accorder sur un truc qui est pourtant visible, audible à des kilomètres à la ronde, et qui est factuel… Je laisse imaginer l’imprécision concernant les jugements qu’on peut émettre sur les motivations de tel ou tel acte.

      Pour moi, l’histoire est un puzzle avec des pièces manquantes et, plus gênant, beaucoup de pièces en trop. Mais je trouve que finalement, analyser les pièces est plus intéressant que l’image qu’on aurait avec le puzzle complet.

      Bonne soirée ! Et n’hésite pas à pinailler à nouveau à l’avenir, c’est toujours un plaisir quand c’est étayé !

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      1. Tout à fait d’accord. Le fait de prêter des motivations souvent simplistes à des acteurs historiques relèvent très souvent de motivations idéologiques. La réalité est complexe et pour arriver à avoir une image un peu nette il faut croiser le travail de plusieurs historiens. L’essentialisation des acteurs historiques est souvent un biais logique que l’on retrouve chez beaucoup d’historiens marxistes ou nationalistes.

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  5. Salut,
    Je voulais te remercier pour cette vidéo, elle représente assez bien mon impression des travaux de Guillemin. J’ai été profondément ému par les émissions consacrées à la Commune (d’ailleurs ton avis sur le sujet m’intéresse bien) par contre celles sur Napoléon m’ont laissé perplexe devant la somme de détails pour caractériser le côté malsain du personnage. En en discutant avec des personnes très engagés politiquement, notamment avec quelqu’un qui parle de poireaux et de culture sur scène (comprenne qui voudra ^^), je me suis aperçu, que cette série de conférences sur Napoléon servait de défouloir et d’ultime symbole de l’accession de la haute-bourgeoisie au pouvoir en France et la concrétisation de la réaction thermidorienne. Je me sentais un peu moins de « gauche » parce que j’osais mettre en doute les arguments qui étaient présentés dans ces dernières. Voilà, cette anecdote pour souligner l’intérêt que j’ai trouvé à regarder ton travail et aussi pour mettre en avant le fait qu’il est rare de voir des personnes ayant une appréciation mitigée des travaux de Guillemin.
    Bonne continuation, au plaisir.

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    1. Merci pour ce commentaire !

      La série sur Napoléon a un caractère particulier, qui tient aussi à son contexte. Guillemin lui-même s’est dit dans une interview (disponible sur le site de la RTS, d’ailleurs) déçu, à postériori, car c’était une série « contre » une personne qu’il n’aimait vraiment pas, et qu’il n’y avait pas pris spécialement de plaisir. C’est une série réalisée en 1968 (accompagnée d’un livre en 1969) pour « contrer » le flot de publications hagiographiques qui devaient accompagner le bicentenaire de la naissance de Napoléon. Il faut ajouter aussi qu’on était du coup en pleine période de contestation du pouvoir, de déboulonnage des idoles (notamment De Gaulle)… Bref, ces conférences doivent être prises comme telles.

      Du coup, clairement, la première fois que je les ai vues, je les ai moi-même prises comme un génial défouloir. Mais, en historien, j’ai quand même essayé de vérifier, et j’ai ressenti aussi face à elles une sorte de malaise, d’effet « trop, ça gâche », très éloigné des très bonnes conférences qu’il a pu faire sur la IIIe République. Car autant certains travaux de Guillemin, tout en restant critiquables, restent des travaux à dimension historienne (contrairement à Bern, par exemple), autant la série « Napoléon »… ça n’en est plus, à mon avis.

      Après, vraiment, je reste un amateur de Guillemin malgré tout, mais avec ce sentiment un peu de trahison car, sur certains points, j’ai bien l’impression qu’il jouait avec la réalité, en pleine conscience de ce qu’il faisait. Et ça, ça me gène vraiment, parce que sur le fond de ses idées, je suis d’accord. Du moins sur le côté gauchiste (le côté catholique… nettement moins. 😀 ).

      Ah, et sur sa série sur la Commune, je ne peux pas me prononcer : elle m’a également beaucoup plu et c’est, je crois, la première que j’ai écoutée. Mais ça fait plus d’un an, et je ne connais de toute façon pas assez le sujet pour le critiquer. De façon générale, je suis déçu de ne pas trouver plus de critiques de Guillemin par des experts qui soient là, non pas pour le démonter en règle, mais juste pour apporter des sources contradictoires et autres choses du genre. Trop souvent, c’est juste du lynchage sans intérêt… Tout un terrain à explorer, donc.

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    2. Guillemin est l’homme d’un terroir frontalier entre l’ancien Empire et le Royaume de France (notule là dessus dans Jeanne d’Arc.) C’est une réalité vécue. Il a entendu son père batelier crier « Coté du Royaume! Coté de l’Empire! » selon la rive.
      Il y a,pour cette raison (?), chez lui une sorte de distance par rapport à son pays.
      C’est aussi l’attaché culturel de Vichy en Suisse. Et il y remplit très consciencieusement ce poste. ( A-t-il conscience d’avoir raté le train de l’Histoire pour publier peu avant Lacouture un « Général Clair-Obscur » totalement dénué d’empathie?!
      Il y publie à tirage réduit une nouvelle peut-être autobiographique: « Un Autre Monde ».il y relate l’amitié qui l’attache à un prisonnier Allemand de la Première Guerre mondiale. un enfant malheureux et un homme malheureux. De ces deux faits, que tirer? Qu’ HG est de fait, un écorché vif.
      Plus discutable, mais à examiner, le fait que l’aspect démystifiant de son travail d’Historien est une revanche sur une Histoire qu’il n’a pas su suivre? il y aurait à se pencher sur son gout des périodes troubles (Transition entre Empire et Restauration, ricanements sur ceux qui passent d’un camp à l’autre) et , plus généralement, son refus du grand homme, Chateaubriand, Napoléon, à l’exception notable de l’inabouti et, pour Guillemin, martyriel, Robespierre: « J’ai peine à croire que qq qui regarde pendant deux heure le plafond de l’hotel de ville ne pense pas à Dieu » Je cite de mémoire, mais le sens est celui-là.
      Regardons la méthode.
      Cette méthode a un coté Louis Barthou, du nom de ce bibliophile et ministre des Affaires Etrangères de la Troisième République, qui extrayait des lettres de leur contexte et en collait des fragments pour enrichir, comme on disait alors, ses exemplaires. Comme lui, Guillemin est un collectionneur et certains livres viennent de son propre fonds . Mais Guillemin manie volontiers sans le dire les ciseaux et la colle pour étayer ses points de vue. Bref, il est prudent d’avoir recours aux correspondances originales devant un historien qui se laisse parfois aller à la restauration à la Viollet-Le-Duc, estimée plus vraie que nature.
      La méthode Guillemin a un avantage: il produit souvent des documents. Rapports de police, carnets, lettres. Elle a aussi un inconvénient, c’est que ces documents légitiment une sorte de procès excluant tous les autres . Emmuré dans sa documentation l’historien est ainsi fermé à tout apport extérieur. L’Engloutie, vouée à Adèle Hugo, cite souvent la collection Guillemin, moins les autres travaux existant autour de la fille de VH, et ce documents ne remplacent pas l’édition de son Journal;
      Je voudrais attirer l’attention sur d’autres aspects, non abordés dans la video.
      1)Dans « un Homme et Deux ombres », circa 1950, Neuchatel non réédité, concernant le combat Voltaire-Rousseau-Locke, beaucoup d’exagération d’autant que la paranoia rousseauiste est préférée à tout document. Le livre, sorte d’apologie d’un Jean-Jacques chrétien persécuté auquel l’auteur s’identifie totalement a beaucoup vieilli.

      2)Dans « Pas à Pas », sur la liaison Musset Sand, des pages très honnêtes sur la censure de la Correspondance, une bonne utilisation de celle-ci, en tenant compte des lettres que nous n’avons plus. Le livre reste solide. Il faut évidemment à présent tenir compte de la Correspondance Sand procurée par Georges Lubin.

      3)On n’en dira pas autant de « l’Enigme Esterhazy », postulant un troisième homme, Ni Dreyfus, ni Esterhazy. Guillemin peine à monter une sorte de polar historique, d’autant que les documents qui la légitimeraient font défaut .il est possible que c’est la raison pour laquelle il s’acharne sur « l’Hypothèse ouvre-boite de Mr Giscard d’Estaing » coupable d’un ouvrage sur le meme sujet -l’Affaire Dreyfus serait une opération d’enfumage- Thèse reprise dans les vingt dernières années par Michel de Lombarès. De l’aveu des historiens actuels, l’hypothèse d’un troisième homme ne tient pas.
      Et de fait, pour cette raison, le livre non plus!

      L’argument selon lequel des textes ont été détruits est souvent mis au service du coté Procureur de Guillemin. On trouve 4)ce procédé dans « Péguy », ouvrage tardif et faible. On y oublie qu’on à affaire à un poète….
      5)Au rebours, l’exploitation des textes inconnus, carnets de Hugo, rapports de Police permet des synthèses tantot éclairantes -« Victor Hugo et la sexualité », toujours édité, et tantot rabougries:

      6) »Mr de Vigny Homme d’ordre et poète », inclus je crois dans l’édition intégrale du Journal d’un Poète, atteint de ce point de vue au délire, Vigny, génial poète, étant classé méchant pour avoir signalé un prètre à la police de Louis-Napoléon. Toujours cette obsession du fichage…

      7)Dans la meme catégorie, encore qu’il soit riche d’un point de vue informatif, mais à manier avec prudence, « l’Homme des Mémoires d’Outre-Tombe « insiste plus que de raison sur les mensurations de nain de Chateaubriand . Le désir de rabaisser l’homme face à Napoléon tourne à l’ obsession, au détriment des textes, dont les plus courageux sont minimisés. (Le Discours à l’Académie!  » C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire »!)

      8)L’équilibre peut cependant se faire. De ce point de vue, le petit livre, « Zola, Légende et Vérité », capte assez bien l’auteur des Rougon, meme s’il le lit avec les yeux du catholicisme de gauche. C’est particulièrement visible dans les pages sur » Lourdes », ou il regrette qu’il n’ait pas me né à bien le portrait de Bernadette! « Tristesse qu’il ne l’ait point fait ». La mise en rapport de Zola avec le jeune Claudel ébloui par sa gloire, et confident de Guillemin dans ses derniers jours, est également détonante.

      9)Dans tous ces livres il est prudent de ne pas se fier aux lettres,souvent citées de manière très parcellaire;.
      ..
      9) » Jeanne dite Jeanne d’Arc » est un essai de compréhension du phénomène johannique par un homme du vingtième siècle dont le catholicisme s’est sécularisé. Points faibles: un scénario manichéen, d’un coté, la gentille Jeanne, de l’autre, le (vite) méchant roi. des exagérations quant au contenu du premier procès, et à de prétendus témoignages -« tas d’ordures » (sic) venus de Domrémy. J’ai peut-être mal cherché, mais je ne les ai pas trouvés. tentation de l’anachronisme: Baudricourt peut « etre imaginé comme un préfet ». Pas de recherches non plus sur les réseaux qui mènent Jeanne à la Cour. Enfonçant l’historiographie ultérieure, notamment celle du Dix-Septième siècle, il conclut un peu vite à un abaissement de la figure johannique entre seizième et dix-septième siècle cite Du Haillan, historiographe de France, d’ailleurs incomplètement, et pas Ceriziers, ni les pièces qui du Mystère du Siège d’Orléans au début Dix-septième, gardent le mythe éveillé. La dimension européenne du personnage, de son vivant, lui échappe totalement.
      Point fort: l’explication très plausible de ce qu’il nomme le cryptogramme de Jeanne .point fort aussi, le fait de stimuler la réflexion en touchant un peu à tout sans prendre position sur rien: et pas seulement sur la batardise. par exemple pourquoi chez Jeanne cette fascination pour Charles d’Orléans?etc
      On peut recommander au lecteur le détour par le Clin-Pernoud, Jeanne d’Arc, mais on ne peut nier , pour un premier contact, l’efficacité du livre, quelle que soit sa manière romantique de traiter les archives….il avait pourtant Quicherat sous la main!
      Cordialement.
      MC
      PS
      Ni l’ultime opus, « Robespierre », donné brut de références, ni « Germaine et Le Caid Ingrat » ne sont ici mentionnés.ils illustrent jusqu’à la caricature les procédés guilleminesques de ridiculisation ou de glorification dans le cas du tenant de l’ Etre Supreme, et c’est pénible.

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      1. Juste une question puisque j’étais tombé dessus il y a longtemps et que cela m’a toujours intrigué : la thèse de l’affaire Dreyfus comme un enfumage des services secrets allemands par les services français tient-elle la route?

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  6. Votre décryptage sur l’historien est très intéressant, sachez que Guillemin a dit lui-même : « Lecteur, sois dûment averti… tu ne trouveras pas, sous ma plume, de l’histoire mais du “pamphlet”. Pamphlet est le nom que porte l’histoire dès qu’elle s’écarte des bienséances et des mensonges reçus. Je dis bien mensonges. Il n’y a pas d’histoire objective » (Vu sur http://henriguillemin.fr/historien-polemiste-henri-guillemin.html)

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  7. Bonjour,

    Pourriez-vous me donner, s’il vous plaît, trois titres d’ouvrages historiques sur Napoléon dont les auteurs vous paraissent avoir effectué un travail méthodique, sérieux, sourcé, contextualisé et le moins partisan possible ?

    En vous remerciant par avance.

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    1. Une bonne somme sur la France de l’époque est « L’Empire des français » (2012, Aurélien Lignereux, Seuil) qui prend le parti de ne pas se centrer sur Napoléon lui-même et est très intéressant sur la période. Il contient une bonne bibliographie qui devrait vous donner d’autres suggestions.

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      1. Bèh, moi j’ai pas droit à une réponse?
        Enfin merci pour l’Empire des Français, je ne connaissais pas du tout, j’espère avoir l’occasion de le lire un jour…

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      2. Ahah, désolé : comme tu posais les questions en réponses à d’autres comms, je ne les ai pas vus. Bref, sur l’affaire Dreyfus, je ne me suis pas assez documenté sur l’affaire elle-même pour te répondre. À vrai dire, concernant cette affaire, les historiens n’analysent pas tant les événements (qui ne sont pas ici le plus important) que ce qu’ils révèlent sur les tensions internes à la société française, notamment politiques (car il n’y a pas qu’une affaire d’antisémitisme, loin de là !). La somme la plus actuelle me semble être « Histoire politique de l’affaire Dreyfus », de Bertrand Joly ; un sacré pavé, mais que je n’ai pas encore eu le temps de lire. L’auteur est un spécialiste des mouvements d’extrême droite de cette période et son travail est très solide, en général, dans tous les cas !

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      3. Merci beaucoup pour la suggestion 😉 .

        Et, si je puis émettre un avis, ce qui me paraît manquer à l’Histoire sur internet, c’est un espace dédié à des conférences ou/et à des exposés de chercheurs et d’historiens tel que l’espace des sciences de Rennes :

        https://www.youtube.com/user/Espacedessciences/featured

        bien qu’il y ait de très bonnes chaînes de vulgarisation historique en format court comme certaines chaînes de la vidéothèque d’Alexandrie :

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