L’importance de ne pas oublier

Quand l’émotion frappe si massivement tout le monde, de plein fouet, que faire ? Parler, quitte à être mal compris, à attiser la colère ou l’incompréhension ? Ou se taire, et ainsi donner raison à ceux qui voudraient ne plus jamais nous entendre. Et puis, peu à peu, le choc s’estompe, sans disparaître, les langues se délient. Aux images insoutenables des disparus, à la panique des proches, à la colère, à l’indignation, succèdent le deuil, parfois aussi, fort heureusement le soulagement. Mais à l’émotion doit surtout succéder la réflexion, car nous devons aux victimes d’œuvrer pour que cela ne se reproduise plus, même si la lucidité nous rappelle que, de toute façon, cela se reproduira.

Si, depuis quelques mois, nous avons décidé de vous parler d’histoire, c’est parce que nous voulions apporter quelque chose à notre (maigre) public, étoffer son regard sur le monde. Bien entendu, les anecdotes sur les morts ridicules des rois de France, les tranches de rires devant les gros fails de l’Histoire et l’émerveillement devant les constructions du passé sont distrayantes et agréables, et nous sommes loin de cracher dessus, mais l’Histoire, en tant que science, peut et doit aller plus loin. Car la cantonner à l’anecdote et aux dates importantes est aussi simplificateur que cantonner la médecine à la connaissance du nom des parties du corps. Certes, connaître le nom des différents os est sympa, mais lorsque la médecine permet de soigner des maladies graves, elle est tout de suite plus utile. Bien entendu, les facultés d’histoire n’ont jamais découvert la formule du paracétamol, et ce que la recherche historique nous apporte ne s’achète pas sous forme de comprimés. L’utilité de tout ça est donc bien moins visible. Pourtant, dans les jours que nous connaissons, la connaissance du passé peut être primordiale.

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Les guerres justes ne réussissent jamais

Dans les jours qui viennent, ceux qui nous dirigent, que ce soit politiquement, économiquement, ou même culturellement, vont tenter d’utiliser notre désespoir, notre colère, notre état de choc pour nous amener à accepter ce que jamais nous ne tolérerions en temps normal. En cela, même s’ils sont sincèrement persuadés de les combattre, ils ont également besoin de la terreur que génèrent djihadistes, ou chômage de masse pour arriver à leurs fins. C’est la première leçon à tirer du passé : il arrive, très souvent, que les intérêts de personnes par ailleurs totalement opposées convergent, sans qu’aucune ne l’aient voulu. Aussi va-t-il être nécessaire, dans les jours à venir, de ne céder ni au complotisme, ni à l’angélisme. Ce n’est pas parce qu’Untel tire un avantage des attentats qu’il les a organisés ou laissés faire et, inversement, ce n’est pas parce qu’il ne les a pas organisés qu’il n’en tire pas avantage. Ici, un juste milieu sera nécessaire pour n’être aveuglé ni par les complots, ni par les intérêts de chacun.

Nombreux sont ceux qui utiliseront notre émotion pour nous vanter les mérites d'un "Patriot Act à la française" qui nous coûtera plus qu'il apportera.
Nombreux sont ceux qui utiliseront notre émotion pour nous vanter les mérites d’un « Patriot Act à la française » qui nous coûtera plus qu’il apportera.

Surtout, nombreux sont ceux qui ont déjà commencé à capitaliser sur notre colère pour nous pousser la haine et à la guerre. Là encore, le passé doit nous inciter à la prudence. Trop souvent, les victimes d’un jour sont devenues les bourreaux du lendemain : n’oublions pas que la vengeance a bien souvent conduit à répondre à la barbarie par une même barbarie, cette fois-ci, venue du côté des « gentils ». Ne cédons donc pas à la haine, ne créons pas aujourd’hui les terroristes de demain.

Ce qui nous amène à une autre leçon du passé : la volonté de guerre, d’anéantir un mal, n’a jamais abouti à une amélioration. Que l’on nous cite un seul pays qui, à la suite de guerres, a instauré durablement la paix. La défense des Grecs contre les Perses n’a conduit à terme qu’à leur déchirement. L’Empire romain ne fut pas éternel. Plus récemment, Hitler, longtemps vu par certains comme un rempart contre le communisme, devint à son tour une menace. Bien souvent, les alliances contractées pour se défendre furent celles qui nous précipitèrent dans la guerre. La Première Guerre mondiale devait être « la der des der » : la paix qui l’a conclue a engendré la suivante. À ceux qui nous vendent la violence et l’attaque comme seule solution, demandons simplement de nous citer un exemple, un seul, de guerre qui permit une paix durable et qui apporta une fin définitive à un problème. Le temps qu’ils cherchent, nous devrions avoir le temps de faire pas mal de choses.

Vaincue en 1918, l'Allemagne devenait une poudrière sur le long terme, terreau de théories patriotiquement séduisantes comme celle du "coup de poignard dans le dos". Voulons-nous refaire cette erreur ?
Vaincue en 1918, l’Allemagne devenait une poudrière sur le long terme, terreau de théories patriotiquement séduisantes comme celle du « coup de poignard dans le dos« . Voulons-nous refaire cette erreur ?

L’ennemi n’est (malheureusement) pas un monstre

Plus encore, alors que l’on nous présente l’ennemi comme une forme inhumaine, sans visage, rappelons-nous que même les pires criminels de guerre étaient humains et, souvent persuadés du bien fondé de leurs actions. C’est ce qui les rend si dangereux. Bien sûr, notre colère, notre rage, notre haine face à ces horreurs ne peuvent que nous conduire à les qualifier de monstres, à leur renier toute humanité. Mais en refusant de les comprendre, nous renonçons également à les arrêter. C’est une chose sur laquelle nous reviendrons souvent ici : accepter de comprendre ne signifie pas juger. Juger est en soi, à titre personnel, une chose totalement inutile. Nous serions bien présomptueux de croire que notre pardon ou notre condamnation, individuellement, changera quelque chose pour les personnes qui ont commis des crimes atroces, que ce soit vendredi dernier ou il y a des siècles. La vérité est que notre jugement, qu’il blâme ou condamne n’a aucune importance matérielle. Notre compréhension, en revanche, qui implique de sortir de nos cadres de pensée habituels, peut nous permettre de remonter les fils jusqu’à l’origine des motivations de ces individus, et peut-être de couper ainsi à la source le problème. Vaste programme.

Mais cela reviendrait à reconnaître que nous aussi avons un rôle à jouer dans tout cela. Que nos actions (ou notre inaction) a contribué à ces drames. Nous préférons donc nous réfugier derrière des simplifications. Ces hommes sont des fous, des monstres, des endoctrinés. En d’autres termes, ils ne sont pas comme nous, n’ont rien à voir avec nous, ne répondent à aucune logique, et leurs actes n’ont aucune autre origine que la folie. Solution simple, mais là aussi, le passé est fort d’enseignement sur la variété des endoctrinements.

Pendant longtemps, l’écrasante majorité des Français ont cru les paroles d’un clergé qui leur répétait que leur vie serait meilleure dans l’au-delà et qu’il était nécessaire qu’ils gardent leur position dans la société, même si ladite position n’avait rien de réjouissant. Il fallut attendre le XIXe siècle et une importante bataille d’idées qui dura des décennies pour que, petit à petit, même les plus croyants de nos ancêtres acceptent l’idée que nous pouvions essayer de nous battre pour occuper une autre place que celle octroyée par notre naissance. Plus loin encore, des civilisations accordèrent tant d’importance à la vie après la mort qu’ils occupèrent le plus gros de leur existence à s’y préparer. Certains furent prêts à se sacrifier pour la Bible, le Roi, la Patrie. Étaient-ils moins aveugles, moins endoctrinés, moins fous que ceux qui nous ont meurtris vendredi ?

L'aveuglement peut toucher des personnes qui nous sont culturellement très proches, et peut prendre bien des formes. Ici, de jeunes Britanniques se portant spontanément volontaires pour partir au front, en 1914. Pour beaucoup, ce sera un aller simple.
L’aveuglement peut toucher des personnes qui nous sont culturellement très proches, et peut prendre bien des formes. Ici, de jeunes Britanniques se portant spontanément volontaires pour partir au front, en 1914. Pour beaucoup, ce sera un aller simple.

Et nous-mêmes ne nous aveuglons-nous pas ? L’homme qui accepte sans le remettre en cause qu’un travail aliénant occupe la moitié de son temps pour un salaire de misère n’est-il pas, lui aussi victime d’un endoctrinement ? Nous tous, qui acceptons par défaut un modèle économique qui met en danger la planète et l’avenir de nos descendants ne nous aveuglons nous pas pour préserver un mode de vie que nous nous refusons à abandonner totalement ? Et pourtant, dans nos esprit, tout cela est cohérent, logique, une suite de raisonnements, de faits, qui s’enchaînent et se complètent. Par lucidité, il est de notre devoir de concevoir que les hommes qui nous ont frappé, qui ont abattu des innocents, l’ont fait pour des raisons qui s’inscrivaient dans leur propre logique. Même si elle nous fait mal, même si elle nous débecte, nous devons comprendre leur pensée. Parce que résumer l’autre à sa folie ou son endoctrinement n’a jamais mené qu’à du bourrage de crâne et à des sacrifices de masse, nous devons, pour enrayer le flot du sang, nous poser une question tellement essentielle qu’elle nous déchire l’âme : « pourquoi nous haïssent-ils ? »

Pourquoi nous haïssent-ils ?

Et là, l’Histoire, le passé, deviennent essentiels. Ignorons les discours simplistes des partisans de la guerre qui nous parlent déjà de « choc des civilisation », de « guerre livrée à notre mode de vie ». Penchons-nous sur le passé de ces peuples, comprenons que les torts sont partagés. Pas pour culpabiliser, pas pour nous flageller, mais pour réparer, et stopper la spirale de la violence.

Pour cela, il faut lire, se plonger dans le passé, remonter, parfois de plusieurs siècles. Nous rendre compte que l’État Islamique n’est que la plus récente apparition d’un phénomène que nous entretenons depuis des décennies où, pour combattre un ennemi, nous armons celui qui, demain, se retournera contre nous. Posons-nous les vraies questions : d’où viennent leur argent, leurs armes ? À quoi devrons-nous renoncer, nous, deuxième puissance exportatrice d’armes, nous, dont l’économie vit aussi par le pétrole, si nous voulons couper la spirale de violence dans ces coins du globe ? Creusons au-delà des réflexions simplistes : acceptons que les djihadistes ne soient pas juste des « fous ». Demandons-nous pourquoi ils partent, comprenons qu’on ne décide pas de devenir un tueur prêt à la mort par hasard.

Les informations sont là, elles ne sont d’ailleurs même pas cachées, n’en déplaise aux complotistes. Depuis des mois, des années, des journaux comme Le Monde diplomatique nous informent sur le chaos qui sévit là-bas. Un chaos que nous avons contribué à créer, et donc un chaos que nous pouvons arrêter. Depuis longtemps, nous avons des informations sur la façon dont des jeunes peuvent devenir des terroristes, loin des clichés débités par les politiciens. Seule leur étude peut permettre une action plus utile que des sites web dont tout le monde rit sur les réseaux sociaux. Cela implique de sortir vite de l’émotion, de l’histoire Disney que nous nous plaisons déjà à dénoncer ici. Et, nous en sommes conscients, ce n’est facile pour personne, nous compris.

Ne pas croire à Superman

Depuis que nous sommes enfants, nous avons appris à croire aux héros, aux gentils, aux films qui finissent bien. N’en déplaisent à ceux qui, à la chute de l’URSS, ont vu la « fin de l’histoire », il n’y aura jamais de fin réelle. Les choses s’améliorent, quoi qu’on en dise, et malgré sa violence, 2015 est une année maintes fois plus vivable que 1915, 1815 et les précédentes. Pourtant, des risques resteront, toujours. Superman n’existe pas, les policiers et militaires infaillibles non plus. Depuis que les armes à feux et les bombes existent, les désespérés et fanatiques, qu’ils soient anarchistes, travailleurs exploités, résistants à l’occupation ou, au contraire, aspirants à un régime de terreur, les utilisent. Ce que nous avons vécu hier n’est pas nouveau : à peu de choses près, les moyens sont les mêmes que ceux qu’auraient pu utiliser des gens dans les années 1940. Se procurer une arme est encore, de nos jours, trop facile. Conduire une voiture l’est plus encore. Lorsque, en plus, le tueur n’a pas peur de mourir, ne compte pas reprendre sa vie par la suite, il est virtuellement impossible à arrêter : même tué par les forces de l’ordre, il aura déjà eu le temps de faire peur.

Cela n’est pas une nouveauté, et nous vivrons toujours avec ce risque, qui existait déjà et ne nous quittera pas. Ceux qui nous promettent monts et merveilles grâce à la surveillance de masse, à la police à tous coins de rue et autres mesures radicales ne sont que des charlatans. Renoncer à la liberté des habitants n’empêchera jamais un tueur décidé d’accomplir son œuvre. L’occupant allemand n’est pas connu pour les grandes libertés publiques qu’il apportait aux Français : il ne put pas pour autant endiguer la Résistance, malgré les couvres feu, les rafles et les emprisonnements arbitraires. Certains aspirent à un retour à une politique de ce genre : devons-nous obligatoirement y revenir et subir malgré tout un nouvel attentat pour prendre conscience de notre erreur ? Le passé semble pourtant nous donner ici des clés suffisantes.

Malgré des dispositifs répressifs d'une violence inédite, jamais les occupants allemands n'ont pu stopper la Résistance, prouvant l'inutilité de toute politique ultra-sécuritaire.
Malgré des dispositifs répressifs d’une violence inédite, jamais les occupants allemands n’ont pu stopper la Résistance, prouvant l’inutilité de toute politique ultra-sécuritaire.

Car les solutions clé en main n’existent pas réellement. Elles n’ont encore qu’un seul but : monter dans les sondages, ou, en tout cas, ne pas y baisser. Et nous avons notre responsabilité car, après tout, nous sommes les premiers à hurler lorsqu’ « ils » ne font rien et certains, vendredi encore, semblaient s’indigner que François Hollande ne se soit pas jeté sous les balles pour protéger ses compatriotes. Si nous voulons véritablement avancer, nous devons cesser de croire à une « pensée magique » qui nous a toujours précipités vers l’erreur. Accepter la réalité est moins rassurant… mais plus efficace. Ceci, du reste, se vérifie dans des cadres dépassant de loin la lutte contre le terrorisme.

Si on essayait autre chose ?

Par la connaissance du passé, nous pouvons savoir que ni la guerre ni les mesures sécuritaires n’ont jamais résolu de problème. Les exemples ne manquent malheureusement pas, cet article n’en a cité que quelques-uns. À l’inverse, nous pouvons mettre au défi quiconque de nous trouver une guerre qui permit de résoudre un problème de l’ampleur de l’EI sans en créer un du même niveau par la suite. Et vous pourrez chercher longtemps un état ultra-sécuritaire qui élimina totalement les dangers sans, au contraire, nourrir de nouvelles oppositions tout aussi dangereuses.

Pour autant, nous aurions beau jeu de proposer des solutions toutes faites. Si nous vous invitons, dans nos vidéos et nos articles, à ne jamais croire qui que ce soit sur parole, même lorsque son discours nous séduit (ce sera d’ailleurs le sujet de la vidéo que nous préparons sur Henri Guillemin), nous ne pouvons pas décemment nous placer ensuite en gourous déclarant qu’il faut faire une chose ou une autre. D’autant que, pour dire la vérité, si nous avons d’intimes convictions sur ce qu’il ne faut pas faire, nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il faut faire.

Méfions nous de tous les pourvoyeurs de solutions supposées évidentes.
Méfions-nous de tous les pourvoyeurs de solutions supposées évidentes.

Oui, la solidarité, l’amour, l’entraide doivent être au centre de notre réponse, puisque la guerre ne marche pas. Oui, plus que l’armée, il faudra financer la lutte contre l’exclusion car stopper une hémorragie est plus utile qu’essuyer ensuite le sang. Surtout, plus que jamais, lorsque l’émotion sera retombée, il faudra tout faire pour que les magnifiques élans de solidarité de ces derniers jours ne soient pas récupérés, comme le fut il y a moins d’un an « l’esprit du 11 janvier » qui permit des choses vraiment pas très Charlie.

Plus que jamais, nous allons avoir besoin d’esprit critique. Plus que jamais, l’Histoire va être utile en tant que science, autant que comme divertissement. Nous aurons tous beaucoup à faire.

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