Robespierre, jugé à la tête du client

L’histoire avait fait grand bruit fin 2013 : l’équipe de Philippe Froesch avait réussi à redonner son visage à Robespierre à partir d’un masque mortuaire. Très vite, pourtant, la polémique a enflé : la méthode utilisée était en effet assez douteuse. Plus encore, cette affaire nous invite à nous interroger : quelle est finalement l’importance de connaître la tête de nos personnages historiques ?

 

 Les médias en ont fait leurs choux gras au moment des fêtes de fin d’année 2013 : l’équipe du spécialiste en modélisation 3D Philippe Froesch avait réussi à reconstituer le visage de Robespierre. Le résultat était présenté, comme souvent par les journaux en mal de scoop, comme une véritable révolution.

Et c’est vrai que l’information pouvait être sacrément intéressante ! Car le problème avec le physique de Robespierre, comme d’ailleurs avec tout ce qui entoure ce personnage, c’est que personne n’est neutre à son sujet. Les personnes qui l’ont décrit, dessiné ou peint étaient soit des adorateurs désireux de glorifier leur idole (et Robespierre fut durant une grande partie de la Révolution un personnage très apprécié par des masses de « fans », notamment des femmes), soit par des ennemis bien décidés à le faire passer pour un monstre aussi laid de corps que d’esprit.

Robespierre peint avant le sommet de sa notoriété : image studieuse et bienveillante.
Robespierre peint avant le sommet de sa notoriété : image studieuse et bienveillante.

Aujourd’hui encore, la population se divise entre ceux qui voient en Robespierre un défenseur du peuple opprimé et ceux qui le considèrent comme un précurseur du totalitarisme, ancêtre de Staline, Mao et Pol Pot. Disons le tout de suite : nous n’entrerons pas dans ce débat aujourd’hui, tout comme nous n’évoquerons pas la polémique sur Assassin’s Creed Unity (qui, à défaut d’une vidéo, aura bientôt un article rien qu’à lui sur ce site).

Robespierre guillotinant le bourreau après avoir exécuté toute la France : un exemple de caricature à charge.
Robespierre guillotinant le bourreau après avoir exécuté toute la France : un exemple de caricature à charge.

Une tête à faire peur

« Lorsque j’ai ouvert les yeux de Robespierre, son regard était glaçant, inquiétant. Pas de doutes cet homme faisait peur » : c’est ainsi que Philippe Froesch décrit sa création. Et effectivement, difficile d’avoir des doutes : il serait peu convenable d’inviter le bonhomme à dîner si l’on en croit cette reconstitution. Avec ce regard vide digne d’un drogué en manque, ces marques de vérole plein le visage, cette mine austère de tueur implacable… Pas de doute, c’est bien lui, le guillotineur à tout va ! Robespierre, on l’a enfin, et par chance, il correspond parfaitement aux images d’Épinal.

Robespierre vu par VisualForensic : regard vide en visage marqué. Un vrai méchant.
Robespierre vu par VisualForensic : regard vide en visage marqué. Un vrai méchant.

Mais est-ce vraiment de la chance ? Philippe Froesch et son équipe n’auraient-ils pas trouvé précisément ce qu’ils avaient envie de trouver ? Pour le voir, il faut remonter à l’origine de leur projet.

Origine douteuse…

La plupart des articles de presse de l’époque se sont contentés, comme bien souvent, de servir d’agence de communication aux chercheurs sans trop remettre en cause leur méthode. Ce n’est qu’avec les premières protestations d’historiens que la polémique est née. En effet, le visage de Robespierre a été reconstitué à partir d’un masque mortuaire… Qui est en réalité un faux grossier.

Ce masque est en effet en circulation depuis les années 1830 bien que sa provenance soit nébuleuse. Depuis le début du XXe siècle, il est attribué à Madame Tussaud, qui s’est fait une réputation dans les années 1830 pour ses nombreux moulages de cire et reste célèbre pour le musée londonien mondialement connu qui porte son nom. Durant la Révolution, elle aurait été épargnée par la Convention à condition de réaliser des moulages des visages des condamnés à mort. C’est à cette occasion qu’elle aurait « traité » Robespierre lors de son exécution, en juillet 1794. Dans ses mémoires, elle décrit ainsi son visage comme « grêlé par la variole, et [il] portait des lunettes vertes pour cacher des yeux aux blanc jaunâtre. Il avait mauvaise vue ».

Le souci, c’est que depuis déjà le début du XXe siècle, les historiens remettent en doute le témoignage de Tussaud. On retrouve dans ses journaux des pipeautages évidents et démontrés. Elle raconte ainsi sa rencontre, peu après la prise de la Bastille, avec le comte de Lorges… qui est en réalité une légende de l’époque, prisonnier de la Bastille inventé par les révolutionnaires déçus de ne pas y avoir trouvé de prisonniers politiques. Accorder du crédit à son témoignage sur Robespierre serait donc aussi pertinent que croire quelqu’un qui prétend avoir dîné avec Luke Skywalker la semaine dernière, mais Tussaud commet également d’autres erreurs ! Elle prétend ainsi avoir moulé le visage de Robespierre au cimetière de la Madeleine… alors qu’il fut inhumé (comme ses compagnons) au cimetière des Errancis, aujourd’hui disparu.

Surtout, les temps qui ont suivi le 10 thermidor an II (28 juillet 1794), jour de l’exécution de Robespierre et d’une bonne partie de ses soutiens, ont été parmi les plus sanglants de toute la Terreur. La fournée de guillotinés présents à ses côtés dépassait alors la centaine. Autant dire que la guillotine tournait à plein régime : ce fut la plus grande série de guillotinés de la période. Qui plus est, ceux qui sortaient gagnants de l’épisode (qu’on regroupe sous l’appellation de Thermidoriens) voulaient à tout prix faire disparaître toute trace de Robespierre, pour que ses admirateurs n’aient aucun moyen de se recueillir sur ses restes. Son cadavre a donc été dégradé à la chaux. Il est très improbable qu’un moulage ait été réalisé, alors même que l’on prenait toutes les initiatives pour faire disparaître l’homme. Le moulage est donc très probablement un faux.

L'exécution de Robespierre et de ses partisans a été l'occasion de la plus grande fournée de guillotinés de la Terreur. Il est peu probable que les têtes aient été
L’exécution de Robespierre et de ses partisans a été l’occasion de la plus grande fournée de guillotinés de la Terreur. Il est peu probable que les têtes aient été « archivées » à cette occasion.

Un dernier élément fait définitivement pencher la balance. La veille de son exécution, Robespierre a eu la mâchoire démolie par un coup de pistolet. Il aurait tenté de se suicider, ou aurait reçu une balle du gendarme Merda (qui, pour des raisons évidentes préférait être appelé « Méda »), selon les versions. Dans tous les cas, c’est un mourant qui est passé à la guillotine, le visage profondément meurtri pour ne pas dire démoli, à peine retenu par un mouchoir. Or, il n’en subsiste aucune trace sur le masque. Les auteurs de la reconstitution se sont alors justifiés en disant que leur masque était une copie d’un autre, que les détails étaient donc moins visibles, et que la cicatrice de la blessure par balle avait certainement été confondue avec une autre, due à la variole. Explication assez boiteuse.

Robespierre touché par une balle dans la mâchoire lors de son arrestation.
Robespierre touché par une balle dans la mâchoire lors de son arrestation.

… méthode tout aussi douteuse

On le voit, la base utilisée pour réaliser ce modèle 3D est donc très douteuse. À partir d’un faux masque de Robespierre, difficile d’obtenir son véritable visage ! Mais surtout, l’équipe de Froesch a choisi de prendre en compte un certain nombre de détails rapportés à l’époque : marques de maladie, couleur des yeux, teint, qui ne pouvaient logiquement pas venir du masque mortuaire, fût-il authentique. Le souci, bien évidemment, est que les témoignages sur Robespierre sont tellement peu objectifs que certains insistent sur ses défauts, tandis que d’autres les gomment.

Le cas de la variole est parlant : certains ont insisté dessus pour transmettre l’image d’un Robespierre martyr, négligeant sa santé pour la cause commune ; d’autres pour représenter un Robespierre démon, aussi hideux extérieurement qu’intérieurement. Impossible de tirer des conclusions fiables à partir de tels témoignages. Il faut enfin revenir sur les antécédents de VisualForensic, le laboratoire à l’origine de ce Robespierre. Il avait en effet déjà fait parler de lui dans la presse pour sa reconstitution du visage du roi Henri IV. Le tableau était alors bien différent.

Henri IV, vu par VisualForensic, a toutes les caractéristiques du
Henri IV, vu par VisualForensic, a toutes les caractéristiques du « bon roi Henri » des images d’Épinal.

Ah le brave vieillard ! Il a l’œil qui pétille, la moustache souriante, et l’air serein. On pourra rétorquer que c’est ainsi qu’était sa tête au moment de sa mort, mais Robespierre, mort décapité, pouvait difficilement être souriant à ce moment. Si l’équipe a pu « ouvrir les yeux de Robespierre » pour se faire peur, elle aurait pu, également, tenter de le présenter souriant, ou de donner le même regard vide à Henri IV, par égalité de traitement. Mais non : le « bon roi Henri », que même les républicains ont accepté comme symbole, se doit d’avoir un air bonhomme et bienveillant, tandis que le sanguinaire Robespierre doit, par tous les moyens, avoir une tête à faire peur. Les auteurs adaptent donc bien leur reconstitution aux images d’Épinal.

Surtout, cette reconstitution d’Henri IV avait à l’époque fait polémique car il avait finalement été démontré que la tête utilisée comme base de travail… n’était pas celle du souverain. Fausse tête, faux masque… Les matériaux sélectionnés par Froesch et son équipe semblent au minimum douteux.

Bien entendu, pas un des médias bienveillants qui ont accueilli la nouvelle n’a souligné cet antécédent douteux. Pourtant, les médias ne sont pas du genre à faire la promotion de façon régulière de gens dont le travail est sérieusement mis en doute ! Quoique sur ce dernier point…

Ce que tout cela cache

En 2013 encore, donc, Robespierre doit être une figure effrayante. Le traitement de cette affaire le prouve, mais ce cas ne doit pas se limiter aux seules marques de variole de Robespierre. En effet, que nous dit cette affaire sur notre monde ?

Henri IV est un personnage positif de l’Histoire, il doit être beau, pour respecter la légende du bon roi Henri. Robespierre, en revanche, est depuis sa mort assimilé à l’horreur et porte sur ses épaules les méfaits de la Terreur. C’est une simplification abusive que les historiens ne cautionnent pas, mais l’image d’Épinal est ancrée. Par conséquent, Robespierre doit avoir l’air méchant. VisualForensic et Philippe Froesch ont pour ambition de se lancer dans une série de reconstitutions de visages célèbres, dans le cadre de documentaires. Nous pouvons être certains que tous les personnages positifs seront étrangement beaux et bienveillants, et les personnages négatifs sinistres et déshumanisés.

On invente ainsi une forme d’Histoire-Disney. Dans les dessins animés de notre enfance, un méchant devait avoir une tête de méchant. Il devait faire peur, avoir des traits repoussants. À de rares exceptions près, une méchante sorcière se devait d’être ridée, bossue et pleine de verrues. À l’inverse, il serait difficile d’imaginer Blanche Neige avec des yeux qui louchent et un pied-bot, ou son prince charmant avec un panaris, la goutte au nez et des dents qui manquent.

Ces stéréotypes, nous les avons parfaitement intégrés dans le cadre d’une fiction. Ils ont souvent envahi, de façon plus ou moins prenante, nos canons de beauté personnels. Qui n’a jamais pensé qu’un criminel avait « la tête de l’emploi » (ou ne s’est jamais étonné, au contraire, qu’un tueur ait un visage si attrayant). Désormais, ils s’intègrent à l’Histoire. Les personnages historiques cessent d’être des humains, avec leurs imperfections, leurs qualités et défauts, pour devenir des caricatures manichéennes. Les bons hommes, beaux et bienveillants, sont à l’origine du bien et doivent être vénérés comme des héros ; les mauvais, laids et mal intentionnés, sont les seules causes du mal, et doivent être éternellement rejetés. Le souci, c’est que l’Histoire est le fruit de la « vraie vie », dans laquelle gentillesse et méchanceté sont toutes relatives, et jamais liées à la beauté. Face à ces caricatures, donc, restez critiques !

Pour aller plus loin

La bibliographie sur Robespierre est fidèle à tout ce qui concerne l’homme : souvent très tranchée. On y trouve beaucoup de mauvais, et il faut à tout prix éviter les ouvrages d’historiens « amateurs » aux idées très tranchées mais rarement pertinentes. Je recommande chaudement le très récent Robespierre, de l’universitaire Hervé Leuwers (chez Fayard, 2014), qui dresse un portrait mesuré et rigoureux du personnage. Le dernier chapitre mentionne rapidement cette affaire de la tête. L’ouvrage collectif Robespierre, portraits croisés (Armand Collin, 2012, réédité en 2014), est également passionnant, mais plus complexe : différents aspects du personnage sont abordés, notamment celui de sa représentation par l’image. L’ensemble est cependant plus compliqué à lire. Enfin, le pavé Robespierre, la fabrication d’un mythe des universitaires Marc Belissa et Yannick Bosc (Ellipses, 2013) revient sur la façon dont l’homme a tantôt été lynché et tantôt porté en adoration par les personnes qui se sont penchées sur son cas. Un ouvrage passionnant pour comprendre comment un personnage historique peut être progressivement réutilisé par les politiciens… mais un livre très copieux ! Enfin, Internet regorge d’articles sur l’affaire, souvent copiés de l’AFP. Le site Révolution Française.net, rédigé par universitaires spécialistes du sujet, est aussi une référence.

Un commentaire sur “Robespierre, jugé à la tête du client

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  1. J’attends avec impatience ce que tu peux nous dire sur Robespierre et ses actes tout comme la série promise (et en travail, j’espère) sur la révolution française de 1789 (et 1792).
    … Oui, je réagis sur un sujet déjà vieux, mais j’ai décidé de tout lire (ou regarder selon mon humeur) … un coup des sujets neufs, un coup des sujets vieux 😉

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