Mes années recherche, partie 1 : Rechercher, mais quoi ?

Depuis que j’écris sur ce site, j’ai à cœur de transmettre la manière dont l’histoire se fabrique à l’université ; comment, des salles d’archives aux tables des librairies, historiennes et historiens renouvellent notre connaissance du passé et nous font réfléchir et nous interroger. À travers mes vidéos et articles, j’ai essayé de vous faire apercevoir les questions qui nous animent, les obstacles qui nous entravent, mais, si j’ai parfois évoqué rapidement mes propres recherches, je n’ai jamais abordé cette question en détail. Alors que la publication de ma thèse approche très prochainement, je souhaiterais donc revenir en quelques articles sur mon expérience de la recherche pendant les quelques années où je l’ai pratiquée avant de lui préférer la vulgarisation scientifique.

Couverture du livre "Une ligne mythique", d'Antoine Resche, représentant le paquebot Île-de-France
Eh oui, ma thèse est enfin en librairie le 11 mai prochain alors je fais un auto-placement de produit éhonté. Et je me paye même pas en plus.

Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, plus tard ?

À cette question, le poète répondait « faire du fric ! » Moi-même, j’avais surtout à cœur de repousser le plus longtemps possible cette question, ce que, d’une certaine manière, je fais encore. Mon bac en poche, je me suis donc dirigé sans aucune arrière-pensée de « projet professionnel » vers la fac d’histoire, partant du principe pas si mal pensé que c’est là-bas que je serais certainement le moins mauvais et malheureux ! Passons rapidement sur les années licence : l’enseignement de l’histoire à l’université mériterait certainement de grandes réflexions que je ne suis pas totalement outillé pour mener, ayant certes pratiqué cet art des deux côtés du bureau professoral, mais à trop peu d’endroits différents pour avoir la prétention de donner à mon expérience une valeur universelle. Un avant-goût de mon avis sur la question, certainement un peu amer car très à vif, vous avait déjà été proposé dans une vidéo il y a fort longtemps.

Quelques constats sur ma licence, cependant, qui me paraissent importants pour ce qui suivra. Le premier est que, somme toute, cette formation est assez déconnectée de ce qui la suit à partir du master. Structurellement, la licence relève aujourd’hui de l’élevage de masse, souvent teinté (notamment en L1) d’un terrible « marche ou crève » et les conditions matérielles font que, même si la théorie de l’enseignement aspire à enseigner l’esprit critique et la réflexion personnelle, les modalités d’évaluation aboutissent trop souvent à un retour au bachotage stérile, qui trouve aujourd’hui son paroxysme avec les stupides QCM qui, par mesure d’économie de temps et de main d’œuvre, se répandent de plus en plus… Ce paradoxe n’est pas l’un des moindres de l’université, car ainsi, la licence évalue encore trop souvent la capacité à engranger bêtement des connaissances que l’on oubliera aussitôt, bien plus que la capacité à travailler en autonomie à des projets plus réfléchis. C’est ce qui explique, je pense, qu’étudiant plus que médiocre en licence (et pour cause : le mot « réviser » m’a toujours été totalement étranger), je suis devenu très bon en master, tandis que j’ai pu voir des camarades jusque-là très studieux perdre leurs moyens face à ce nouveau type de travail.

Le deuxième constat que j’aurais sur ma licence est qu’elle est certainement venue trop tôt, d’une certaine manière. Ainsi, certains des cours nous initiant aux rudiments de la recherche, parachutés le vendredi matin lors de notre tout premier semestre, était certainement trop éloigné des préoccupations du frais bachelier que j’étais. Je le regrette, car je n’ai ainsi gardé aucune mémoire de ce cours qui, s’il avait été donné quelques années plus tard, m’aurait été pour le moins utile. Plus largement, je dois reconnaître que ma licence a d’une certaine manière été un diplôme à double détente : j’ai plus appris après que pendant, car ce n’est qu’une fois libéré de ce carcan encore trop scolaire à mon goût que j’ai enfin pu aller spontanément me plonger dans tout un tas d’ouvrages que je n’avais pas eu le courage d’ouvrir lorsqu’il m’était demandé de les lire pour les cours. Question de fonctionnement personnel, certainement !

Intégrale de la Nouvelle Histoire de la France contemporaine
Quand j’étais en L1, une prof nous a chaudement recommandé de lire les tomes de la Nouvelle Histoire du la France contemporaine. Du coup, j’ai attendu ma première année de doctorat pour le faire.

Quoi qu’il en soit, j’ai donc approché de la fin de ma licence en ne me sentant pas du tout apte à poursuivre mes études dans un master recherche – le syndrome de l’imposteur sera certainement un protagoniste récurrent de ce récit. Rechercher, oui, mais quoi ? La réponse était tellement évidente qu’en définitive, elle ne m’était jamais venue à l’esprit…

 

Aucun sujet n’est illégitime

J’ai parlé déjà dans une longue vidéo de l’impact qu’avait eu ma passion pour le Titanic, bien vite élargie aux transatlantiques en général, sur ma vie et le contenu que je produis. Mais je dois constater qu’il y a onze ans, lorsque se posait la question du sujet que je pourrais traiter lors d’un master, cette passion, sur laquelle j’écrivais pourtant déjà, ne m’était pas venue en tête. Ce n’était pas quelque chose de sérieux, après tout : une passion qui remonte à des années. Et puis les autres allaient faire des recherches sur des sujets qui, eux, sonnaient universitaires, des titres compliqués, des sources pointues, dans les archives locales. Moi, étudier les paquebots, à l’université de Limoges, ça paraissait compromis : je n’y avais donc tout simplement pas pensé. Je me dirigeais donc vers de l’histoire ancienne, une enseignante m’ayant repéré avec quelques autres et ayant proposé de diriger mes travaux. Mais la question restait ouverte : sur quoi ?

C’est là tout le souci de la détermination d’un sujet de recherche : en trouver un qui soit pertinent, mais aussi faisable, qui soit précis, sans l’être trop, ce qui le rendrait impossible à traiter… Et force m’était de constater que, là où certains camarades avaient des idées très arrêtées qui témoignaient de leur grande connaissance préalable du chantier qu’ils allaient entreprendre, je n’avais pas la moindre perspective. Restait une autre solution : miser sur un directeur ou une directrice de recherche, qui déterminerait à ma place un sujet et me le ferait travailler. Certains se tirent très bien dans cet exercice, mais je savais que, me connaissant, un sujet imposé ne fonctionnerait pas : j’abandonnerais forcément en cours de route (ce que firent d’ailleurs des camarades finalement dans cette situation).

Reste un autre facteur sur lequel on n’insistera jamais trop : le facteur humain. La recherche implique d’avoir une personne dirigeant nos travaux, et la relation avec celle-ci peut totalement déterminer l’issue du processus. Combien d’amis ai-je vus choisir la mauvaise personne, ne pas avoir un suivi adapté, et finalement foncer dans un mur sans être conscients de leurs erreurs avant qu’il ne soit trop tard ? Dans certaines situations, j’ai vu des professeurs qui, à la moitié de l’année, avaient oublié le sujet de leurs étudiants : sacré suivi ! Dans le pire des cas, j’ai vu des directeurs de recherche démonter durant la soutenance le travail de leurs étudiants en faisant des remarques qui auraient dû leur être faites bien plus tôt : c’est le rôle même qu’ils doivent tenir ! À l’inverse, j’ai également vu et eu des directeurs et directrices dévoués, capables de relire en quelques jours des dizaines de pages et de les barder de remarques pertinentes, capables, pourquoi pas, d’accompagner leurs étudiants pour leur première fois aux archives, ou même de les soutenir dans leurs moments de doute et d’incertitude. Que tous ceux-ci soient remerciés !

Ainsi, et c’est un conseil que je donnerai à tout étudiant envisageant le master, un avantage non négligeable est d’avoir des contacts avec des étudiants déjà passés par là, qui savent quels sont les bons et mauvais clients : j’ai eu la chance d’obtenir de tels tuyaux, qui ont finalement guidé mon choix. Jusque-là, si l’histoire contemporaine m’avait intéressé, je n’avais jamais pensé y être doué : mes notes y étaient bien plus médiocres qu’en histoire ancienne où j’avais parfois brillé un peu plus. Mais le fait de voir, en tête de la liste des très bons accompagnants, une enseignante de contemporaine qui venait de nous faire un excellent cours sur l’histoire des États-Unis fut un déclic : les États-Unis, mes paquebots y conduisaient après tout ! Peut-être serait-il judicieux de voir si cette piste était explorable ? Sans trop y croire, je lui ai donc écrit pour proposer cette piste : y avait-il quelque chose de sérieux qui soit envisageable ? Très vite, alors, les choses se sont enchaînées…

 

Quand les archives déterminent le sujet

En effet, non seulement la réponse était positive, mais elle a très vite ouvert de nouvelles pistes : peu après, je me retrouvais à contacter un professeur d’une autre université, qui lui-même a pu me rediriger vers des archives du Havre qui pourraient m’intéresser. S’il n’était pas question pour moi, à l’époque, de quitter Limoges, il me restait possible d’aller enquêter quelques temps dans ces archives havraises, et j’ai donc sauté sur l’occasion. Dans ce port se trouvait en effet l’association French Lines (aujourd’hui partagée entre l’établissement French Lines & Compagnies, et l’association des Amis de French Lines), chargée de conserver les archives et le patrimoine des grandes compagnies maritimes françaises. Une mine à explorer ! Restait à déterminer le sujet que je souhaitais traiter.

L’existence ou non d’archives sur le sujet détermine fatalement la faisabilité de celui-ci, mais d’autres enjeux peuvent vite s’ajouter. Au premier abord, je comptais ainsi me pencher sur la question de l’immigration à bord des paquebots de la Compagnie générale transatlantique, mais j’ai vite vu que les choses seraient compromises : certes, il y avait quelques archives – que j’ai fini par étudier pour ma thèse – mais pas suffisantes pour tout un mémoire, et, à l’inverse, élargir mon terrain à d’autres ressources (par exemple les archives d’Ellis Island) en ferait un travail bien trop vaste pour un master. Une piste à abandonner, donc.

Vue du musée de l'immigration sur Ellis Island
Les archives d’Ellis Island sur l’immigration transatlantique auraient pu être une vaste source pour le sujet vers lequel je me dirigeais… Trop vaste, en fait.

Autant, alors, se recentrer sur les archives de French Lines : pourquoi ne pas carrément étudier l’histoire de la compagnie ? Le dernier livre de niveau universitaire sur le sujet date après tout des années 1950 ! J’ai donc demandé aux archivistes la liste des cotes relatives à la compagnie, dans leur intégralité. Elles étaient plus d’un millier, beaucoup trop pour un petit étudiant de master. Mais, surtout, elles étaient assez inégalement réparties dans le temps, car la compagnie ne semble vraiment avoir commencé à constituer des archives de façon réfléchie qu’à partir des années 1930 : ainsi, là où très peu d’archives concernent les navires de la compagnie au XIXe et même jusqu’à la Première Guerre mondiale, voire au milieu des années 1920, le Normandie (1935) et le France de 1962 représentent des masses d’archives énormes. J’étais perdu.

C’est là que le choix d’une bonne directrice de recherche s’avère déterminant, car la mienne a su étudier la liste d’archives et me proposer quelques sujets traitables dans le cas d’un master. Parmi eux, le cas du paquebot Normandie : ce sujet avait tout pour plaire. D’une part, environ 400 cotes d’archives, ce qui impliquerait deux ans de travail, mais réduisait nettement le champ ; d’autre part, énormément de thématiques différentes : c’est à la fois le plus gros et rapide navire construit par la compagnie, et un paquebot mis en service dans un contexte de crise économique et politique. Toutes ces histoires se mélangeaient ainsi, formant un sujet particulièrement enthousiasmant (j’y reviendrai dans le deuxième article, parlant des archives).

L'état à la rescousse des entreprises/À gauche, le Normandie flotte sur un tas de billets
L’histoire du Normandie m’a permis d’étudier pas mal d’enjeux liant la Compagnie générale transatlantique et l’État, enjeux que j’ai élargis au Royaume-Uni dans cette vidéo.

Restait à s’assurer qu’il n’ait pas déjà été traité : certes, le Normandie a fait l’objet de plusieurs ouvrages très érudits, mais aucun travail universitaire n’était connu de nous… Jusqu’à ce que j’arrive aux archives, pour découvrir un mémoire vieux de quinze ans : drame et terreur ! Ce mémoire, fort heureusement, avait été rédigé à une époque où « mes » archives n’avaient pas encore été constituées, et, surtout, il s’intéressait à l’écho du navire sur l’opinion, dans la presse et les débats parlementaires, notamment. Puisque ce mémoire étudiait la manière dont le Normandie avait été reçu, j’allais pour ma part étudier la façon dont il avait été envoyé : comment la compagnie l’avait pensé et présenté. C’est comme ça que – non sans beaucoup de stress – mon sujet d’étude en master est né. Je reviendrai dans les prochains articles sur les recherches et la rédaction, mais il me semble ici intéressant de faire la comparaison avec la manière dont, deux ans plus tard, j’ai élaboré mon sujet de thèse.

 

Trouver un financement pour un sujet, ou un sujet pour un financement ?

Dès la fin de ma première année de master, ma première soutenance s’étant très bien passée, la perspective d’un doctorat a été posée. D’une certaine manière, c’était pour moi l’occasion de repousser un peu plus la question toujours non résolue du « qu’est-ce que tu veux faire dans la vie plus tard ? », mais il fallait réfléchir à un financement pour ces années de recherche, et la chose n’est pas simple. Financer un doctorat peut en effet prendre bien des formes : il y a des contrats venant de l’école doctorale, de la région, de certains laboratoires, et tous sont extrêmement demandés. Une autre piste un temps envisagée dans mon cas était celle de la CIFRE, une convention passée avec une entreprise qui décide d’employer un doctorant pour la préparation de sa thèse. Ce genre de contrat est assez minoritaire en sciences humaines, et peut également interroger sur l’indépendance des recherches menées en partenariat avec une entreprise qui n’est vraisemblablement pas neutre dans l’affaire. Il est malgré tout extrêmement encouragé à l’heure actuelle, et la (tristement) fameuse LPPR espère d’ailleurs en augmenter drastiquement le nombre (pour plus d’informations sur les dangers de cette loi, écoutez donc ceci). Reste que dans mon cas (et j’en suis à vrai dire soulagé), cela n’a pas été possible.

Tout en préparant mon M2, j’ai malgré tout exploré toutes les pistes possibles pour préparer la suite. Très vite, il est apparu que je ne pourrais pas faire mon doctorat à Limoges : d’une part, ce serait assez stérile, le laboratoire local n’ayant vraiment pas grand rapport avec l’histoire maritime, mais surtout, le seul professeur d’histoire contemporaine à l’époque habilité à diriger les recherches partait en retraite sans être remplacé dans l’immédiat. Très vite, je me suis donc tourné vers Nantes et son Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique, qui ne pouvait qu’être intéressé par le sujet. Dès le mois de mars, avant même la soutenance de mon M2, j’étais donc en discussion avec son directeur d’alors en vue d’un doctorat.

Cette fois-ci, je comptais élargir la focale : après le Normandie, j’allais enfin pouvoir m’attaquer à la portion restante de mes 1000 cotes sur la Compagnie générale transatlantique et étudier l’intégralité de son histoire, du moins l’espérais-je ! Début juillet 2012, mon master en poche, je suis donc parti à Nantes pour passer une audition pour un contrat de l’école doctorale. Deux places, neuf candidats, si mes souvenirs sont bons ; j’ai fini bon cinquième. Un des points ayant joué en ma défaveur était, ai-je ensuite appris, de ne pas avoir eu l’agrégation contrairement aux deux élus : si ce concours est théoriquement un concours d’enseignement, il est désormais devenu un prérequis informel pour la plupart des contrats doctoraux. J’ai donc remballé mon dossier, et me suis engagé dans un été de déprime et de pressions familiales sur le désormais bien connu refrain du « qu’est-ce que tu vas faire… ». Qui plus est, la réponse m’était arrivée juste avant la coupure du 14 juillet, il était trop tard pour faire quelque démarche que ce soit avant, au moins, la mi-août ; une belle période s’annonçait.

Naufrage du paquebot Explorer, à moitié chaviré
Mon projet d’avenir à l’été 2012 : vision d’artiste.

De ce point de vue, mon parcours est le même qu’énormément de frais diplômés de masters qui n’obtiennent que très rarement un doctorat du premier coup. Ne pas avoir eu de plan de secours était, évidemment, ma touche personnelle, et je me suis retrouvé un peu par hasard à faire ma rentrée en licence de lettres modernes en attendant de faire quelque chose de ma vie. J’ai à cette époque passé un assez mémorablement pathétique entretien d’embauche – vraiment, les jeux de rôle en entretien d’embauche sont une création du démon – et j’ai, pendant quelques semaines suivi pour la première fois des cours pour le seul plaisir de les suivre.

Et puis, un soir, j’ai eu le coup de chance que beaucoup n’ont pas, et un mail de celui qui avait été mon potentiel directeur de thèse : un Labex pouvait financer une thèse, pour peu que mon sujet ait une dimension plus européenne. C’est ainsi que, cette fois, ce ne sont pas les archives qui ont guidé mon sujet, mais la recherche du financement : exit la seule Transat, il fallait désormais que j’ajoute des compagnies britanniques (dont ma chère White Star Line) et que je réduise ma période. Mon travail a pris un tout nouveau tournant, que je n’avais pas du tout envisagé, mais qui a ouvert des perspectives franchement intéressantes : me voici en effet à faire une histoire comparative, qui m’a forcé à sortir des chemins un peu trop convenus auxquels je comptais m’attaquer. Le résultat n’en a été à mon avis que bien meilleur.

 

Le chercheur choisit-il son sujet, ou l’inverse ?

La question se pose bien, au final, au moment de conclure ce premier article. J’ai eu beaucoup de chance : j’ai pu, tout au long de mon parcours de chercheur, travailler sur un domaine qui me passionnait, même si j’ai dû me laisser guider, tant par les possibilités offertes par les archives, que par les enjeux beaucoup plus matériels : la traque aux financements, certes, mais pas que ! Par exemple, « européaniser mon sujet » aurait pu me conduire à inclure l’Allemagne, mais ma très mauvaise pratique de la langue ne me permettait clairement pas d’aller explorer les archives de la HAPAG ou de la Norddeutscher Lloyd… Certes, ces compagnies ont parfois été évoquées dans ma thèse, mais j’ai dû, à chaque fois, me reposer sur le travail d’autres ; idem pour l’Italie, plus marginalement encore. Même du point de vue des archives, comme j’y reviendrai, les enjeux me dépassaient : mes archives du Havre étaient bien entendu bien plus accessibles que celles des compagnies britanniques, par exemple ; mais même dans leur cas, il m’était matériellement impossible d’y rester aussi longtemps que je l’avais fait pendant le master, durant des stages de plus d’un mois à chaque fois. Le doctorat impliquait de jongler avec des cours à donner, quelques réunions et séminaires, et d’autres projets encore parfois, ce qui joue également sur le temps passé dans les salles de consultation… Mais, fort heureusement, des parades existent !

Quoiqu’il en soit, je reste fort chanceux : à aucun moment, un sujet ne m’a été imposé, comme c’est le cas à bien des étudiants, souvent trop indécis. Je pense que, dans une telle situation, je n’aurais pas terminé ne serait-ce qu’une année. Mais surtout, j’ai réussi à passer à côté de tout un tas d’enjeux administratifs qui se font de plus en plus pesants : je n’ai pas eu trop à lutter pour justifier l’utilité de mes recherches ou leur cohérence avec telle tendance à la mode ; je n’ai pas eu à m’adapter aux intérêts des uns ou des autres pour obtenir un financement, et mes travaux se sont fait dans une totale indépendance.

Mon expérience est donc certainement loin d’être représentative, d’autant que j’ai soutenu ma thèse il y a cinq ans, commencé mon master il y a plus de dix, autant dire une éternité dans un monde qui évolue très vite, alors que la destruction de l’université par les gouvernements successifs se fait de plus en plus violente. Car s’il est un point qui m’a aussi marqué durant toute cette période, c’est le nombre de personnes que j’ai pu y croiser, à différents niveaux, qui faisaient part de leur regret de s’être engagés dans cette voie, ou de leur soulagement à l’idée d’en partir à terme, alors que leur amour de la recherche ne faisait aucun doute. Une telle situation ne peut que nous inquiéter, mais c’est un vaste sujet et je ne suis certainement pas le mieux placé pour le traiter.

Dans ce premier article, j’ai voulu donner une idée de la manière dont je me suis retrouvé à expérimenter le monde de la recherche, et comment mes sujets de recherche se sont déterminés. Dans le prochain, il sera temps de mettre les mains dans le cambouis et d’aborder une question plus pratique : comment travaille-t-on dans les archives ?

2 commentaires sur “Mes années recherche, partie 1 : Rechercher, mais quoi ?

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  1. Votre sujet de thèse est absolument passionnant : il est possible de dresser un parallèle entre les modes de transport et les productions littéraires : maintenant on va vite, on écrit des tweets avant, dans un transatlantique pouvait écrire un roman dans un train une nouvelle etc. bravo encore pour votre travail d’information cordialement.

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  2. Ce récit du parcours du combattant en histoire est aussi rare que passionnant. J’ai particulièrement apprécié le chapitre « Trouver un financement pour un sujet, ou un sujet pour un financement ? ».
    Confidence pour confidence, j’ai abandonné mes études universitaire en histoire après la licence car je ne souhaitais pas enseigner c’est-à-dire répéter les contenus plus affirmatifs qu’interrogatifs des manuels et directives ministérielles. Je me suis donc lancé dans une maîtrise en sciences de l’éducation – terme contestable car il s’agit plutôt d’enseignement.
    Les hasards de la vie m’ont conduit au Mexique où, sous contrat mixte de la CCIP et de l’UNAM, j’ai aidé les professeurs du département de Français à créer le cours de « Français des Affaires ». J’ai ainsi eu l’occasion de construire, selon une approche constructiviste, l’apprentissage par la « simulation globale ».
    J’ai quitté une France qui s’enfonçait dans les errances d’un passé colonial non assumé pour vivre dans un Mexique bouillant de contradictions. Ainsi, je participe à des projets pour des entreprises bien ancrées dans l’idéologie américaine (l’alimentaire pour ma petite famille) et pour des associations travaillant à la prise en compte non passéiste des cultures mexicaines.
    Serge LEFORT

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