Quand Jean-Clément Martin ré-exécute le roi

Les habitués de ce site savent bien que parmi les auteurs qu’il faut dévorer, au sujet de la Révolution française, Jean-Clément Martin arrive en tête de mon classement personnel. Ses travaux, réfléchissant notamment à la place de la violence dans le processus révolutionnaire et dans la mémoire de celui-ci, sont toujours extrêmement nuancés et innovants, et sa position de chercheur particulièrement reconnu lui permet occasionnellement de s’aventurer sur des terrains qui, pour d’autres, seraient bien plus risqués. Quelques années après avoir produit une des meilleures biographies de Robespierre, et après avoir beaucoup creusé la question de la « Terreur » dont il réfute l’existence en tant que système organisé de gouvernement, il s’attaque désormais à l’exécution de Louis XVI et aux débats qui y ont conduit, avec toujours le même résultat passionnant.

Couverture de "L'exécution du roi" représentant la scène : la guillotine est tombée et la tête montrée au peuple.

Les mille vies de Louis XVI

Louis XVI est au cœur des débats ces derniers mois. Peut-être plus ces dernières années qu’auparavant, les commémorations et émois au sujet de sa mort semblent prendre en ampleur (faut-il vraiment s’en étonner, à une époque où les royalistes sont les mieux placés pour parler d’histoire à la télévision, et où le président de la République lui-même se prend parfois à regretter la monarchie ?). Mais, d’autre part, c’est sur le plan éditorial qu’il a fait une rentrée fracassante à l’automne 2020 sous la plume d’Aurore Chéry dans L’Intriguant. L’ouvrage a de quoi faire trembler les murs en effet : l’autrice y développe un Louis XVI à total contre-courant, républicain et révolutionnaire avant l’heure, causant lui-même les événements pour se dégager du carcan de son entourage, avant d’être victime des événements. Difficile de passer à côté de ce livre qui a tout de suite fait du bruit, suscitant le rire des uns, la colère des autres, l’intérêt de certains, doublé d’une certaine frustration tant, malgré sa logique intrinsèque, il lui manque encore les preuves solides qui pourraient étayer cette théorie. Jean-Clément Martin lui-même s’est à l’époque fendu d’une critique, à la fois intéressée, rigoureuse, et sans concessions, dans laquelle finalement, défenseurs comme critiques du livre ont pu trouver ce qu’ils cherchaient. Espérons que d’autres suivront cet exemple pour permettre à l’observateur incompétent que je suis de se faire l’avis le plus éclairé possible.

Commencer une critique de livre en glosant sur un autre (plus encore quand une bonne part des historiens de la période le rejetteraient sans un regard, ce que ne fait pas Jean-Clément Martin) pourrait sembler incongru, mais cela me semble pertinent à double titre. D’une part, à plusieurs reprises, l’auteur de L’exécution de Louis XVI cite certaines pistes qui lui ont été fournies par Aurore Chéry (tout en précisant qu’il n’avait, au moment du bouclage de l’ouvrage, pas pu étudier L’Intriguant pour l’inclure dans son analyse). Mais surtout, d’autre part, cela fait maintenant plusieurs années que Jean-Clément Martin appelle à regarder également en face les vides, les mystères et silences de la période, que l’on occulte trop facilement dans une analyse plus globale des faits. Dans le détail de l’événement, en effet, bien souvent, le doute subsiste, et c’est ce qui fait le sel de l’historien. Ce sel, à le lire, Martin en est friand, à condition qu’il soit bien dosé, et avec rigueur. On ne s’étonnera donc pas qu’à plusieurs reprises, son exécution de Louis XVI laisse la place à l’interrogation, aux limites de notre connaissance, lorsque, par exemple, il insiste sur les doutes entourant le rôle décisif de Danton dans le vote de la mort du roi : c’est en effet lui qui parvint à convaincre la Convention que cette mort devait être votée à la majorité simple, ce qui faisait basculer le sort de Louis XVI. Comment fut motivée la décision de ce conventionnel connu pour être aisément corruptible ? Si l’auteur n’a pas la prétention de résoudre le mystère – probablement insoluble – il le souligne, ce qui a déjà été pour moi l’occasion d’une belle découverte. C’est en cela, du reste, que les travaux de Jean-Clément Martin diffèrent radicalement de ceux d’Aurore Chéry : là où le premier reconnaît souvent son ignorance avec humilité (ce qui est un comble pour un historien aussi reconnu !), la seconde affirme des certitudes loin d’être toujours bien étayées. En cela, et certainement bien involontairement, les deux livres semblent se répondre, d’où ma parenthèse sur cet éléphant dans la pièce.

 

Le roi… et surtout les autres

Si Jean-Clément Martin reconnaît que la marge d’action du roi a pu être sous-estimée, Louis XVI est finalement un personnage presque secondaire de son ouvrage. Certes, on suit dans les premiers chapitres sa progressive chute et les ambiguïtés qui l’accompagnent, dans son positionnement vis-à-vis de la Révolution et de son entourage. Ici encore, plus qu’il ne prétend apporter des réponses, Jean-Clément Martin sait habilement poser des questions qui fâchent, et remettre du trouble dans des événements comme la fuite avortée à Varennes. Ainsi, si le roi et sa défense sont bien évoqués, ce ne sont pas vraiment sur ces aspects que l’ouvrage s’attarde, mais bien plus sur les débats que tout cela suscite parmi les révolutionnaires, qu’il s’agisse des complexes rivalités entre la Commune insurrectionnelle de Paris et la Législative, puis la Convention, ou aux luttes entre députés eux-mêmes.

Les concernant, l’auteur fait face au problème qui tenaille toute personne désireuse d’écrire sur la Révolution avec une certaine rigueur : que faire des dénominations de groupes (Girondins, Montagnards, Jacobins), fluctuantes, complexes, et qui ne recouvrent pas toujours de solides réalités ? Jean-Clément Martin prend le parti de les utiliser pour mieux en faire ressortir les limites, en s’attachant à révéler les parcours individuels, les décisions des uns et des autres, et surtout leurs suites. C’est peut-être une des grandes forces de l’ouvrage, que de remettre (comme souvent sous cette plume) les personnages « star » à leur juste place. Robespierre et Marat, ainsi, sont, certes, présents, mais leurs discours sont remis en perspective au milieu de bien d’autres, et, ainsi, le célèbre discours de Saint-Just accablant la royauté, traditionnellement perçu comme décisif, est ici présenté comme somme toute beaucoup moins percutant qu’on le dit souvent.

La fameuse arrestation du roi à Varennes est un des événements que Jean-Clément Martin se plait à évoquer pour rappeler à quel point sur bien des événements célèbres de la Révolution, il reste difficile de se faire un avis définitif tant restent nombreuses les incertitudes.

À l’inverse, bien des noms de députés bien plus secondaires dans l’historiographie sont évoqués : sont à chaque fois indiqués leurs prises de position, synthétiquement, en particulier sur la mort du roi, et leur destin. On constate bien vite que nombreux sont ceux qui ont réussi à échapper à la tourmente révolutionnaire pour mourir dans leur lit quelques décennies plus tard, qu’ils aient renié ou non leurs principes. On voit alors se dessiner une trame complexe, où aucune ligne groupée n’apparaît vraiment, où il serait trop facile de juste balayer tout un groupe en le rangeant dans une même boîte. Surtout, l’ouvrage nous rappelle à quel point il est difficile de sonder les intentions et la sincérité des acteurs : c’est bien souvent le regard postérieur qui forge celle-ci. Quelle place eurent les idéaux et les calculs politiques dans le vote de la mort du roi ? Pouvait-on s’opposer par principe à la peine de mort sans être pour autant un contre-révolutionnaire plus ou moins affiché ? Le désir d’un appel au peuple était-il forcément une diversion ?

En remettant au cœur du récit les débats politiques, les arguments apportés, et le contexte, Jean-Clément Martin dessine une période où tout était encore possible, et où se sont heurtés des principes parfois contradictoires, des émotions, des calculs, dans une lutte bien trop souvent à mort. Cet instantané de la Convention à ses débuts permet de mieux saisir le foisonnement d’idées, sans pourtant pouvoir apporter de réponse définitive. C’est peut-être d’ailleurs la plus grande leçon de l’ouvrage, car à l’instar des gangsters de Claude Lelouch dans L’aventure c’est l’aventure, qui s’avancent dans le monde du show bizness et de la politique, avoir « compris que nous n’avons rien compris » peut-être un premier pas pertinent pour prendre de la hauteur et trouver un peu de clarté dans la confusion.

 

Et la suite ?

Pour toutes ces raisons, L’exécution du roi de Jean-Clément Martin (Perrin, 2021) est une lecture à conseiller, quoi qu’elle soit un peu plus complexe que son Robespierre. Mais plus encore, le livre ouvre déjà bien d’autres pistes, dont une, que j’espère voir un jour explorée par l’auteur. Lui-même évoque à un moment Bertrand Barère comme « l’homme clé de la période » : quoi qu’il soit aujourd’hui dans l’ombre de Robespierre, Barère est en effet celui qui siégea le plus longtemps au Comité de salut public, toutes tendances confondues, et fut l’un des ténors de la Convention, jusqu’à ce qu’il soit marginalisé à l’automne 1794. Or, l’homme est somme toute peu connu, et dans ses notes de fin d’ouvrage, Jean-Clément Martin regrette qu’il n’ait pas fait l’objet d’une biographie vraiment solide… Je ne peux que souscrire et espérer que l’auteur s’y attaquera un jour, tant il est certainement l’un des mieux placés à l’heure actuelle pour, sinon lever le voile sur le personnage, du moins ouvrir de brillantes pistes à son sujet.

Portrait de Barère
Membre clé du Comité de salut public, et l’un des députés les plus influents de la Convention, Barère est pourtant un grand inconnu du public, dans l’ombre de Danton et Robespierre notamment. Espérons qu’il aura droit, un jour, à sa mise en lumière !

2 commentaires sur “Quand Jean-Clément Martin ré-exécute le roi

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  1. Sur l’influence de la première intervention de SJ, Quennedey va dans le sens de Martin, en essayant de retracer dans l’historiographie la façon dont s’est construite son image dans la tradition, c’est assez cool à lire. On semble ici face à une réception mitigée, ce qui est sans doute déjà un succès personnel pour SJ, mais ne fait pas partie des « succès oratoires » qu’on pourra lui reconnaitre.
    En ce qui concerne le contenu du discours, je reste assez circonspect sur le bas de la page 174, et le haut de la page 175, ce d’autant plus que j’ai l’impression qu’il troll Wahnich. J’ajoute l’interprétation à mon pokedex, mais je sais pas, sans fanboyisme aucun, je suis un peu déçu du résultat ^^

    A part ça, je suis loin d’avoir fini le livre, mais c’est un plaisir certain à lire, en plus d’être bigrement instructif.

    La bise

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