« Initiation aux études historiques », bien plus qu’un manuel

Il y a longtemps que j’ai en tête de partager ici quelques lectures intéressantes, et cela me paraît d’autant plus pertinent en cette année où les confinements et couvre-feux se succèdent, et où les cours de fac sont pour le moins bouleversés : avoir de bons livres à se mettre sous la dent est donc toujours appréciable. Et pour débuter ces articles (qui seront publiés à cadence totalement irrégulière, n’ayez pas trop d’attentes), un de mes coups de cœur du moment est l’Initiation aux études historiques dirigée par Reine-Marie Bérard, Bénédicte Girault et Catherine Rideau-Kikuchi, qui sollicite de nombreux chercheurs et chercheuses de talent pour offrir une synthèse solide sur le métier d’historien et ses implications. Mieux encore : le livre est facilement accessible puisque, outre sa version imprimée, une version numérique est disponible gratuitement avec un certain nombre de contenus complémentaires.

Couverture du livre initiation études historiques

Le métier sous toutes ses coutures

Comme en témoigne la préface de Patrick Boucheron, l’ouvrage s’adresse avant tout aux étudiants et étudiantes en histoire de tous niveaux, afin de faire un tour d’horizon des enjeux et méthodes de la discipline. Pourtant, cet ouvrage est loin d’être un manuel classique préparant aux études en présentant les différents exercices à venir et leur méthode, ou encore les apprentissages de base, par exemple d’une recherche en bibliothèque. Pour le dire simplement : ce n’est pas dans ce livre que vous trouverez une explication pas à pas pour faire un commentaire de texte ou une dissertation… et c’est justement ce qui le rend intéressant pour un bien plus large public, y compris celui qui a quitté les bancs de l’université depuis de nombreuses années, ou au contraire celui qui n’y est jamais allé.

En 25 chapitres, l’ouvrage est divisé en quatre parties annonçant ses différentes approches. La première se fait par les sources, traitées successivement selon leurs formes. La seconde traite de la périodisation de l’histoire et des enjeux liés aux quatre grandes périodes utilisées traditionnellement en France. Dans un troisième temps, l’ouvrage se fait plus technique, pour détailler différentes pratiques liées à l’écriture de l’histoire. Enfin, la dernière partie est une des susceptibles d’intéresser un large public : on y retrouve toutes les questions liées aux usages publics de l’histoire, et aux interactions de la discipline avec le reste du monde, scientifique comme plus large.

Sources et outils

Les premiers chapitres, qui donnent la place aux sources, sont particulièrement importants, tant celles-ci sont souvent sources de fantasmes et d’attentes déconnectées des réalités, de la part du grand public. Les sources ne sont pas toujours ce que l’on croit, et se manipulent avec précaution. L’ouvrage adopte d’ailleurs un parti intéressant – certainement du fait que l’une des directrices, Reine-Marie Bérard, qui écrit le premier chapitre, est également archéologue – en abordant en premier non pas les sources écrites mais la question des vestiges. Alors qu’on continue trop souvent à considérer que l’histoire ne peut découler que de traces écrites, c’est une belle remise à plat que de rappeler que depuis longtemps déjà, les historiens ne peuvent plus faire l’impasse sur des traces archéologiques, qui comme toutes les autres, doivent savoir se lire et se critiquer.

On imagine trop souvent que l’histoire ne s’écrit qu’à partir de textes historiques plus ou moins officiels ou « cachés » (ici, la constitution de 1791). Mais la réalité est plus complexe, et les sources bien plus diverses !

Ainsi, l’écrit en lui-même n’occupe qu’un des huit chapitres détaillant les différents types de sources, rappelant l’importance des images (fixes et animées), de l’évolution des langues et de la question épineuse de la traduction, de la place de l’oral et du son dans l’écriture de l’histoire, mais aussi des problématiques nouvelles liées à l’existence du web, qui n’est plus simplement un moyen d’accès aux sources, mais une source en elle-même pour l’écriture du temps présent (sans parler de ce qu’elle représentera pour les historiens du futur !), avec les nombreux problèmes que cela apporte. Comment, en effet, archiver internet ? Que conserver durablement dans cette profusion d’écrits assez inégalée ?

De la même manière, des chapitres très solides reviennent sur les outils et usages de l’écriture de l’histoire : comment l’écrire, tout d’abord, avec les questions et débats posés par le style plus ou moins sec ou littéraire (jusqu’à la bande dessinée). Mais plus largement, sont beaucoup détaillées les approches quantitatives et qualitatives, autour de l’étude de bases de données, de leur composition, et de leurs résultats. Trop souvent, en effet, le public a tendance à ne penser aux sources qu’en termes de textes et d’images, quand les approches tournant autour de la compilation de données sont souvent très éclairantes, mais aussi complexes : leur composition et leur analyse sont soumises à bien des règles pour être vraiment rigoureuses. De la même manière, la place de la biographie est évoquée : ni pratique datée à laisser aux oubliettes, ni passage obligé, une biographie bien pensée peut dépasser de loin la personne à laquelle elle se consacre pour dépeindre plus largement une époque, ou des enjeux (pensons au Saint Louis de Le Goff, notamment). Mais plus encore, combinée aux analyses plus larges de données, ce qu’on appelle la prosopographie peut permettre de faire ressortir le profil de nombreux acteurs ciblés, en mettant en évidence similitudes et différences, tendances et exceptions.

Batailles et enjeux

Écrit à de très nombreuses paires de mains, l’ouvrage est particulièrement attaché à faire ressortir la manière dont l’histoire est une discipline vivante, en perpétuelle évolution et traversée par bien des débats passionnants. J’avais déjà pu évoquer certains aspects de ces questions, sur la mémoire, sur la place des faits, sur les points de départ à donner à l’histoire, mais je dois dire avec joie que la lecture de ce livre m’a beaucoup stimulé et m’a d’ores et déjà donné quelques idées de vidéos prochaines.

Ainsi, les quatre parties traitant des quatre grandes périodes adoptées classiquement en France pour diviser l’étude de l’histoire, jusque dans les carrières, à l’université, si elles exposent les enjeux liés à ces différentes études, sont tout de même précédées d’une partie passionnante sur le découpage du temps, rappelant que celui-ci n’est jamais ni neutre ni anodin, et que tout cadre est aussi critiquable qu’utile.

Plus largement, la dernière partie contient de nombreux chapitres passionnants. Comment, par exemple, faire cohabiter l’histoire avec les autres sciences sociales, qu’il s’agisse de géographie, sociologie, économie… ? La question est souvent très présente dans les formations, et pas toujours satisfaisante, tant, parfois, ces mondes peinent à parler un langage commun. C’est plus largement la place de l’histoire dans le débat public qui est également posée, avec la notion de patrimoine (qu’on ne pourrait pas résumer, comme certains le pensent, à « garder les jolis trucs »…), les questions mémorielles, rarement simples, et plus largement les interactions entre histoire et politique. Mais l’ouvrage accorde aussi une belle place à de nouvelles problématiques désormais bien familières telles que la question du genre en histoire et celle de l’histoire de l’environnement. Plus largement, et c’est particulièrement appréciable, le livre s’attache à ne pas se limiter aux exemples franco-français, et essaie de jouer sur les échelles et les focales pour montrer à quel point les enjeux de l’écriture de l’histoire peuvent aussi varier avec le temps.

Vous avez vraiment pensé que j’allais parler des usages publics de l’histoire sans ressortir les classiques ?

Initiez-vous !

Cette Initiation aux études  historiques est donc un ouvrage qui intéressera quiconque veut comprendre comment on écrit l’histoire. C’est une question cruciale, bien plus, certainement, que ce qui est effectivement écrit, car c’est justement la question que ne veulent surtout pas soulever les tenants des mythes et romans (qu’ils soient nationaux ou autres, les candidats ne manquent pas), pour qui le processus de fabrication ne doit surtout pas évoqué autrement que par simplification et caricature, car il révélerait des nuances et débats qui rentrent peu dans une vision binaire et manichéenne du monde.

Or, c’est tout de même le plus important apprentissage qui accompagne celui de l’histoire : le monde et son histoire ne sont pas simples. Bien des questions ne peuvent invoquer de réponse définitive. Mais c’est tout aussi bien : comme le montrait l’exemple de Bruno Dumézil face à la date du baptême de Clovis, somme toute, ne pas la connaître permet des discussions et réflexions bien plus fascinantes !

N’hésitez donc pas à vous procurer l’Initiation aux études historiques dirigée par Reine-Marie Bérard, Bénédicte Girault et Catherine Rideau-Kikuchi, publiée aux éditions du nouveau monde, en 2020. La version en ligne est accessible ici, et c’est gratuit !

3 commentaires sur “« Initiation aux études historiques », bien plus qu’un manuel

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  1. Merci pour votre travail. En ses temps où l’on croule sous les informations, savoir comment l’histoire est étudiée et débattue ne peut que nous aider à relativiser notre rapport aux faits et actions du passé ainsi qu’à la mémoire (individuelle et collective).

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  2. Salut Histony, merci pour cet article, sur le découpage du temps et plus spécifiquement l’appellation des périodes contemporaines, je te conseille vivement « Les noms d’époque » dirigé par Dominique Kalifa et sorti également l’an dernier.

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