L’histoire doit-elle se limiter aux faits ?

Il y a quelques années, j’ai produit une vidéo qui était très importante pour ma démarche, où j’expliquais pourquoi, selon moi, aucun historien ne pouvait être neutre. J’y expliquais ce que je pense toujours, à savoir que les personnes qui écrivent l’histoire sont elles-mêmes biaisées, qu’elles en soient conscientes ou non, et que cela influençait leur lecture des sources et événements, et le choix même de leurs thématiques. Certains m’avaient alors répondu qu’il était possible de faire une histoire neutre : il suffirait de se contenter des faits, rien que des faits, et de tous les mentionner.

Cette objection m’a fait réfléchir. Pour moi, il reste évident que ce qu’elle propose n’est en réalité pas compatible avec les réalités du métier d’historien, ce que je vais expliquer ici. Mais plus largement, elle ouvre la voie à une intéressante réflexion sur la manière dont on écrit l’histoire, et c’est vers cela que je voudrais aller.

 

Qu’est-ce qu’un fait historique ?

Se cantonner aux faits, c’est facile à dire. Mais la pratique se complique lorsque l’on en vient à définir réellement un fait historique. Quel est-il, réellement ? Un événement vérifiable grâce à des archives ? Ma naissance l’est aisément dans l’état civil de Tulle en avril 1990. Celle de Jésus Christ, pour sa part, n’est ni datable, ni vérifiable. Pourtant, il est vraisemblable que la seconde ait eu un impact bien plus important sur le cours de l’histoire (et ce quand bien même on suivrait ceux qui – minoritaires – jugent qu’elle n’a jamais eu lieu). Il est ainsi une infinité de faits passés tout à fait vérifiables, qui ne sont pourtant pas en eux-mêmes strictement historiques ; justement parce que décider de ce qui est historique ou non n’est pas un arbitrage absolu et universel. Ma naissance n’a aucun intérêt en soi dans une histoire de France. Elle pourrait en revanche avoir un grand intérêt, parmi d’autres, pour qui s’intéresserait à la démographie corrézienne au début des années 1990, ou qui souhaiterait, dans le futur, s’intéresser au profil des historiens-vidéastes du début du XXIe siècle. Un fait historique ne l’est que par rapport à un contexte.

Et encore faut-il que se fait ne laisse aucune place à l’interprétation, ce qui est rarement le cas. La naissance est un exemple relativement net de fait qui ne prête pas à interprétation : un individu naît en un lieu et à une heure précise, c’est tout. Si seulement tous les événements historiques pouvaient s’analyser de façon aussi simple, ne prêtant à aucune interprétation ! Prenons une bataille, par exemple : on peut éventuellement déterminer avec plus ou moins de précision les temps successifs du combat, qui font le bonheur des historiens militaires. Mais on aura bien plus de mal à établir factuellement tout un autre tas d’éléments qui n’en sont pas moins réels : le moral fluctuant des troupes, le rôle des stratèges et celui de la chance… Parfois même, il ne sera pas aussi aisé que cela de définir qui a gagné ou perdu (que l’on pense par exemple à la bataille navale du Jutland, pendant la Première Guerre mondiale, dont chaque camp a pu revendiquer la victoire).

Un jeune romain en toge se prosternant devant un barbare à casque à ailes ? Cette image du XIXe siècle représentant 476 nous en apprend plus sur la vision postérieure de l’événement que sur celui-ci, bien plus subtil.

Parfois même, l’événement n’en est un que rétrospectivement. C’est par exemple le cas d’une date présente dans tous les manuels scolaires, l’incontournable césure entre l’Antiquité et le Moyen Âge : 476, la fin de l’Empire romain d’Occident. Seulement, cette date n’est un événement que dans les chronologies : dans les faits, les historiens de la période savent bien qu’en 476, la déposition du jeune Romulus Augustule par Odoacre n’eut pas grand écho. Rome continuait à exister, à Constantinople, la distinction formelle entre empire d’Orient et d’Occident étant surtout une construction postérieure. Odoacre, d’ailleurs, continuait à arborer un titre romain, à se réclamer de l’Empereur, comme le firent ensuite d’autres chefs et rois barbares. Et pourtant, 476 existe, car si cette rupture n’a pas parlé aux contemporains qui ne l’ont pas vécue ainsi, nous avons, avec recul, appris à considérer qu’il y avait un avant et un après, et cette date fait office de pratique symbole et d’outil pédagogique très utile. L’expression « 476 : fin de l’Empire romain d’Occident » n’en renvoie pas moins à une réalité toute relative. Des faits, oui, mais il en est peu qui soient totalement indiscutables, examinés dans le détail, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils soient des mensonges (et cela complique donc encore les choses).

 

L’histoire peut-elle n’être que dates ?

On le comprend donc, trouver une liste de faits consensuelle et incritiquable qui permette de raconter l’histoire relève de l’impossible défi. On ne pourrait en aucun cas établir une chronologie absolue et neutre, car les faits qui la composent seraient forcément sélectionnés. Il faudrait certainement plusieurs vies pour simplement lire ou écrire la succession de tous les faits que l’on peut étayer d’une source. Et ces faits, alors encore, seraient sujets à interprétation, comme notre fameuse date de 476. Mais en vérité, une telle histoire, qui ne serait qu’une succession de dates avec le moins de sélection possible, serait-elle souhaitable, dans l’hypothèse où on pourrait la réaliser ?

Pour la mettre en pratique, le meilleur exemple est selon moi l’un des plus beaux travaux historiques que l’on puisse imaginer… Le Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien. Oui, une œuvre de fiction ; celle-ci à l’avantage de fournir un univers délimité par la myriade de faits et d’événements imaginés par son auteur, qui a cependant su créer un univers fertile qu’il a fait croître toute sa vie. Le Seigneur des Anneaux, plus particulièrement dans ses annexes, offre en effet un exemple intéressant de plusieurs manières d’écrire l’histoire. L’intrigue de ce roman s’étale en effet, si l’on excepte les tout premiers et derniers chapitres, sur une année environ ; mais l’univers créé par Tolkien a pour sa part une histoire bien plus étendue, de plusieurs millénaires, qui est omniprésente dans le récit. Par leurs chansons, leurs poèmes, leurs écrits, leurs discussions, les personnages font sans cesse écho à ce monde bien plus vaste, et à cette temporalité. Et dans son prologue, qui a pu en déstabiliser plus d’un, Tolkien nous présente non seulement les hobbits et leur environnement, mais les sources qui lui permettent de compiler son histoire, car lui-même se présente comme le chroniqueur d’une tradition entretenue par les protagonistes après leurs aventures.

Et tout cela nous amène aux fameuses annexes, que Tolkien avait promises aux lecteurs avides d’en savoir plus sur ce monde que le récit avait laissé entrevoir. Dans la première annexe, il revient ainsi sur l’histoire de plusieurs royaumes impliqués dans son roman, racontant ce que traversa la Terre du Milieu pendant les millénaires précédant le récit. Il le fait ici sous forme d’un récit, comme le mettrait en forme un historien cherchant à vulgariser toute une période. Mais la deuxième annexe adopte une forme différente, celle d’une chronologie détaillée, des origines jusqu’à la période du roman. Celui-ci avait en effet un découpage fort intéressant, auquel les films n’ont malheureusement pas su rendre justice. En consacrant plusieurs chapitres à un groupe de personnages, avant de s’étendre pendant plusieurs centaines de pages sur un autre, puis de revenir finalement aux premiers, l’auteur créait une forme narrative essentielle pour un roman, en ménageant certaines tensions : chaque groupe, isolé des autres, se demandait comme le lecteur ce qui pouvait se produire en même temps. La chronologie finale vient remettre de l’ordre dans l’ensemble en montrant comment les événements racontés séparément ont été en réalité contemporains, et parfois même, en renouvelant cette impression d’un monde plus vaste, en calquant aux événements du récit principal ceux qui n’étaient qu’entrevus, ou relégués aux annexes.

Au passage, si j’ai pris comme exemple Le Seigneur des Anneaux à titre d’illustration, tout livre historique pourvu d’une chronologie en annexe vous confirmera que l’histoire ne peut pas être une simple compilation de faits.

Cette chronologie-là est donc ce qui se rapprocherait le plus du travail voulu par ceux qui désireraient se limiter au seul énoncé des faits, et l’outil est fort utile pour mieux situer bon nombre d’événements de l’enchevêtrement complexe créé par Tolkien. Mais, soyons honnêtes, elle n’est pas pour autant agréable à lire en elle-même, et si sa matière est la même que celle du Seigneur des Anneaux, nul doute que Tolkien n’aurait pas connu le même succès s’il n’avait publié que cette suite de dates. C’est bien la mise en récit des événements, leur sélection, parfois même leur mise en scène qui leur donne goût. Et la chose n’est pas limitée à la fiction : comme l’a très bien rappelé Antoine Prost dans ses Douze leçons sur l’histoire, celle-ci s’écrit également. Et écrire implique, encore une fois, de sélectionner, de mettre en avant ou en retrait, de mettre en scène parfois, d’expliquer et expliciter souvent ; bref, de faire un travail d’auteur, souvent pourvu d’une sensibilité, et donc impossiblement neutre.

 

Choisir un angle d’attaque : l’obligatoire partialité

Enfin, mettre en récit implique également une autre sélection, celle du sujet. Aucune histoire ne peut être totalement universelle. Or, tout découpage d’un sujet est forcément arbitraire et imparfait. J’ai déjà montré ici à quel point définir les limites d’une histoire nationale, par contre, était forcément partial. Mais même écrire une histoire de France, c’est déjà choisir une thématique extrêmement large, à laquelle bien peu d’auteurs peuvent se risquer avec succès (sans parler, si l’on va plus loin, d’un essai d’histoire mondiale).

En réalité, bien souvent, les historiens et historiennes se heurtent à un paradoxe : leur sujet peut paraître extrêmement pointu au profane, tout en leur semblant encore extraordinairement large. Je peux d’ailleurs parler en connaissance de cause : ma thèse portait sur l’exploitation de la ligne transatlantique par les grands paquebots, mais en réalité, pour être abordable, j’ai dû limiter le sujet. Dans le temps, d’une part : j’ai choisi de commencer dans les années 1890, les archives étant trop parcellaires auparavant à mon goût, et j’ai choisi de terminer en 1940, la guerre offrant une rupture nette, et la période des années 1950 ne m’intéressant pas autant. Ici, aux enjeux logistiques s’ajoutaient donc déjà des questions de goût personnel. De même, dans l’espace : je me suis limité à trois compagnies, la française Compagnie générale transatlantique, dont les archives m’étaient déjà familières, et les deux rivales britanniques Cunard et White Star Line, incontournables. Et encore me suis-je limité à leur ligne de New York, éliminant par exemple de mon étude la ligne Marseille-Alger de la Transat, ou celle de la White Star vers l’Australie. Quant aux compagnies allemandes, italiennes, scandinaves, etc., j’ai dû les éliminer, faute de maîtriser la langue, d’avoir le temps suffisant, ce qui ne m’a pas empêché de devoir les évoquer régulièrement, car un découpage de sujet n’est jamais total et absolu.

Cet exemple m’est personnel, mais toute personne ayant produit un mémoire ou une thèse en histoire s’est heurté à ces choix, toujours assez arbitraires, même s’ils sont aussi étayés scientifiquement. Car même si mon sujet était justifié, il aurait été tout aussi possible et envisageable d’étudier par exemple l’histoire de la Transat à ses débuts, malgré les archives éparses, ou la manière dont elle traversa ses dernières décennies avant d’évoluer vers le transport de marchandises. De même, l’étude des compagnies que j’ai laissées de côté pourrait faire l’objet de travaux bien intéressants. Et bien souvent, dans ma thèse, je me suis pris comme tout chercheur à évoquer des pistes pour de futurs travaux, à propos d’angles que je n’avais pas le temps ou la possibilité d’approfondir. Bref, cette sélection est toujours, aussi, affaire de goût personnel.

Non seulement les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru sont un vrai sujet, mais en plus, il est possible de leur consacrer plus d’une centaine de pages. Quand on vous dit que rien n’est trop improbable comme sujet en histoire !

Mais au goût personnel s’ajoutent les enjeux plus larges, ceux liés au financement d’un sujet de recherche (mon financement, par exemple, découlait du fait que mon sujet avait une portée européenne, et pas seulement française ; mais c’est aussi un changement que j’ai dû faire à mon approche, justement pour avoir le financement). Plus ces financements dépendent des intérêts choisis par les pouvoirs politiques, plus il devient difficile de choisir des sujets qui ne correspondent pas au mode du moment (ce qui ne signifie pas pour autant que toute la recherche est vendue : il est souvent bien possible de faire preuve d’inventivité pour vendre un sujet en apparence invendable, ou pour trouver tout à fait autre chose que ce que l’on devait chercher). Laurence de Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau ont très bien détaillé ces thématiques dans leur Histoire comme émancipation. J’ai pour ma part déjà également rappelé à quel point le choix du sujet peut aussi dépendre de notre identité, de nos idées, assumées ou inconscientes. Impossible, dans ce cas, de faire du neutre, même en se contentant ensuite de relayer tous les « faits » contenus dans les sources.

 

Les sources ne parlent jamais seules

Ah, les sources ! Tout le monde en parle et prétend en avoir des solides, les fameux petits papiers de Guillemin, dont les fans sont convaincus que personne n’a autant fréquenté les archives que lui (spoiler : c’est faux). Le souci, c’est qu’une source n’est pas simplement une preuve que l’on invoque comme on le ferait lors d’un procès. Tout document a un contexte d’écriture, et ne peut être analysé sans recul critique. Une bonne part du travail des historiens est bien de dénicher des documents, mais surtout de les faire parler, et cela… ça s’apprend. Ce n’est pas pour rien que l’exercice du commentaire de texte est à ce point central en fac d’histoire : contrairement à ce que pensent les débutants, il ne s’agit pas de répéter ce que dit un document ou de le décrire, mais bien d’y apporter quelque chose, en l’expliquant, en le critiquant. Et tout cela, par définition, ce n’est pas neutre, car cela met en branle nos préjugés, et nos connaissances.

L’Ami du Peuple est impartial, la preuve, c’est écrit sur la couverture ! Et pourtant, comme toute source, Marat se doit logiquement d’être critiqué.

Et l’on ne pourrait pas se contenter de citer tous les documents connus se rapportant à une question : ce serait impossible. Si je prends un exemple concret : durant mes deux années de master, j’ai passé une douzaine de semaines à inventorier toutes les archives en lien avec mon sujet au sein d’un dépôt, pour un total de 450 côtes de tailles diverses : certaines pouvaient ne contenir qu’une photographie, d’autres de gros dossiers de plusieurs centaines de pages, des compilations d’articles de presse et de lettres, et ainsi de suite. Pour produire, à la fin, un mémoire de quelques centaines de pages maximum, il fallait obligatoirement faire une sélection. Et cette sélection se faisait d’elle-même : lorsqu’on étudie un sujet, certaines archives ne nous intéressent pas. Personnellement, j’ai pu avoir affaire à un plein carton de dizaines de formulaires attestant de congés et remplacements de coiffeurs sur divers paquebots : inutiles pour moi, aussi nombreux que soient ces documents. Mais ils ne sont pas pour autant intrinsèquement inintéressants : quelqu’un travaillant sur les conditions de travail à bord, par exemple, aurait pu trouver dans ces documents matière pour étudier les périodes de congés, ce genre de chose. Mais cela n’aurait certainement été intéressant que mis en perspective avec d’autres sources, car un document n’est jamais isolé.

De même, on est forcément amené à sélectionner des documents particulièrement parlants pour illustrer une situation, pour donner un exemple. Ainsi, en travaillant à mon mémoire sur le paquebot Normandie, j’ai pu dépouiller un carton contenant des dizaines, peut-être centaines de lettres de fournisseurs, décorateurs et artisans proposant leurs services à la compagnie. Et pour cause : la crise des années 1930 se faisait sentir, et beaucoup voulaient relancer leur activité en participant à ce projet lucratif. Ces lettres étaient nombreuses et intéressantes, mais impossible de toutes les citer. Il a fallu choisir des exemples. Dans ces cas-là, on prend ceux qui nous parlent. Personnellement, étant alors à l’université de Limoges, j’ai été surpris de découvrir dans ces archives du Havre des lettres me ramenant à ma région d’origine : des sénateurs et députés creusois faisaient un véritable lobbying pour que de la tapisserie d’Aubusson soit installée à bord afin de dynamiser leur région. Forcément, cet exemple local m’a plu, et a fini dans mon mémoire. Peut-être que, si j’avais été originaire d’une autre région, un autre exemple m’aurait plus parlé ? Peut-être que, si j’avais été plus intéressé par les arts décoratifs, d’autres noms qui ne m’ont fait aucun effet m’auraient au contraire frappés par leur évidence ?

En un mot comme en cent, les sources que l’on utilise dépendent aussi beaucoup de qui nous sommes, et il en va de même pour ce qu’on y trouve. Guillemin et bien d’autres ont bâti une part de leur carrière en piochant dans les documents ce qu’ils voulaient y trouver (quitte parfois à déformer) et en occultant ce qui les dérangeait. Ce n’est pas là la méthode de l’historien honnête. En revanche, tout honnête qu’il soit, l’historien verra forcément des choses différentes dans un document, car il lui aura posé des questions autres que ses prédécesseurs. C’est ce qui fait la force de la discipline, et explique qu’aucun champ ne puisse être définitivement bouclé en histoire. Tout se renouvelle, tout se réexamine.

 

S’il n’y a ni faits ni « Vérité », que chercher ?

Ce constat peut être très frustrant. L’histoire, même rigoureuse, sera forcément biaisée. Mais cela doit-il signifier qu’il n’y a pas de vérité en histoire ? Le fait est que bien des débats sont insolubles, bien des questions ne peuvent avoir une réponse unique et simple, et c’est ce qui énerve beaucoup de gens. Je pense que ma série sur la Révolution a par exemple montré que les caricatures de la révolution populaire émancipatrice, comme celle de la révolution bourgeoise utilisant le peuple, sont toutes aussi simplistes et inexactes. Et pourtant, ont chacune leur part de vérité car, si l’on reste à une analyse très globale, la Révolution apporta une bonne part d’émancipation… et favorisa en bonne part la bourgeoisie sur le long terme. Ce sont ici les nuances, plus que les idées générales, qui posent débat.

Aussi, si l’histoire professionnelle prête à débat, ce n’est pas véritablement les débats grand public chers aux conspirationnistes. Aucun historien ne se demandera si le génocide des Juifs a bien eu lieu : laissons cela aux négationnistes. Par contre, il est évident que des chantiers historiques et débats passionnants continueront à se tenir pour savoir comment ce génocide fut organisé, qui fut complice (et surtout dans quelle mesure), qui au contraire s’y opposa, et ainsi de suite. Et là, bien plus que l’opposition frontale, ce sont avant tout des nuances qui s’expriment (ce qui ne signifie pas des oppositions forcément polies : les historiens peuvent parfois s’accrocher violemment sur des questions en apparence anodines).

Dans ces conditions, je le maintiens, l’histoire ne peut être neutre, car elle ne peut se contenter d’être un amoncellement de faits, forcément choisis, forcément interprétés, et donc forcément partiaux. Mais la neutralité est-elle à souhaiter ? J’ai toujours prêché le contraire, et je crois que, plus que la neutralité, c’est l’honnêteté et la rigueur qui doivent être visés. Expliciter sa démarche, mettre en évidence ses propres biais (et donc en être conscients), voici peut-être la priorité que nous devons affronter. Et certains, qui ne voient les biais que chez les autres, feraient peut-être bien de s’attaquer un jour aux leurs…

 

Pour aller plus loin

Cet article tient beaucoup de mon expérience personnelle au cours de mon master et de mon doctorat (dont le résultat peut d’ailleurs être consulté ici). Ceci étant, inutile de dire que mes réflexions ont été nourries par de nombreux travaux historiques que j’ai pu lire. J’en mettrai ici deux en avant : L’histoire comme émancipation, de Laurence de Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau (Agone, 2019) et surtout Douze leçons sur l’histoire, d’Antoine Prost (1996, Seuil), qui, s’il commence à dater, n’en reste pas moins une très intéressante source de réflexion sur cette discipline. De même, l’incontournable podcast Paroles d’histoire d’André Loez, qui permet à de nombreux historiens et historiennes de s’exprimer sur leurs recherches, est une immense source de réflexion.

2 commentaires sur “L’histoire doit-elle se limiter aux faits ?

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  1. Votre texte me fait penser au « Comment on écrit l’histoire » de Paul Veyne : « les historiens racontent des événements vrais qui ont l’homme pour acteur ; l’histoire est un roman vrai. »

    Je n’ai pas pu m’empêcher de relever deux coquilles :
    – « 450 côtes de tailles diverses » : cote
    – « m’auraient au contraire frappés par leur évidence » : frappé

    J’aime

  2. Bonjour Histony.
    J’avais écrit un petit billet, dont une partie est une réflexion sur l’Histoire, les faits, les mythes… et je me suis demandé aujourd’hui (par orgueil sans doute), en repensant à ta dernière vidéo, ce que tu pourrais bien en penser.
    Le voici.

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    Pour échapper à la misère et la mort, les personnes valides et courageuses abandonnent leur terre, souvent leur famille, pour tenter d’améliorer leur sort. Bien que la majorité des expatriés et expatriées d’Afrique circulent en Afrique et ne visent même pas le continent européen et bien que les réfugié·e·s de la péninsule arabique fuient des guerres que des pays européens ont fait dégénérer et/ou financent, un discours aberrant persiste à vouloir les laisser crever. Ce discours aberrant repose sur des fantasmes de grand-remplacements et d’invasions.
    Il est l’un des nombreux signes du naufrage de l’Europe en tant que civilisation.

    Il s’agit bien de la civilisation européenne, et non simplement de l’Union Européenne, quoique cette dernière en soit le visage le plus concret et en concentre un certain pouvoir, à la fois symbolique et économique. Une preuve que le pourrissement est plus large que la simple UE réside dans le fait que, parmi les racistes vents debout contre l’accueil des populations meurtries, beaucoup sont en même temps hostiles à l’UE. Ce pourrissement est celui d’un idéal civilisationnel, d’une civilisation qui serait le berceau des Lumières et de la Révolution, des puissances scientifiques et intellectuelles supérieures, des empires politiques et culturels aussi…

    La dualité entre une certaine noblesse de la civilisation européenne et son pourrissement est le sujet d’un roman de Romain Gary qui a bientôt 50 ans. Au terme de l’histoire, Erika, une fiction dans la fiction, se suicide par noyade dans un lac. À quelques années d’écart, Donald Crowhurst, un être humain bien réel, se suicide par noyade dans l’Atlantique.
    Par désespoir.

    « Europa » est un roman de Romain Gary publié en 1972. Il met en scène Dantès, ambassadeur de France en Italie, Erika et Malwina von Leyden, ses démons, deux personnifications d’une même Europe. Malgré sa lucidité prophétique, bâtie sur une analyse où se mélange l’Histoire et les représentations fantasmées de l’Histoire, le roman est un échec à sa sortie.
    En quoi l’Histoire permet-elle d’anticiper l’avenir ?
    Il est sain d’être sceptique face à une telle ambition. Toute comparaison trop précise entre deux moments historiques est vouée à n’être qu’une caricature. Cependant, Europa est un monument du flou et de l’imprécis : le roman se répète à plusieurs reprises, en des variantes aussi incompatibles qu’elles sont complémentaires, exigeant un jonglage entre l’histoire qui nous est représenté et ce qui est passé sous silence pour esquisser une version cohérente des faits ; les personnages historiques sont autant de symboles, mobilisé·e·s et travesti·e·s au gré des exigences du récit, sans que l’on sache s’il s’agit du récit fabriqué par Malwina ou bien le récit de l’Europe (la nôtre). Europa ne traite donc pas directement des faits historiques, passés ou futures, mais de leurs mythologies. Les mythes y sont à la fois les enjeux et les forces motrices, d’où le flou artistique qui se retrouve aussi bien dans le fond que sur la forme.
    Lorsque la réalité vient pour le dépôt de bilan, Erika – l’Europe des lumières et de la Culture, l’Europe de la fraternité, de la grandeur de l’Humanité – sombre, sous le regard cynique de Malwina – l’Europe du fascisme, de la colonisation, l’Europe qui asservit les peuples et finance les assassins – et le regard désespéré de Danthès, qui l’a intensément aimée.

    En quoi l’Histoire permet-elle d’anticiper l’avenir ? En ce que les grandes forces motrices, qui agissent à l’échelle civilisationnelle et non à l’échelle individuelle, circulent par flux et reflux : leurs apparences changent, mais leur sang, le mouvement de fond, est le même.

    Donald Crowhurst est un entrepreneur anglais, mort en 1969 au terme de la Golden Globe, une course nautique autour du monde et sans escale. Son histoire est racontée dans le documentaire « L’Homme qui voulait défier les océans ». Véritable start-upeur dans l’âme, il invente un équipement « révolutionnaire » (dans le monde de ceux qui ne jurent que par les révolutions techniques) permettant, croit-il, de compenser son amateurisme assumé dans le sport de la voile. En cela, il suit les recommandations prodiguées actuellement dans toutes les formations au start-upping : « trouvez une idée, établissez une stratégie de promotion de cette idée et réalisez-la » (puis « espérez vous faire racheter par une multinationale », bien que cette dernière étape ne soit pas toujours assumée) ; « si jamais votre projet tombe à l’eau, relevez-vous et recommencez avec une autre idée ».
    Donald Crowhurst ne s’est jamais relevé.
    À peine lancé dans la course, il lui devint évident que naviguer jusqu’au cap de Bonne-Espérance était un naufrage assuré. Avancer était suicidaire, mais reculer signifiait la ruine financière. Alors il mentit : il fit croire à des progrès fulgurants, toujours confiant face à la caméra qu’il avait emporté avec lui, mais stagnant au point mort, proche de la côte brésilienne. Il fit croire pendant un temps que son entreprise était couronnée de succès, réapparaissant en bonne position lorsque ses concurrents dépassèrent le Brésil sur le chemin du retour. Mais il dut se résoudre à l’évidence : les organisateurs vérifieraient son journal de bord et découvriraient facilement la supercherie. Devant l’étendu de son mensonge et son inévitable révélation au reste de monde, il s’est peu à peu perdu, au gré des vagues et de sa solitude, dans la folie.
    Il a profondément cru en son idée, y plaçant sa vie, sa santé mentale, et a sombré avec elle.

    Il existe aujourd’hui une scission profonde au sein de la population européenne. D’un côté, celles et ceux qui croient profondément en l’Europe, parce qu’elle représente un idéal, une promesse aussi forte que celles des mots « Humanité », « Liberté » ou « Démocratie ». Pour ces gens-là, l’euroscepticisme, la négation de cet idéal, est une barbarie abjecte, un retour civilisationnel à des années sombres. Je ne méconnais pas la part de l’imposture qui existe au sein de cette mouvance. Parmi les plus puissant·e·s européistes, on en trouve qui n’ont absolument aucune attache affective à l’idéal européen, qui n’y ont que des intérêts bien compris. La question de jauger la part de sincérité et la part de cynisme, elle est difficile et a fait coulé beaucoup d’encre (combien de fois se pose-t-on la question : « Ces gens-là croient-ils sincèrement à ce qu’ils disent ?! »). Je suis de plus en plus convaincu que cette question n’a aucune espèce d’importance et, en cela, je me brancoïse. Les croyances, loin d’être une mise-à-distance des intérêts, en sont largement consubstantielles : on ne croit pas en dépit d’intérêts mais l’on croit directement à cause de nos intérêts, et la différence entre les deux concepts n’est bien souvent qu’une illusion due à un manque de lucidité.
    Je pense que certain·e·s européistes de gauche feraient bien de s’en rendre compte : les raisons stratégiques de ne pas bazarder l’UE (la nécessité de politiques écologiques et énergétiques coordonnées, l’homogénéisation des politiques fiscales et sociales…), bien qu’essentielles, ne suffisent pas à expliquer leur attachement de principe à l’institution qui finance Frontex, qui a mis en place l’euro et imposé la troïka. Ne tombons pas, à l’instar du narrateur d’Europa, amoureux de l’UE parce qu’elle ressemble à un idéal européen qui n’est pas encore né. De l’autre côté, toute une partie de la population européenne est parfaitement insensible à cet idéal européen, ou bien ne voient pas sa filiation avec le symbole « Europe ». Cela ne fait pas partie de leurs mythologies. Ces gens-là ne comprennent pas la dévotion des européistes ; de cette incompréhension nait une défiance envers l’Europe proportionnelle au soutien qu’ils voient donné à l’institution européenne (c’est-à-dire, dans bien des cas, absolue). Au fur et à mesure que l’UE s’engage sur la voie de la violence – quelles que soient les prétentions qu’elle affiche -, les rangs des perdants de la construction européenne grossissent les rangs de ceux qui lui sont hostiles.

    Demain, l’Union Européenne sombrera. Tout comme Donald Crowhurst est sombré lorsque ses mensonges ne pouvaient plus se cacher et que le monde entier allait découvrir la vérité : ses promesses de Révolution ne connaissaient pas le début d’une quelconque réalisation. Tout comme Erika est sombrée lorsqu’elle découvrit le mensonge que constituait son existence : la noblesse de son âme était un drapeau dissimulant l’obscénité de ses actes.

    Il reste de l’espoir pour la population européenne, car la vague de fond se situe au niveau symbolique, et que l’Histoire est ponctuée d’événements retournant les horreurs les plus insupportables. Il reste de l’espoir car, libéré de l’idéal d’un empire européen, nous aurons tout le loisir d’aller chercher autre chose ou autrement, suivant la sagesse de Bernard Moitessier qui abandonna le prétexte du Golden Globe en plein milieu de la course pour une dose supplémentaire de liberté, alors même que Donald Crowhurst liait son destin à cette même course, aliéné par elle.

    Mais l’Union Européenne sombrera et la propagande exaltant la grandeur de l’Europe en prendra un coup possiblement fatal. Et il ne restera aux clercs de l’Union Européenne que deux issues : le désespoir et la fuite. Combattre n’est pas une option pour eux et ils le savent bien. Comment mobiliser pour le combat celles et ceux qui n’ont jamais défendu leurs intérêts qu’autour d’une table payée par d’autres ? Les plus sincères des européistes, tel Danthès en conclusion d’Europa, pleureront sur le cadavre d’un idéal qui n’a jamais existé. Il abandonneront leur vie aux mains du monde qui vient ; je leur souhaite de la chance car c’est elle qui décidera, à titre individuel, qui s’en sortira et pourra se reconstruire. Les plus cyniques fuiront, cherchant la protection des puissances qui tiendront encore debout à ce moment-là, du moins en apparence : les États-Unis, la Russie, la Chine… À ces êtres, je ne souhaite rien : ils s’accrochent à la mort par habitude, parce qu’ils ne connaissent qu’elle, et ne tentent pas de vivre lorsque le vent se lève.
    ____________________________

    « Europa » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Europa_(roman_de_Gary)
    « L’Homme qui voulait défier les océans » : https://en.wikipedia.org/wiki/Deep_Water_(2006_film)
    Des extraits d’Europa peuvent être lus ici (si tu ne l’a jamais lu en entier, j’espère que ce message t’en aura au moins donné l’envie) : https://judeuro2018.sciencesconf.org/data/pages/Gary_Europa.pdf

    Ce message est déjà très long, mais je rajoute quelques précisions pour situer d’où je parle : je suis doctorant dans une science « exacte », comme on dit, en Grèce, un pays qui n’est pas le mien mais que j’adore. Ma thèse a été financée par un programme européen (je ne sais pas si ça a aussi été ton cas ; j’imagine que des financements de thèse franco-français peuvent parfaitement inclure une clause de « sujet à portée européenne »). Je ne crois pas que mon financement de thèse influence beaucoup ma façon de percevoir la situation actuelle : le choc a été pour moi la lecture d’Europa qui précède mon projet de thèse, mais ça m’aurait paru malhonnête de ne pas mentionner ces faits.

    Bonne continuation.

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