Histoire, mémoire et politique sont-elles compatibles ?

Bien souvent, l’histoire en tant que discipline scientifique est taxée d’idéologie par ceux qui ne partagent pas ses conclusions. De même d’ailleurs, au sein même du champ de la discipline, différents groupes peuvent mutuellement se taxer de faire de l’idéologie plus que de l’histoire. Et tout cela se complique encore lorsque la classe politique s’invite dans le débat, en utilisant l’histoire pour faire avancer ses idées ou ancrer ses symboles. Or, histoire et politique sont indissociables à travers les enjeux de la mémoire, c’est-à-dire ce que l’on décide de retenir de l’histoire, de commémorer, applaudir ou condamner.

La mémoire est inévitable dans nos sociétés : tout le monde ou presque a besoin de pleurer ses martyrs, honorer ses héros, et d’ériger des symboles et bien des combats, qu’ils soient louables ou au contraire condamnables, se reposent sur des enjeux de mémoire. Mais la mémoire, qui fige le passé en un récit souvent binaire, est-elle vraiment compatible avec la discipline historique ? C’est ce que nous allons essayer de voir ici.

Mémoire et histoire : définissons

Beaucoup de définitions différentes pourraient être apportées à ces deux termes. Je vais exposer ici celles que je leur associe pour vous permettre de saisir mon propos. L’histoire sera ici considérée comme la discipline scientifique reposant sur l’étude du passé. Il ne s’agit pas simplement de raconter une épopée ou un récit du passé, mais bien de réfléchir sur notre connaissance de celui-ci : les sources, leurs limites, les différentes approches possibles, et ainsi de suite. Par définition, et comme toute discipline scientifique, l’histoire se construit par le débat, la controverse, les hypothèses et argumentations. L’histoire ne peut donc pas être figée : toute nouvelle personne qui accepte d’exposer avec clarté sa méthode de réflexion peut faire évoluer le débat, à condition d’accepter d’être ensuite à son tour l’objet de critiques et de révisions. L’histoire est donc un récit mouvant, au gré de nouvelles hypothèses, de nouvelles approches, de nouvelles sources, de nouveaux regards. Elle implique également, pour ces raisons, une certaine distance avec le sujet, et d’aborder celui-ci avec une relative froideur : suspendre son jugement le temps de l’étude est en effet le meilleur moyen d’en sortir avec des hypothèses et analyses plus solides et moins attaquables. Bref, l’histoire est une science avec un idéal de rigueur qui, s’il ne peut jamais être parfaitement atteint, doit au moins être visé autant que possible.

La mémoire, à l’inverse, est une vision commune du passé qu’un groupe plus ou moins large veut se donner, pour alimenter sa cohésion, ou se fédérer autour d’un projet. De ce point de vue, le roman national est une œuvre de mémoire, qui a pour but de fédérer une nation autour d’un récit commun. Mais toute commémoration est également œuvre de mémoire : il s’agit de se souvenir d’un événement, qu’il soit tragique (on cherche alors à éviter qu’il survienne à nouveau) ou au contraire bénéfique (on le célèbre alors pour s’en inspirer à l’avenir). On le comprend donc, la mémoire est forcément orientée puisque le bénéfique des uns peut se révéler être le terriblement tragique des autres.

Ce que l’on choisit de retenir et commémorer comme événement transporte des enjeux politiques. D’où les débats encore actuels sur la signification de la commémoration du 14 Juillet.

En d’autres termes, la mémoire est un récit construit pour édifier, inspirer ou éduquer, qui a donc vite tendance à se figer. La commémoration, par exemple, peut difficilement s’embarrasser des subtilités de la méthode historique. D’un événement positif, il faut gommer les points négatifs (même massifs) pour ne pas l’entacher. D’un événement odieux, il ne sera pas possible de réfléchir de manière nuancée, au risque de nuire au message voulu. De ce point de vue, donc, entre une histoire par définition en mouvement, et une mémoire par définition plus rigide, l’incompatibilité est nette.

 

Le révisionnisme est nécessaire, mais pas celui auquel vous pensez

Les négationnistes et charlatans de tous poils, qu’ils soient odieux et haineux ou tout simplement illuminés, ont réussi un tour de force langagier terriblement dommageable, celui de réussir à faire accepter pour les désigner l’appellation de « révisionnistes ». Il faut absolument mettre fin à ce détournement d’un mot vital pour la discipline historique. En effet, le révisionnisme dans son sens premier est la base de l’histoire : il s’agit pour les historiens et historiennes des nouvelles générations de ne pas se contenter de ce qui a été déjà écrit, mais de le réviser, à l’aune de nouvelles sources, de nouvelles approches, de nouveaux questionnements et regards. Le révisionnisme n’est pas une table rase qui rejette tout ce qui a été fait avant pour proposer une nouvelle hypothèse. C’est plutôt un nouvel étage construit sur ce qui a déjà été bâti par le passé.

Or, bien trop souvent, ce terme est confondu avec le négationnisme, qui en est pourtant le total opposé. Ceux qui nient par exemple catégoriquement la Shoah ne font pas œuvre de révisionnisme : ils occultent tout bonnement tout ce qui ne correspond pas à ce qu’ils veulent raconter, et établissent un récit totalement bancal et extérieur au champ historique. C’est l’opposé du révisionnisme historique qui, s’il critique les œuvres historiques antérieures, le fait de façon argumentée, en construisant dessus plutôt qu’en niant… Bref, ces deux notions sont totalement contraires et le négationnisme (comme ses cousines les théories conspirationnistes fonctionnant en vase clos) doit être renvoyé à ce qu’il est et privé des termes plus scientifiques sous lesquels il tente de se déguiser.

Article du Figaro par Dimitri Casali dénonçant la disparition des grands personnages des programmes d'histoire.
Les polémiques récurrentes venues d’auteurs généralement classés à droite (ici Dimitri Casali) sur la disparition de tel ou tel fait ou personnage des programmes d’histoire sont souvent totalement mensongères. Mais elles révèlent peut-être aussi leur propre vision de l’histoire, une vision où ne peut subsister qu’une version, tandis que la discipline historique peut très bien cumuler plusieurs approches.

 

Car en histoire, revenir sur ce qui a déjà été fait et le critiquer est essentiel, et le renouveau historiographique est constant. Les nouvelles générations posent à chaque fois de nouvelles questions (par exemple en intégrant les femmes à l’histoire, dont elles ont été trop longtemps écartées ; ou en déplaçant le cadre d’étude vers les classes populaires) ; utilisent de nouvelles méthodes (s’éloignant du récit des grandes figures pour faire appel à la statistique, la démographie, l’archéologie, pour saisir la vie du commun)… Cela ne signifie pas que l’on rejette ce qui a précédé : on ne fait pas disparaître Louis XIV au profit de ses 20 millions de sujets. On lui ajoute juste cette approche. Et quelqu’un d’autre viendra peut-être ensuite proposer de nouvelles approches permettant de mieux saisir encore la période.

 

Quand la méthode historique heurte la mémoire

Le souci de la discipline historique, qui fait en réalité sa grande richesse, c’est qu’elle prospère lorsque les historiens et historiennes posent des questions qui dérangent. Longtemps, la mémoire française voulait voir Vichy comme une période où la France n’avait été qu’une victime innocente. Fort heureusement, des historiens (dont Robert Paxton ne fut pas des moindres) posèrent la légitime question de la collaboration non seulement de Français individuellement, mais du régime en lui-même, et bien évidemment, l’étude de la période en fut révolutionnée. Pourtant, les enjeux de mémoire eurent un retard énorme sur l’histoire elle-même : pour preuve, il fallut attendre Jacques Chirac et son discours de 1995 pour que la responsabilité de la France dans la rafle du Vel’d’Hiv soit reconnue par le chef de l’État. Ceci étant, la recherche historique peut à nouveau porter atteinte à la mémoire car, de plus en plus, une nouvelle mémoire apparaît, qui ferait presque porter tous les torts à Vichy en oubliant le contexte de l’Occupation et… les Allemands, facteur pourtant non-négligeable de la Seconde Guerre mondiale. Arrivent alors des historiens qui posent de nouvelles questions qui heurtent la mémoire : en soulevant par exemple que, si la rafle du Vel’d’Hiv reste une indélébile tache dans notre histoire, seul le tiers des Juifs visés furent finalement raflés, nombreuses ayant été les solidarités permettant à bien des victimes potentielles d’en réchapper. De même, l’étude du cas des méconnus « Vichysto-résistants » oblige à mettre de la nuance dans les catégories mémorielles bien définies, tant certains parcours sortent des idées préconçues.

Jacques Chirac pendant son discours de 1995 sur la rafle du vélodrome d'hiver
La reconnaissance (très polémique à l’époque) du rôle de la France dans la rafle du vélodrome d’hiver en 1942 par Jacques Chirac, en 1995, approuve de fait une évolution de l’historiographie déjà ancienne. Mais, contrairement à la mémoire et aux discours officiels, l’histoire continue ensuite les débats et analyses.

 

Comment, alors, traiter ces nouveautés dans le cadre de la mémoire ? Là se pose justement la place et le rôle de cette mémoire. Celle-ci est avant tout un choix politique et un message qui doit être perçu comme tel, et non comme un cours d’histoire. De la sorte, lorsque Jacques Chirac reconnaît le rôle de la France dans la rafle, il ne fait pas œuvre d’historien et n’a pas à réfléchir aux nuances : il agit en homme d’état reconnaissant les torts d’un précédent gouvernement. De même lorsque la justice condamne, bien tardivement, Maurice Papon : elle fait ici un travail qui n’est pas celui des historiens ; elle énonce, avec le poids qui est le sien, que ce que Papon a commis doit être condamné. Inversement, lorsque Christophe Castaner, en tant que Ministre de l’Intérieur, choisit de rendre hommage aux policiers qui ont résisté durant la guerre (phénomène tout à fait historique, du reste), il fait là aussi un choix : celui de mettre l’accent sur ces actes d’héroïsme individuels, plutôt que sur la faillite morale énorme qui fut celle de toute l’administration policière durant la guerre. Or, Castaner, en tant que ministre, représente cette même institution, dont le fonctionnement n’a d’ailleurs pas été massivement refondu depuis la guerre. Qu’il préfère commémorer les quelques policiers qui ont refusé d’obéir à leur hiérarchie, plutôt que dénoncer les torts de celle-ci et de tout mettre en œuvre pour qu’ils ne se reproduisent pas est finalement un symbole parlant…

Toutes ces commémorations et déclarations à portée historiques doivent donc être prises pour ce qu’elles sont : des messages à caractère politique. Lorsqu’Emmanuel Macron, par exemple, commémore « Pétain le grand soldat » en oubliant l’indignité nationale dont celui-ci est frappé, il ne fait pas œuvre d’historien. Des études historiques auraient un énorme mérite à nuancer le rôle de Pétain pendant la Première Guerre mondiale et à l’analyser sans a priori. Ces études existent, d’ailleurs, déjà en nombre. Mais Macron, lorsqu’il fait cette déclaration, ne fait pas un cours d’histoire, et ce ne serait pas son rôle. Il utilise, sciemment, un symbole qui, dans un contexte donné (celui où les écrits d’Éric Zemmour tentent de réhabiliter Vichy, par exemple) a une signification : une main tendue vers la droite conservatrice et réactionnaire. Cela trompe d’autant moins que ces sympathies là s’étaient déjà affichées, par exemple lorsqu’il se montrait très complice avec Philippe de Villiers au Puy du Fou, haut lieu de l’histoire réactionnaire.

Une commémoration historique peut-elle être autre chose que la mise en place d’un symbole avec des arrières pensées évidentes ? Probablement pas, et peut-être devrions-nous simplement rejeter ce rôle-là de la mémoire. Après tout, même lorsque l’État commémore ses crimes passés, il fait en revanche bien peu pour les réparer dans la pratique… Peut-être ces symboles et commémorations ont-ils alors avant tout un rôle de berceuse pour calmer ceux qui pourraient avant tout attendre de légitimes compensations.

 

Mémoire, histoire et émotions

Au-delà des symboles nationaux et des commémorations, cependant, la mémoire peut aussi prendre une dimension émotionnelle. L’historien que je suis a certainement une fâcheuse tendance à oublier cette dimension – une chose que mon fonctionnement psychologique accentue encore, dans la mesure où j’ai pour les événements qui me touchent moi-même une approche souvent très froide. Elle peut se faire pourtant particulièrement aiguë. Car les victimes des crimes d’hier – tout comme les bourreaux, du reste – peuvent encore être en vie aujourd’hui, et leur rapport à l’histoire est forcément différent. L’historien sait à quel point le témoignage est une source précaire, bancale ; le psychologue sait par quels biais notre esprit peut fabriquer et transformer les souvenirs. Dans ces conditions, pour le témoin, l’historien peut vite se faire ennemi, lorsqu’il arrive avec son arsenal de sources contradictoires et de questions déplaisantes !

C’est quelque chose que j’ai déjà pu rencontrer à titre personnel lorsqu’il m’est arrivé de croiser des descendants de passagers du Titanic, sur le naufrage duquel je travaillais. Comment en effet faire le pont entre ma connaissance érudite du sujet, fondée avant tout sur des témoignages écrits, des archives, et leur connaissance personnelle, fondée sur des récits familiaux, parfois déformés ; mais aussi sur une relation affective au sujet ? Peut-on légitimement remettre en cause leur ressenti émotionnel, familial, par des preuves formelles ? Plus encore, à quel moment passe-t-on de la sphère privée, de l’histoire familiale, à l’Histoire, celle qui mérite d’être consignée et peut légitimement être rendue publique ? Et que faire des secrets de famille, ou du moins de toutes ces informations qui se situent dans la zone grise, pour des personnages qui, bien qu’étant entrés par la petite porte dans l’histoire, ne sont pas non plus des personnalités publiques que l’on peut scruter sous tous les angles ? La charge émotionnelle d’un sujet comme celui-ci peut encore sembler modeste : le naufrage a désormais plus d’un siècle. Pourtant, pour ces témoins oraux, les passagers du Titanic étaient des pères dont il fallait expliquer une survie pas toujours acceptée par l’opinion, des grands-pères dont il fallait comprendre les actions et faire le deuil… Toutes ces questions, donc, même sur un sujet politiquement peu sensible, historiens et historiennes doivent se les poser.

William Murdoch en costume d'officier
William Murdoch, premier officier du Titanic, est mort dans le naufrage, en 1912. Plus de 80 ans plus tard, la représentation de son hypothétique suicide dans le film de James Cameron a suscité une vive émotion et des protestations dans sa ville natale… Cette vive émotion va cependant à l’encontre du point de vue de nombreux spécialiste, pour qui l’hypothèse n’est pas à exclure.

 

Alors que dire lorsque l’on traite de sujets encore très chauds, qui laissent des plaies à vif chez bien des gens en vie de nos jours, tels que la colonisation ou la Seconde Guerre mondiale ? Comment réussir à faire le pont entre cette mémoire à vif et une histoire plus nuancée, qui permette de comprendre, sans pour autant nier les ressentis ? Et d’ailleurs, que faire des ressentis opposés ? Un bon exemple est celui du massacre d’Oradour-sur-Glane. Les quelques survivants ont beaucoup fait pour préserver la mémoire de l’événement, à commencer par Robert Hébras et ses nombreux écrits et récits sur le sujet. Mais cette mémoire est allée se confronter à une autre : celle des soldats alsaciens « malgré-nous » qui faisaient partie de la division Das Reich qui a causé le massacre. Car en Alsace, la mémoire de l’occupation est forcément douloureuse, le territoire ayant été intégré au Reich, et sa population mobilisée. Pour bien des malgré-nous et leurs descendants, c’est donc également une mémoire difficile à digérer puisqu’ils se sont retrouvés – pour beaucoup sans le choisir – du mauvais côté de l’histoire et tentent, eux-aussi, de faire reconnaître les torts dont ils ont été victimes. Ces deux mémoires se sont affrontées en justice lorsque dans un de ses écrits, Robert Hébras a mentionné les « prétendus malgré-nous », une attaque qui a été fermement condamnée par des associations alsaciennes considérant – à juste titre – que beaucoup de malgré-nous n’avaient pas volontairement choisi de rejoindre l’armée allemande. Pourtant, la défense de cette mémoire, légitime, devait-elle forcément conduire à l’attaque de celle, tout aussi légitime, d’un survivant d’un massacre dans lequel il a perdu tant de proches ? Ayant moi-même grandi dans le Limousin, visité plusieurs fois Oradour, et passé bien des vacances dans des villages y ressemblant et qui auraient pu se trouver sur le chemin de la division Das Reich, je ne peux que me sentir du « côté » d’Hébras. Mais en aurait-il été de même si j’avais grandi en Alsace en entendant un grand-père me raconter les douleurs de son enrôlement de force ? Peut-être, alors, ce « prétendu » m’aurait semblé être une violente attaque.

Tout cela rend alors difficile l’exercice de la science historique, qui doit se tenir à l’écart de tout jugement de valeur, autant que faire se peut. Sans émotion, historiennes et historiens étudiant le massacre se doivent, eux, de réunir des témoignages, d’établir les profils des différents soldats, et d’estimer, sans pouvoir souvent dépasser l’hypothèse, quelle part y participait réellement « malgré-elle »). De même, la science historique se doit de poser les questions qui fâchent. C’est ce que fait par exemple Johann Chapoutot lorsqu’il travaille sur la compréhension du mode de pensée des nazis, rejetant les explications faciles de monstruosité ou de folie. Comprendre les nazis ? La chose peut sembler odieuse, et elle est pourtant nécessaire, quand bien même elle nous met (et c’est heureux) mal à l’aise : car croire que les nazis sont des monstres, les rejeter hors de la communauté humaine, c’est refuser de voir ceux qui, près de nous (peut-être même en nous ?) pourraient faire des horreurs semblables. Une telle démarche ne peut qu’aller à l’encontre de la mémoire émotionnelle… elle est pourtant salutaire, et reconnue comme telle y compris par des organismes de mémoire, en témoigne le prix Yad Vashem pour la recherche sur l’Holocauste, remis à La loi du sang de Chapoutot.

C’est, de fait, la démarche de ce site et de sa chaîne que de plutôt s’orienter vers l’histoire scientifique, au prix de heurter la mémoire émotionnelle. C’est aussi pour cette raison que je n’aborde pas forcément de sujets encore trop sensibles, faute de les maîtriser assez. Je considère à titre personnel que, si leur étude historique et sans égard (temporaire, dans le cadre de l’étude) pour la mémoire est essentiel, cela doit se faire avec un bagage scientifique assez solide pour ne pas heurter cette mémoire dans le simple but de répéter des banalités ou des erreurs. Je traiterai peut-être, un jour, de sujets tels que l’esclavage, le nazisme, la colonisation…, mais seulement lorsque je les maîtriserai assez pour être certain que cette « suspension de mémoire » en vaut la peine et fait ressortir un ensemble de faits assez solides pour être étudiés.

Manuel Valls saluant lors d'un meeting
Si, pour Manuel Valls, expliquer revient à excuser, le fait est que le métier des historiens consiste souvent à expliquer l’inexcusable.

Enfin, n’oublions jamais que la mémoire de l’autre existe aussi, même si elle nous semble intangible. Mes propos sur la Révolution m’ont attiré beaucoup de commentaires positifs, et je vous en remercie, mais j’ai pu voir aussi une minorité de personnes terriblement heurtées par le fait que l’on puisse refuser le caractère génocidaire à la guerre de Vendée, que l’on puisse traiter comme un objet froid la mort de Louis XVI, ou discuter la notion de Terreur. Tout cela se défend, pourtant, historiquement, et j’aurais eu tendance à penser que la mémoire de la Révolution était désormais relativement apaisée, ou uniquement l’objet de militants radicaux, notamment à l’extrême droite. J’avais négligé que cela pouvait également toucher à une mémoire émotionnelle, qu’elle soit locale, ou familiale. Je ne regrette pourtant pas ce choix, pas plus que je ne regrette pas de ne pas avoir fait l’hagiographie de Robespierre que certains attendaient peut-être de ma bouche, car je reste convaincu qu’une étude à froid de la Révolution apporte assez de bénéfices pour que l’on puisse légitimement bousculer les mémoires.

 

La mémoire peut-elle être émancipatrice ?

La volonté de créer un « roman national de gauche » est parfois présente chez certains. Cela peut passer par la création d’un roman historique en miroir du roman classique, déboulonnant les « grandes figures » pour s’acharner contre elles (et donc leur conserver leur titre de grande figure, en le plaçant seulement en négatif), créant de nouveaux héros… Cette démarche est souvent très éloignée d’une démarche historique rigoureuse. Par exemple, quand, aujourd’hui, la recherche essaie par exemple d’étudier la période impériale en décentrant le regard de Napoléon, continuer à se focaliser sur la légende noire de l’empereur, à la Guillemin, apparaît assez anachronique et ne permet pas de saisir tous les enjeux de l’époque.

Toute aussi présente est la tendance bien compréhensible des mouvements actuels que sont par exemple le féminisme, l’antiracisme, l’anticapitalisme, les luttes LGBT, à se créer une mémoire fédératrice. Trop souvent, cependant, elle reprend également les formes des romans nationaux classiques, en créant ses grandes figures, en érigeant ses repoussoirs… et donc finalement en intégrant totalement les codes et principes du roman national réactionnaire. Or, ces codes sont souvent tournés, dans les faits, vers la réaction, puisque le but du roman national classique consiste à démontrer que « c’était mieux avant ». Chercher de la légitimité dans le passé est donc, pour les mouvements progressistes, une manœuvre dangereuse car leur essence même est de rechercher un futur qui n’a jamais existé jusqu’à présent, et non un retour vers un âge d’or fantasmé. Surtout, la création de grandes figures alternatives (pensons notamment à Robespierre), ou le malaise vis-à-vis des problématiques plus sombres (pensons aux nombreuses blagues sur les violences révolutionnaires, le goulag, etc., qui montrent bien notre malaise, à gauche, sur la manière d’aborder ces pans de l’histoire ; je plaide coupable) ne peut que poser problème à long terme.

Autant le conservatisme implique forcément la nostalgie du passé, autant il peut sembler étrange de se battre pour le progrès en invoquant des figures mortes depuis plus de deux siècles…

De fait, si elle peut être fédératrice, la mémoire comme moyen de regrouper finit aussi par être excluante, car il y aura toujours des cas particulier, des individualités, dont le parcours ne collera pas et qui, pour autant, n’en auront pas perdu leur légitimité à rejoindre tel ou tel combat. Surtout, la création d’une légende dorée concurrente au mythe national ne permet pas plus de nuances, et risque donc de conduire à toujours plus d’incompréhensions du passé, et de ses problèmes. Cela ne serait pas gênant pour des mouvements réactionnaires et conservateurs, pour qui, par définition, le passé est un idéal à retrouver. Mais pour des mouvements progressistes, qui, par définition, cherchent à obtenir ce qui ne l’a jamais été jusque-là, comprendre les erreurs passées est essentiel puisque ce sont elles qui font que, justement, ce que nous cherchons à atteindre n’a pas été obtenu. De fait, une « mémoire progressiste » nous est bien moins utile qu’une histoire sans concession permettant d’envisager plus intelligemment le futur. Fédérer autour de la mémoire peut sembler plus simple ; mais fédérer autour d’un projet futur est toujours plus viable sur le long terme.

Le récit national autour de « nos ancêtres les Gaulois » est né d’une volonté émancipatrice (le peuple, « gaulois », s’émancipant de ses élites d’Ancien régime, supposées descendre des Francs). Avec le temps, ce mythe émancipateur a été transformé pour servir principalement à exclure quiconque n’aurait pas d’ancêtre assez « gaulois ».

Ainsi, l’histoire n’a probablement pas à être utilisée comme source de justification, que ce soit de nos désirs ou de nos méthodes. Car si on doit les justifier par le passé plutôt que par le présent, les problèmes résident sûrement ailleurs. Le passé est en revanche une source de compréhension énorme du présent et de ses tensions et, plutôt que la mémoire justificatrice, il faut donc se précipiter sur l’histoire éclairante. Reste cela dit le cas tout à fait légitime de la mémoire émotionnelle. Celle-ci, je crois, nous rappelle avant tout pourquoi nous nous battons, ou devons-nous battre. La mémoire d’un génocide doit continuer à nous épouvanter pour que nous refusions que telle horreur se reproduise. Mais son histoire, elle, doit être faite sans concession mémorielle si nous voulons avoir les clés pour éviter que cela arrive. Aussi ces éléments en apparence contradictoire sont-ils complémentaires, bien qu’ils impliquent une gymnastique mentale parfois difficile : celle de mettre de côté nos émotions le temps de l’étude historique. Enfin, en matière de lutte politique, il est toujours bon de se souvenir que si notre mémoire émotionnelle, individuelle ou collective, est un formidable moteur pour se souvenir de pourquoi nous nous battons, celle de nos adversaires, voire ennemis, n’est pas moins sincère, ni moins puissante. Cela ne peut que nous rappeler à quel point l’outil mémoriel est à double tranchant, et à quel point il ne peut être sûr qu’accompagné d’analyses historiques plus froides et d’un désir de rigueur.

 

Pour aller plus loin

Difficile de fournir une bibliographie précise pour cet article, tant il est pour moi la synthèse de réflexions initiées par des années de lectures diverses, auxquelles peuvent s’ajouter les visionnages de conférences et ainsi de suite. Et cette réflexion est encore un travail en cours, qui se poursuivra certainement sur toute une vie. Les questions de mémoire sont traitées par de très nombreux auteurs sur de nombreux sujets : sur la question Vendéenne, par exemple, la lecture de Jean-Clément Martin est évidemment incontournable.

Dans cet article, j’ai également cité les travaux de Robert Paxton (La France de Vichy, chez Seuil, 1973, réédité et actualisé en 1997), Laurent Joly (L’État contre les juifs : Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018) et Johann Chapoutot (notamment son Comprendre le nazisme, Tallendier, 2018, qui reprend entre autres cette passionnante conférence).

Plus largement, sur les usages publics de l’histoire, on peut évidemment mentionner les travaux du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH), mais aussi les travaux de Suzanne Citron sur Le mythe national, ou encore Les historiens de garde (par William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin).

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