Quand commence l’histoire de France ?

L’histoire, lorsqu’on veut la raconter, est aussi un récit ; et un récit a un début et une fin. En matière d’histoire, la fin est forcément facile à délimiter : c’est nous, en attendant la suite des événements. Certes, l’histoire humaine n’aura pas de terme tant qu’il y aura des gens pour l’écrire, mais elle a une limite en cela qu’on ne peut pas écrire aujourd’hui l’histoire de demain… à moins de tomber dans du récit d’anticipation, exercice souvent aussi risqué que vain.

Mais où commencer ? Lorsque l’on trace l’histoire d’un sujet clairement délimité, la question est presque facile. Presque car, comme l’a montré l’introduction de la série sur la Révolution, un événement n’est jamais déconnecté de ce qui le précède, et toute date de début est forcément artificielle, une mise en contexte restant nécessaire. Quand bien même on souhaiterait se limiter à l’histoire d’une journée, des explications sur les temps qui y ont conduit seront nécessaire. Que dire, donc, lorsque l’on décide de s’étendre sur au moins deux millénaires pour raconter l’histoire d’un pays comme la France, et ce que l’on soit ou non un obsessionnel du roman national !

Alors, quand faire commencer l’histoire de France ? Cet article ne répondra pas définitivement à cette question, car, en réalité, la réponse est relative et sans grand intérêt. Le cheminement, en revanche, mérite qu’on s’y attarde.

 

À la recherche du point de départ

Dès lors qu’il s’agit de raconter une histoire, oralement ou par écrit, un point de départ se fait nécessaire. Du point de vue d’un pays, les choses sont particulièrement complexes. Certes, certains pays parmi les plus récents, ceux qui sont nés après l’émergence du concept de nationalisme, souvent en prenant leur indépendance, peuvent se targuer d’avoir une vraie date de commencement : la proclamation de leur indépendance. Pourtant, même le plus ignorant des imbéciles reconnaîtra certainement qu’avant cette indépendance, le pays, ou du moins sa (ou ses !) culture(s), sa (ou ses !) langue(s), ses habitants : tout cela existait déjà. Tout l’enjeu de l’histoire nationale pour ces pays-là, parfois jusque dans le choix du nom, d’ailleurs, sera de chercher une légitimité dans un passé lointain ou fantasmé. Le Mali d’aujourd’hui, ni territorialement ni culturellement, n’a grand-chose à voir avec l’empire médiéval du même nom ; pas plus que la Belgique d’aujourd’hui n’a à voir avec la province romaine ainsi nommée (sauf dans Astérix, bien évidemment !).

Pour des pays dont l’histoire affiche une plus grande continuité, sans longue période de domination extérieure, les choses ne sont pas plus simples, en réalité. Car oui, on peut sans trop de difficulté (et avec des limites sur lesquelles on va revenir) faire remonter une certaine continuité de pouvoir jusqu’à Clovis, par exemple. Est-ce à dire, pour autant, que le royaume de Clovis est le début de la France ? On peut également remonter plus en arrière, à la naissance d’un « peuple primitif » qui formerait la racine principal du « peuple français », en l’occurrence les Gaulois… Mais la Gaule était-elle la France ? Finalement, cette recherche du point de départ pose plus de questions qu’elle n’en résout.

 

Histoire d’un territoire

Une démarche assez simple pour faire l’histoire d’un pays peut être de faire l’histoire de son territoire, en remontant jusqu’aux premiers peuplements connus. C’est par exemple le choix qu’a fait l’équipe de Patrick Boucheron dont l’Histoire mondiale de la France remonte jusqu’à la Grotte Chauvet, occupée il y a déjà plus de 30 000 ans (il y a deux fois plus longtemps, donc, que Lascaux !). Remonter ainsi au premier peuplement connu est un moyen de balayer la question de la date des débuts d’une façon finalement toute légitime : s’ils n’ont pas de noms, si nous ne savons pas dans quelle communauté ils se seraient représentés, ses habitants sont indubitablement nos ancêtres. Cela est permis par un rapport à l’histoire assez nouveau qui a fini par intégrer ce qu’on a longtemps considéré comme une « préhistoire » sans grand intérêt, en des temps où l’Histoire, la vraie, la seule, ne reposait que sur l’écrit. Pourtant, l’archéologie, y compris en des temps si reculés, révèle une richesse culturelle et technique qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Loin d’être d’imbéciles pouilleux se battant à coups de cailloux, sans grand intérêt, les hommes de cette époque méritent pleinement d’être intégrés dans l’histoire, en particulier si l’on décide de la raconter du point de vue d’un territoire donné.

Le début de l’histoire de France se trouve t-il dans les premières traces d’occupation humaine sur le territoire, comme ici la grotte Chauvet (photo d’Inocybe sur Wikimedia Commons)

Ceci étant, les frontières de la France actuelle ont-elles, historiquement, un sens réel ? Pas en –30 000, évidemment. Mais un Romain aurait-il bien saisi, trente millénaires plus tard, le sens de la frontière franco-belge qui nous semble aujourd’hui si naturelle ? Il y a un millénaire, aurait-il semblé logique que la Corse dépende d’une France qui avait encore des contours très fluctuants ? Et que faire des territoires d’Outre-mer, qui sont aussi la France : quelle place trouvent-ils dans cette chronologie ?

Faire l’histoire d’un territoire peut fournir un cadre objectif pour limiter un récit. Cela doit cependant se faire avec deux précautions très précises. La première est de se rappeler que les frontières actuelles n’ont aucun sens dans le passé et que faire l’histoire de cette région implique maintes adaptations. Longtemps, bien des régions qui semblent aujourd’hui irrémédiablement françaises, notamment dans cette trouble région de l’est, ne l’étaient pas. Les inclure dans une telle histoire implique donc de les étudier au sein des entités dont elles faisaient à l’époque partie, et donc de sortir du cadre confortable du simple et éternel « Hexagone ».

Autre précaution, la plus importante : s’interdire toute téléologie, c’est-à-dire toute vision à rebours. Nos frontières n’ont rien de naturel, pour la plupart, et n’étaient pas prédestinées. Trop souvent, on considère que toute conquête ayant eu tendance à rapprocher le pays de ses frontières actuelles était légitime : Louis XIV « apporte » Dunkerque, Lille ou Besançon à une France qui était vouée à les obtenir un jour ; Louis XV fait de même avec la Lorraine et la Corse. Inversement, tout projet passé n’entrant pas dans les frontières actuelles du pays est jugé fou, inutile, peu naturel. La quête des « frontières naturelles » le long du Rhin durant la Révolution, par exemple, est rétrospectivement conçue comme un échec annoncé, ce qui n’est pas si évident. Cette réflexion à rebours est forcément très utile pour légitimer le récit national qui peut ainsi se targuer de vanter un pays prédestiné à être ce qu’il est aujourd’hui… mais cela ne tient pas, historiquement parlant. Nous savons bien, pour la vivre, que l’histoire n’est pas écrite à l’avance, et les frontières ne sont gravées dans le marbre que tant qu’on les respecte ; une durée souvent très relative. Que l’on pense à la manière dont celle de pays à l’histoire pourtant vénérable, comme l’Allemagne, la Pologne ou la Russie, ont évolué en moins d’un siècle. L’humilité devrait au contraire nous porter à admirer ce mouvement comme une mécanique historique primordiale.

L’évolution radicale des frontières de la Pologne en 1939 et 1945 ne peut que nous rappeler l’abstraction et la relativité de ces lignes. Le pays a littéralement été déplacé de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest. (carte de Spiridon Manoliu, Wikimedia Commons)

 

Faire l’histoire d’un pouvoir politique ?

Le territoire peut donc être un cadre intéressant pour une histoire de France, à condition de le prendre pour ce qu’il est : un outil, et non une garantie de continuité. Mais où chercher, alors pour une telle continuité ? La réponse apportée pendant longtemps par les historiographes est à chercher du côté de ceux qui les finançaient, les souverains ; et plus largement, aujourd’hui, le pouvoir politique. Combien d’histoires de France débutent en effet avec le baptême de Clovis ? La France a, de surcroît, l’avantage de la simplicité : en 1 300 ans environ, trois grandes dynasties seulement se sont succédé, Mérovingiens, Carolingiens et Capétiens ! De quoi, donc, assurer au moins pour les 800 ans de règne de ces derniers une nette continuité, non ?

Le baptême de Clovis est le type même de l’événement dont l’importance historique a été totalement bâtie dans les siècles suivants. En réalité, les historiens ne savent pas grand chose à son sujet… pas même sa date ! (Peinture du Maître de Saint Gilles, vers 1500)

Cette continuité, les révolutionnaires eux-mêmes l’assumaient lorsqu’ils nommèrent Louis XVI « Louis Capet », du nom du fondateur de la dynastie, « Hugues Capet ». Fondateur, réellement ? D’une part, le nom de « Capet » dont fut tiré celui de la dynastie ne lui vint qu’après coup ; mais surtout, trois autres membres de sa dynastie, alors appelés les « Robertiens » avaient déjà tenu le titre de « Roi des Francs » à l’époque carolingienne : Eudes (888-898), Robert Ier (922-923) de même que le Bosonide Raoul (923-936). 987, la célèbre date de l’arrivée d’Hugues Capet sur le trône, n’est donc finalement sur le moment qu’un retour des Robertiens à cette place, dans le cadre des luttes entre grands du pays. C’est la longévité surprenante de la lignée (qui parvint toujours à céder la couronne de père en fils jusqu’au XIVe siècle) qui assura peu à peu sa prise d’ampleur. 987 est donc bien une date charnière, mais a postériori seulement. Surtout, la question se pose de savoir si l’on peut alors parler d’histoire « de France » : les premiers capétiens ne régnèrent que sur un territoire réduit, en opposition avec des nobles parfois bien plus puissants qu’eux, et durant ces siècles, limiter l’histoire de France à celle de ses rois reviendrait à ne pas raconter grand-chose.

Quant aux Carolingiens et aux Mérovingiens, ils posent encore plus de difficultés. Sans nul doute, pas de « France » pour eux, mais bien un « royaume des Francs », qui dépasse de loin nos frontières modernes. Charlemagne peut-il en effet décemment être qualifié de « Roi de France », quand Allemands, Belges, Néerlandais, Suisses, Italiens du nord et d’autres encore peuvent le revendiquer également dans leur patrimoine, et quand sa capitale d’Aix-la-Chapelle ne se trouve même pas dans le sacro-saint Hexagone ? Et que dire des royaumes de ses petits-fils, désormais découpés en plusieurs parties rivales ? On peut, à la manière de François Asselineau, chercher à voir dans le partage de Verdun la création de la France, de l’Allemagne, et de cette zone contestée pour laquelle les deux « nations » se seraient battues des siècles durant ; et la « chouette d’Athéna » de conclure que si Louis le Pieux n’avait eu que deux fils, l’Europe aurait été en paix. Mais c’est ici se noyer dans la téléologie car, nul doute que deux fils n’auraient pas fait mieux que trois en matière de contestations territoriales diverses et variées, et qu’il y a loin, culturellement et politiquement, entre les deux « Francie » de cette époque et les pays que nous connaissons.

Le traité de Verdun marque-t-il la naissance de la France, de l’Allemagne, et… du reste ? Les choses sont un peu plus compliquées que ça. (carte de FlyingPC sur Wikimedia Commons)

Les Mérovingiens, enfin, ont mauvaise presse : pensez, des rois qui contrôlaient à peu de chose près le territoire français, comme Clovis, et qui ne pouvaient s’empêcher de le partager entre des fils nombreux voués ensuite à se battre entre eux. De fait, rarement sous cette dynastie le « royaume des Francs » ne fut un unique ensemble entre les mains d’un souverain. Mais raisonner ainsi, en imaginant un royaume moderne en situation de guerre civile, revient à nager dans le plus grand des anachronisme pour parler d’une période où, plus que les questions de territoires et de peuples, il s’agissait avant tout de jeux entre des terres personnelles et des relations de prince à prince.

Bien entendu, le cadre chronologique du pouvoir politique, royal puis autre, est un cadre extrêmement utile pour comprendre la progression de l’histoire de la France vers ce qu’elle est devenue ensuite. La négliger serait une grossière erreur et nul doute qu’ici, nous aurons un jour l’occasion de démêler ces histoires complexes de jeux dynastiques. Mais en faire un unique fil directeur, c’est occulter le fait que bien souvent, ces dirigeants n’ont pas régné sur beaucoup et, plus encore, que les formes de ce pouvoir ont énormément évolué. Être roi, ce n’est pas la même chose pour Clovis, Charlemagne, Hugues Capet, Philippe IV le Bel, Charles VII, Henri III ou Louis XV. C’est aussi, du coup, prendre le risque d’occulter l’existence de bien des individus sur lesquels leur pouvoir ne s’étendait pas, ou dont ils ne concevaient pas l’existence. La véritable histoire de France serait-elle alors celle d’un peuple ?

 

Histoire d’un peuple ?

Le « peuple » est le mot à la mode chez les politiciens : tous prétendent le représenter et savoir ce qu’il veut. Évidemment, dans leur bouche, « le peuple » ne se trompe jamais… tant qu’il va dans leur sens. Pourtant, on a déjà vu avec la série sur la Révolution en quoi parler de « peuple » est une simplification souvent dangereuse : le peuple, c’est une multitude d’acteurs avec des intérêts très variés et dont on ne peut gommer les différences. Il en va de même lorsqu’on en appelle à la génétique pour identifier un supposé « peuple français » qui descendrait d’ancêtres uniformément gaulois dont on voudrait qu’ils soient les seuls.

Le souci est que, du pur point de vue biologique et statistique, cela ne tient pas, comme le montre notamment cette explication mathématique de Tzitzimitl. À raison d’une multiplication par deux de notre nombre d’ancêtres à chaque génération, et de trois générations en moyenne par siècle, on se retrouve avec bien plus d’ancêtres à l’époque gauloise qu’il n’y avait d’habitants… sur terre. Même en prenant en compte l’inévitable et très grande consanguinité à ce niveau de remontée. Pour faire simple, donc, statistiquement, à cette époque reculée, vous avez des ancêtres un peu partout, d’autant plus qu’il suffit d’un « étranger » dans votre arbre généalogique pour récupérer toute sa famille dans la vôtre. Mettons qu’à l’époque romaine, un marchand venu de Syrie ait eu des enfants avec une femme de votre famille, bien gauloise, et pouf, bonjour la multitude d’ancêtres syriens. Pour peu que ceux-ci aient fricoté avec des commerçants indiens et des mercenaires égyptiens, vous voici avec une ribambelle d’ancêtres de ces régions, et ainsi de suite. Autant dire que la pureté de la lignée gauloise en prend vite un coup.

Surtout, le souci avec la Gaule, c’est qu’avant même 500 ans de notre ère, elle s’était déjà mangée deux invasions suivies d’installations durables, ce qui ne manqua pas de poser problème à ceux qui forgèrent peu à peu ce « mythe des origines gauloises » : que faire, en effet, des Romains et des Francs ? Les Romains posent un gros problème car, au final, notre culture leur doit bien, bien plus qu’aux Gaulois, dont nous ne connaissons souvent pas grand-chose. La figure du Gaulois bon vivant et bagarreur, de type Astérix ; « l’esprit gaulois » souvent dépeint, sont en effet des créations à posteriori qui n’ont que rarement à voir avec ce que révèle la recherche. Ce qui est assumé dans Astérix, à savoir un décalquage du Français moyen à une époque antérieure, fut également présent dans une part de l’historiographie grand public sur les Gaulois… jusqu’à ceux qui décalquent Jean Moulin sur Vercingétorix. À l’inverse, nous tirons des Romains bien plus de patrimoine matériel, le plus gros de notre langue, des références littéraires… Impossible pour des élites longtemps biberonnées à la culture gréco-romaine de renoncer à ce prestigieux héritage au profit de Gaulois dont on ne possède ni écrits ni monuments prestigieux. D’où l’astuce de la création des « Gallo-romains » : le terme a son intérêt, pour désigner la fusion de deux cultures, la « romanisation » étant loin d’être un processus à sens unique. Il peut cependant aussi laisser entendre qu’au sein de l’Empire, la Gaule gardait une sorte de statut à part, préservant une certaine identité quand les autres furent « romanisés ». On parle en effet fort peu d’ « Ibéro-romains » ou de « Égypto-romains ». Et pourtant, l’Égypte romaine fut certainement bien mieux armée pour sauvegarder une part de son identité égyptienne ! Si le concept de culture gallo-romaine est particulièrement pertinent, l’idée d’un peuple « Gallo-romain » très spécifique l’est beaucoup moins, et permettait surtout de préserver l’ego de ceux qui commençaient à se voir comme descendants des Gaulois et ne voulaient pas se considérer comme simplement romanisés (avec toutes les nuances qu’il faut aujourd’hui apporter à la notion même de romanisation).

Et les Francs, qu’en faire ! Des barbares venus de l’est avaient fort mauvaise presse au XIXe, évoquant surtout l’ennemi allemand. D’où la naissance d’une opposition entre peuple gaulois et élite franque, aux origines jugées illégitimes. On le retrouve encore dans certaines analyses totalement fausses, lorsque Lorant Deutsch, nageant en plein anachronisme, oppose l’art romain (donc romain, seul lui), à l’art gothique qui viendrait des barbares venus du nord (pas de bol : le terme de « gothique » fut inventé bien après, à la Renaissance, pour dénigrer cette architecture, et les cathédrales n’ont rien à voir avec les Goths…). Le problème des « invasions barbares », comme le montrent bien des travaux récents, c’est qu’elles sont généralement lues à l’aune des préoccupations du moment : peur de l’invasion, déclinisme ambiant, angoisses climatiques ou peur d’un bouleversement culturel, par exemple. La réalité est bien plus subtile, comme le montrent notamment les travaux de vulgarisation géniaux de Bruno Dumézil. Loin d’être des barbares exotiques, Francs, Wisigoths, Vandales et Burgondes entre autres étaient déjà bien imprégnés de culture romaine lorsqu’ils ont pris le contrôle de certaines régions. Le romain Sidoine Apollinaire dresse ainsi un portrait élogieux du roi wisigoth Théodoric II, présenté comme bien plus vertueux et romain que les romains eux-mêmes ! Ici encore, finalement, les identités bien découpées sont en réalité toutes relatives et une notion domine : celle de transferts culturels.

Tout cela est sans parler des vagues migratoires ultérieures et autres échanges importants. Comme tout peuple, en réalité, celui qui vit en France est d’origines très diverses, tant du point de vue génétique que culturel, et cela se ressent tant dans la diversité de notre langue que dans celle de notre histoire. Du reste, « la France » fut longtemps une mosaïque de langues et de cultures, certaines étant regardées de haut, comme trop rustres, provinciales, rurales, mais n’en étant pas moins originales et riches. Si la fin du XIXe siècle a été guidée par un certain « idéal » uniformisateur des élites qui a encore beaucoup cours aujourd’hui, il n’en reste pas moins que ces identités multiples continuent d’interagir et de s’affirmer, parfois de façon incohérente et non moins vivante pour autant. Peut-être que, plutôt que de chercher un peuple primitif dont tout bon Français descendrait, il faudrait au contraire embrasser cette diversité d’un peuple multiple et en constante évolution. Mais cela, alors, ne nous aide pas à trouver un temps fondateur (que, du reste, les Gaulois ne nous donnent que piètrement puisque, en termes d’histoire écrite, nous connaissons surtout leur fin).

 

Les limites et mérites de l’histoire nationale

Débuter une histoire nationale, quelle que soit la date que l’on choisit, est donc toujours un parti pris qui a des faiblesses. Mais, en réalité, on peut élargir cela à tout cadre historique. Toute personne qui a connu le monde merveilleux de la recherche sait la difficulté qu’il y a à donner des bornes à un sujet, tant le désir peut être grand de s’aventurer un peu en arrière, un peu en avant ; tant ces bornes apparaissent vite artificielles. Il faut les prendre pour ce qu’elles sont, des outils, comme le découpage très abstrait en quatre périodes (Antiquité, Moyen Âge, époque moderne, époque contemporaine), qui reste par définition imparfait et fluctuant.

Faut-il alors jeter totalement l’histoire nationale, puisque ni les frontières, ni les dirigeants, ni les peuples ne sont un cadre parfait ? Et ces trois domaines d’analyse sont-ils définitivement à abandonner ? Non, définitivement : non. Car s’ils sont pris pour ce qu’ils sont, ces cadres à donner à un récit peuvent être extrêmement pratiques à condition d’avoir le recul nécessaire. Ainsi, la collection Histoire de France des éditions Belin prend à la fois le parti de commencer avec le règne de Clovis, jugeant difficile d’occulter Mérovingiens et Carolingiens, mais nomme le tome consacré à la période allant du Ve au IXe siècle La France avant la France. Il n’y a donc pas de bon ou de mauvais début à une histoire de France, mais plutôt des débuts plus ou moins bien justifiés et amenés.

Comment qualifier une France qui est déjà un peu la France, mais pas totalement quand même ?

Reste que si le cadre national pour un récit historique est loin d’être à jeter, il doit cependant être dépassé et ne pas être l’unique cadre d’analyse, notamment en milieu scolaire. Étendre parfois la réflexion à de l’histoire mondiale, notamment, est nécessaire pour prendre conscience du fait que l’Europe ne fut pas toujours le centre du monde, et que les échanges commerciaux, culturels, humains, sur de longues distances ont lieu de très longue date. De même, l’histoire locale ou régionale peut être un formidable moteur pour initier des enfants à la démarche historique, de même, plus largement, qu’un retour sur l’histoire familiale, ses archives, et ainsi de suite. L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle : Régine Pernoud l’évoquait déjà en 1977 comme piste pour réformer l’enseignement de l’histoire aux enfants !

Somme toute, donc, le cadre n’est qu’un outil, outil dont il faut garder en tête les imperfections mais qu’il ne faut pas pour autant jeter. Garder un recul critique, et en nuance, sur le concept même d’histoire de France est ainsi bien plus pertinent que de le rejeter en bloc, si l’on veut lutter contre ceux qui l’instrumentalisent à des fins identitaires. C’est ainsi que nous parviendrons à encourager une approche plus rationnelle et dépassionnée de l’histoire, une histoire destinée à comprendre, bien plus qu’à justifier.

 

Pour aller plus loin

Le sujet des origines de la France est très vaste et traité avec énormément d’approches différentes. Je ne donne donc ici que les principaux ouvrages et auteurs qui ont guidé ma réflexion, mais bien d’autres mériteraient certainement une place !

Sylvain Venayre est l’auteur de l’ouvrage Les Origines de la France (Seuil, 2013) qui revient sur la manière dont, au fil des siècles, les historiens ont abordé cette question. L’ouvrage est assez technique mais très intéressants, et contient de nombreux extraits d’historiens passés pour comprendre ces évolutions. De façon beaucoup plus accessible, Venayre est également co-auteur, avec Etienne Davideau, de la bande dessinée La Balade nationale, premier tome de L’Histoire dessinée de la France (chez La Découverte/La revue dessinée). Ruez-vous sur cette collection qui met en collaboration auteurs de BD et historiens de talent (sur le sujet de cet article, les volumes consacrés aux Gaulois, à l’époque gallo-romaine et aux temps barbares sont excellents).

Sur l’époque barbare, n’hésitez pas à vous régaler avec les nombreuses conférences de Bruno Dumézil disponibles sur YouTube, dont celle-ci qui synthétise les recherches récentes sur cette période. La période est également traitée de façon très efficace par Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux dans La France avant la France, premier tome de l’histoire de France des éditions Belin.

Enfin, les réflexions de Régine Pernoud sur l’enseignement de l’histoire sont issues de son classique Pour en finir avec le Moyen Âge, maintes fois réédité chez Seuil.

2 commentaires sur “Quand commence l’histoire de France ?

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  1. Salut Histony, je suis d’accord que les axes choisis généralement pour faire débuter l’Histoire de France sont biaisés, c’est intéressant de faire un mix entre les ouvrages 481-888: La France avant la France et L’Histoire mondiale de la France. Concernant les Gaulois (ou Galates), je tiens d’abord à dire qu’il s’agit d’un ensemble de Natii (pluriel latin de Natio), Cités et Ethnê (pluriel grec d’Ethnos) celtes répartis, au sein de confédérations, entre alliés, clients et patrons (je te renvoie à l’ouvrage d’Emmanuel Arbabe, La politique des Gaulois : vie politique et institutions en Gaule chevelue, IIe s. av. N. È.-70, pour l’organisation politique des Gaulois, et, pour des aspects plus généraux, aux ouvrages de Jean-Louis Brunaux et feu Christian Goudineau, latiniste et ancien directeur du centre d’archéologie de Bibracte), ensuite ces ethnê, natii et cités ont laissés des écrits, uniquement épigraphiques certes car les druides réprouvaient l’usage de l’écriture, pouvant aller d’une quinzaine à plus d’une centaine (je te renvois aux ouvrages de Xavier Delamarre, Pierre-Yves Lambert et Jean-Paul Savignac sur la langue gauloise). Donc quand tu dit aux minutes 31:13 et 31:15 de ta vidéo que « ils nous ont laissé aucune trace écrite » c’est faux.

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