Première Guerre mondiale : à qui la faute ?

Si on en croit les discours de nos politiciens depuis un mois, nous sommes en guerre. Et comme d’habitude, cette guerre vient forcément des autres, qui nous menacent, et il est, comme l’a rappelé Manuel Valls, intolérable de remettre en question notre propre rôle dans ces événements. D’ailleurs, comme disait Pierre Desproges : « l’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! »

Sauf que tout de même, il semblerait bien que, parmi bien d’autres acteurs, la France ait aussi joué un rôle dans l’explosion du conflit qui nous occupe. Énoncer ce fait est nécessaire pour bien saisir tous les tenants et aboutissants de l’actualité sans se faire embrigader par les discours politiques, mais ce n’est pas sur cet exemple que je m’attarderai ici : je n’en ai pas la compétence, et d’autres le font très bien (voir, par exemple, l’excellent dossier consacré par Le Monde diplomatique du mois de décembre, ou encore un très bon live de Mediapart).

À la place, je vous propose de prendre un exemple du passé qui peut nous permettre de mieux cerner comment naît une guerre, et de voir si les responsabilités sont aussi tranchées qu’on a pu le dire.

 

Le monde en 1914

Si on pense en général en premier lieu aux conflits qui ont secoué l’Europe, la Première Guerre mondiale fut réellement mondiale et impliqua des populations du monde entier. On occulte trop souvent les combats qui survinrent loin de chez nous, en Turquie, au Moyen-Orient et en Afrique par exemple. Si ce conflit eut cette dimension mondiale, c’est avant tout car le globe était alors partagé en vastes empires coloniaux. La concurrence entre ces empires, si elle n’est pas le déclencheur de la guerre, reste malgré tout un élément nécessaire pour comprendre les événements. Ce partage, en effet, fut inégal, et se fit bien entendu sans tenir compte des populations locales, qui en souffrent encore aujourd’hui. Les frontières rectilignes de bien des pays d’Afrique, notamment, en témoignent.

La thématique du "partage du gâteau" se retrouve régulièrement, tant au sujet de l'Afrique que de la Chine. Ici, dans l'Illustration du 3 janvier 1885, le chancelier Bismarck est représenté partageant le gâteau.
La thématique du « partage du gâteau » se retrouve régulièrement, tant au sujet de l’Afrique que de la Chine. Ici, dans l’Illustration du 3 janvier 1885, le chancelier Bismarck est représenté partageant le gâteau.

Le Royaume-Uni s’était taillé la plus grande part du gâteau, en possédant notamment le Canada, l’Inde et l’Australie, mais également les « meilleurs » morceaux de l’Afrique, en termes de ressources et de stratégie, en particulier la riche Afrique du Sud (chèrement disputée aux Néerlandais), mais aussi l’Égypte qui garantissait le contrôle du canal de Suez, nécessaire pour gagner aisément l’Inde. Les Britanniques étaient partout, aidés en cela d’une marine puissante, et ça ne pouvait que faire des jaloux.

Les Français, eux, se targuaient d’avoir le second empire colonial : s’ils n’avaient pas les morceaux les plus riches, ils étaient très présents en Afrique, qu’ils n’ont pas hésité à exploiter en termes de ressources et d’hommes, de plus ou moins longue date. De même, ils s’étaient imposés par les armes en Indochine depuis plusieurs décennies. Malgré tout, la France espérait encore gagner des parts et livrait une rude concurrence, notamment contre le Royaume-Uni (voir parmi de nombreux exemples, la crise de Fachoda).

Les Allemands, pour leur part, étaient assez frustrés. Leur nation était en effet jeune, comparée aux deux précédentes : l’Empire allemand avait été proclamé en 1871. De ce fait, ils n’avaient pu se procurer que les dernières pièces africaines, au Togo, au Cameroun, en Afrique de l’est. Eux aussi se disputaient le continent avec les Français à grand renfort de coups de force, souvent résolus par la voie diplomatique (coup d’Agadir).

Le "coup d'Agadir" est un exemple de la politique dangereuse à laquelle se livraient les puissances européennes dans les colonies, entre coups de force et diplomatie retorse.
Le « coup d’Agadir » est un exemple de la politique dangereuse à laquelle se livraient les puissances européennes dans les colonies, entre coups de force et diplomatie retorse. (ici, photographie du croiseur allemand Berlin depuis la forteresse d’Agadir)

Enfin, l’Italie, presque aussi jeune que l’Allemagne, aspirait elle aussi à un empire, mais, hormis quelques morceaux de la corne de l’Afrique, elle ne possédait que l’actuelle Libye, la Tripolitaine, cernée entre Français et Britanniques qui représentaient pour son empire un danger grandissant. La perspective de posséder de nouvelles colonies allait beaucoup jouer dans le rôle de l’Italie pendant la guerre… et après.

La lutte était donc rude pour le partage de ces terres riches et elle avait pour les puissances européennes un avantage non négligeable : elle leur permettait de s’affronter et d’afficher leur puissance sans pour autant mettre en danger leur territoire national. Les populations européennes n’auraient après tout pas à souffrir des destructions liées à une guerre coloniale…

 

L’Europe des empires

L’Europe elle-même avait un visage très différent de celui que nous lui connaissons. Passons rapidement sur l’Europe de l’ouest : certes, le Royaume-Uni comprend encore l’Irlande (pour peu de temps), mais le plus important dans cette région est l’Alsace-Moselle, rattachée à l’Allemagne depuis la défaite de 1871. Cette perte n’est pas digérée par nombre de Français, et le désir d’y remédier se retrouve dans des discours politiques, tant à gauche qu’à droite.

L’Allemagne, justement, est un empire qui s’étend bien au-delà de ses frontières actuelles, mordant notamment sur une bonne part de ce qui est la Pologne. Depuis déjà pas mal de temps à l’époque, les Polonais voient leur territoire partagé entre les grandes puissances sans que leur avis ne soit pris en compte.

L'Empire russe en 1914, un géant dépassant largement les frontières de la Russie actuelle...
L’Empire russe en 1914, un géant dépassant largement les frontières de la Russie actuelle…

De l’autre côté, justement, l’Empire russe s’étend lui aussi bien au-delà des frontières de la Russie actuelle : une bonne partie de l’Ukraine, la Finlande, les Pays Baltes, la Biélorussie, une portion de la Pologne, mais aussi des pays d’Asie centrale comme le Kazakhstan… Le souvenir de cet empire hante encore les consciences des patriotes russes, et expliquent bien certaines positions récentes de ce pays…

Troisième grand empire européen, l’Empire austro-hongrois est le plus hétérogène, construction complexe qui regroupe bien des nationalités. Italiens, Croates, Ukrainiens, Serbes, Tchèques, Slovaques, Roumains, Polonais y résident et aspirent bien souvent à rejoindre ou créer leur propre nation, tandis que l’empire lui-même aspire à s’étendre, notamment dans les Balkans.

Ceux-ci sont en effet désertés par la dernière grande puissance de l’ensemble : l’Empire ottoman. Longtemps puissance dominante de la région, au point de menacer jusqu’à Vienne, il n’est désormais plus que l’ombre de lui-même. Chassé de l’Afrique du Nord et des Balkans, l’empire subsiste en Turquie et au Moyen-Orient. « Homme malade de l’Europe », il est guetté par les grandes puissances du continent, qui attendent sa chute pour se partager les morceaux. Dans les années précédant la Première Guerre mondiale, plusieurs conflits ont déjà eu lieu dans la péninsule balkanique afin de créer de nouvelles zones d’influence. La région est une poudrière qui peut exploser à tout moment. La multiplication d’alliances envenime encore la situation.

 

Triple-Entente contre Triple-Alliance

Les alliances du début de la guerre sont bien connues : d’une part, la Triple-Entente réunit Russie, France et Royaume-Uni tandis que, de l’autre côté, la Triple-Alliance ou Triplice regroupe l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, et l’Italie. Mais l’histoire de ces alliances et de leur construction, beaucoup plus intéressante, est souvent peu connue.

Les alliances européennes en 1914.
Les alliances européennes en 1914.

Depuis 1879, les empires centraux d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie sont alliés, afin de se prémunir contre une double menace. Cette alliance avait deux avantages : elle donnait à l’Allemagne une police d’assurance pour lui éviter toute tentative de reconquête de l’Alsace-Lorraine par la France (qui, en cas de guerre, aurait deux ennemis au lieu d’un), et assurait à l’Autriche-Hongrie d’avoir les mains libres dans les Balkans face à la Russie, qui devrait y réfléchir à deux fois avant de prendre les armes.

En 1882, l’Italie a rejoint cette alliance. C’est pour elle le choix du moindre mal : il s’agit avant tout de consolider sa position en Libye en s’assurant que ni la France ni le Royaume-Uni ne pourront l’attaquer impunément. Mais le choix est hasardeux dans la mesure où l’Autriche reste une vieille rivale et possède encore des terres revendiquées par l’Italie. Bien que renouvelée, l’alliance reste donc fragile pour cette raison, qui explique sans doute le comportement des Italiens durant la guerre.

La Triple-Entente s’est composée sur un temps plus long, et de façon moins planifiée. En 1892, tout d’abord, la France s’est rapprochée de la Russie, afin de pouvoir prendre si besoin l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en sandwich. Cette alliance servait avant tout ce but, et se caractérise par de très généreux prêts destinés à moderniser l’Empire russe. Mais elle fit polémique, car la Russie reste l’un des régimes les plus autoritaires d’Europe et plusieurs voix s’élevèrent contre l’idée, pour la République française, de choisir un allié aussi éloigné de ses valeurs. À l’époque comme aujourd’hui, néanmoins, le « pragmatisme » était la valeur reine.

Le pont Alexandre III commémore l'alliance franco-russe, à l'époque contestée.
Le pont Alexandre III commémore l’alliance franco-russe, à l’époque contestée.

En 1904, la France poursuivit la sortie de son isolement diplomatique en se rapprochant du Royaume-Uni : c’est l’Entente cordiale. La rivalité entre les deux nations était forte sur le plan colonial et tout autant dans les mémoires, mais l’émergence de l’Allemagne était trop effrayante pour être ignorée. Enfin, en 1907, le Royaume-Uni s’allia à la Russie, craignant que cette dernière ne se rapproche de l’Allemagne. Les deux blocs étaient prêts.

On le voit aisément, ces alliances avaient pour but de se prémunir contre l’alliance conclue en face, créant un cercle vicieux qui ne pouvait conduire qu’à un empilement d’accords. S’est ainsi tissée une toile qui allait favoriser l’explosion. C’est donc en voulant créer un équilibre diplomatique pour éviter une guerre potentielle que tout a été créé pour l’obtenir.

 

Un enchaînement inévitable ?

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale est souvent vu comme une suite de dominos chutant et s’entraînant les uns les autres. Mais cet enchaînement était-il inévitable ? Aurait-on pu stopper cette succession d’événements ? Y-a-t-il un responsable désigné ? Il faut pour cela reprendre les éléments dans l’ordre.

On l’a dit, à l’époque, les Balkans et notamment la Serbie étaient au cœur de l’attention. Ceci explique que l’assassinat à Sarajevo de l’héritier au trône d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand, ait causé grand bruit en juin 1914. Si le tueur était un jeune nationaliste serbe sans lien ouvert avec le gouvernement, l’Empire austro-hongrois a tout de même décidé de prendre l’événement pour prétexte à une intervention locale, d’abord par voie diplomatique. C’est ainsi que le 23 juillet suivant, la Serbie reçut un ultimatum. L’Autriche lui imposait dix conditions, qu’elle accepta toutes sauf une : il était impossible au Serbes d’accepter que la police autrichienne puisse librement enquêter et sévir sur leur territoire, ce qui serait une atteinte à l’intégrité de l’État.

Prétexte commode, l'attentat de Sarajevo n'explique pas seul le déclenchement de la guerre. (Le Petit journal, 12 juillet 1914)
Prétexte commode, l’attentat de Sarajevo n’explique pas seul le déclenchement de la guerre. (Le Petit journal, 12 juillet 1914)

Nul n’était alors dupe : l’ultimatum n’était qu’un prétexte pour rejeter la faute sur les Serbes, qui furent donc obligés de lancer la mobilisation générale. L’Autriche-Hongrie, quant à elle, se prépara à ce qu’elle pensait être un conflit localisé, avec le plein soutien de l’Allemagne qui aurait pu modérer ses ardeurs. Le souci, c’est que la Serbie était protégée par l’Empire russe, qui annonça de ce fait sa propre mobilisation générale, le 29 juillet.

Désormais, la Triple-Alliance était menacée et pouvait légitimement se dire attaquée. Cependant, dans la mesure où la mobilisation, donc l’attaque, venait de la Russie, ses alliés auraient pu modérer les ardeurs du Tsar en indiquant qu’ils ne rejoindraient pas le conflit. Nicolas II aurait alors, peut-être, renoncé à l’offensive pour privilégier une voie diplomatique. Cela ne s’est pas fait. Il faut dire que la France était alors assez peu active diplomatiquement : Poincaré, le président, revenait tout juste d’un déplacement en Russie (les Autrichiens avaient d’ailleurs profité qu’il était sur le chemin du retour pour lancer leur ultimatum, pensant ainsi couper ses possibilités de réaction). L’attitude de la France resta alors mitigée, mais rien ne fut fait pour modérer l’allié russe.

Les Allemands faisaient alors face à un dilemme : la guerre avec la Russie était imminente. Il était, pour eux, vital de savoir s’ils feraient également face à la France. Si celle-ci devait rester inactive, les Allemands pourraient attaquer de toutes leurs forces la Russie. Mais si le moindre doute devait subsister sur l’engagement de la France, il faudrait se battre sur deux fronts. La stratégie était alors la suivante : la Russie étant un grand pays, il lui faudrait du temps pour mobiliser toutes ses troupes sur le front. Il fallait profiter de ce délai pour frapper la France, vite et bien, et la soumettre en quelques semaines : il serait alors possible de replier les troupes allemandes sur le front de l’est, afin de gagner le conflit. Il était donc nécessaire que la position de la France soit clarifiée, quitte à ce que l’Allemagne doive user de provocation.

Le 1er août, l’Allemagne déclara donc la guerre à la Russie, en réponse à sa mobilisation générale, puis guetta la réaction française, sans réelles illusions. Celle-ci ne se fit pas attendre et, le même jour, l’armée française fut mobilisée à son tour. Pour appliquer sa stratégie, l’Allemagne n’avait plus le choix, elle dut déclarer la guerre à la France le 3 août. De ce fait, chacune des deux puissances pouvait légitimement reprocher la guerre à l’autre : l’Allemagne avait attaqué la France, certes, mais sans mobilisation générale de cette dernière, l’attaque n’aurait pas été nécessaire. En réalité, nul n’était alors dupe sur l’issue des événements, et chacun avait fait des pas vers les hostilités. Le fait que les Allemands aient été considérés comme les seuls fautifs de l’affaire, après la guerre, n’a fait qu’accroître leur sentiment d’injustice.

Les choses n’étaient pourtant pas terminées : le Royaume-Uni aurait encore pu rester neutre. Cependant, en choisissant d’envahir la Belgique (neutre) pour attaquer la France, l’Allemagne déclencha la colère des Britanniques, qui s’engagèrent le 4 août dans le conflit. En deux semaines, l’Europe avait explosé. Inévitablement ?

L’exemple de l’Italie pose une question intéressante. Si elle était étroitement liée à l’Autriche-Hongrie par la Triple-Alliance, elle a cependant déclaré haut et fort sa neutralité dans le conflit dès le dépôt de l’ultimatum. Si d’autres avaient suivi son exemple, le pire aurait peut-être été évité. Après une période de neutralité, l’Italie finit néanmoins par entrer en guerre contre ses anciens alliés, avec comme espoir de récupérer quelques colonies au passage. Cet espoir, globalement déçu, ne put que jouer dans les rancœurs des Italiens après-guerre, qui favorisèrent la montée du fascisme. Ainsi, cette guerre qui devait restaurer les équilibres en Europe n’a fait que rendre inévitable la suivante…

 

Les avantages intérieurs d’un conflit

On le voit donc, dans ce conflit, chacun avait sa part de responsabilité. Une fois la guerre terminée, et devant les sommets d’horreur atteints par le conflit, chacun tenta de rejeter les responsabilités sur d’autres. L’étude des manuels scolaires d’après-guerre est en cela très intéressante car chaque pays trouve des reproches légitimes à faire aux autres. Mais, à l’intérieur même des états, qui avait intérêt à ces conflits ?

Une réponse apparait rapidement : dans le climat de tension sociale qui régnait à l’époque, une « bonne guerre » était sacrément appréciable pour les élites. Le socialisme était alors en pleine expansion et la gauche accédait au pouvoir en France, menant des réformes aussi insoutenables que l’impôt sur le revenu, perçu par les plus riches comme un outrage impardonnable. D’autres pays risquaient plus gros encore : en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Russie, surtout, c’est le régime lui-même qui était menacé. Nicolas II avait ainsi déjà dû faire face à une révolution en 1905.

La diabolisation de l'ennemi est monnaie courante. Ici, l'Echo d'Alger fait courir des rumeurs selon lesquels des espions allemands empoisonneraient les enfants français... avec des bonbons.
La diabolisation de l’ennemi est monnaie courante. Ici, l’Echo d’Alger fait courir des rumeurs selon lesquels des espions allemands empoisonneraient les enfants français… avec des bonbons.

L’avantage d’une guerre, même lointaine ou vague, c’est qu’elle entraîne l’union. Nous l’avons encore vu après les attentats du 7 janvier et du 13 novembre : dans ces moments, les désaccords de politique intérieure disparaissent comme par magie, et cette « stratégie du choc » permet trop souvent de faire accepter ce qui serait, en temps normal, refusé par la population. Si l’élite de 1914 n’a pas comploté pour obtenir cette guerre, elle a cependant pensé pouvoir en profiter pour pacifier ses classes populaires. Encore fallait-il que la guerre soit courte, ce dont nul ne doutait alors.

Une propagande assumée, déshumanisant l’ennemi, impliquant qu’il nous attaque sans raison, par simple haine, est également un outil puissant pour générer ce genre d’union. Une telle propagande fut abusivement utilisée en 1914…

Les cartes postales d'époque dénoncent avec force caricatures les horreurs des "casques à pointes", forcément inhumains comparés à nos Poilus.
Les cartes postales d’époque dénoncent avec force caricatures les horreurs des « casques à pointes », forcément inhumains comparés à nos Poilus.

Les socialistes n’étaient, du reste, pas dupes. Cela explique notamment le pacifisme affirmé d’un Jaurès, qui espérait unir les classes ouvrières de tous les pays contre la guerre. Jaurès, d’ailleurs, fut assassiné le 31 juillet, veille de la mobilisation générale en France, alors qu’il préparait un article pacifiste qu’il espérait capable de fédérer les socialistes autour de son projet. Inutile de chercher ici un quelconque complot : Raoul Villain, son assassin, avait été inspiré par la presse nationaliste qui, depuis plus d’un mois, ne se cachait pas pour appeler au meurtre pur et simple des « traitres » dont Jaurès était le premier dénoncé.

Le gouvernement lui-même avait bien compris l’intérêt de cet assassinat, et il n’est pas étonnant que le geste de Villain ait été considéré comme « patriotique » par la cour de justice qui l’a acquitté en 1919… Il faut dire que, Jaurès mort, les socialistes ont rapidement rejoint la fameuse « union sacrée », même lorsqu’ils appartenaient à une ligne bien plus radicale comme le révolutionnaire Jules Guesde, qui avait longtemps critiqué Jaurès qu’il jugeait modéré…

Notons néanmoins qu’en s’éternisant et en atteignant un niveau de barbarie sans précédent, la Première Guerre mondiale n’eût pas l’effet escompté pour les gouvernants : plusieurs régimes à poigne s’effondrèrent et d’autres durent faire des concessions. Malgré tout, à la sortie du conflit, la droite dominait pour quelques temps la chambre des députés française, ce qui n’était pas le cas en 1914…

 

Ne pas oublier à qui profitent les guerres

Chercher un responsable, même ramené à toute une classe sociale, serait encore trop simple. Après tout, maintes personnes issues de classes inférieures de la société croyaient elles-aussi au bien-fondé de la guerre. De plus, si le conflit a un temps mis un coup d’arrêt aux mouvements socialistes, il a aussi entraîné la chute de plusieurs régimes autoritaires… Avoir une vision trop binaire des événements pourrait donc, encore une fois, être dommageable. Les responsabilités étaient, comme toujours, partagées. Du reste, il fut très facile à chacun de rejeter la faute sur un autre, une fois le conflit terminé : ce n’était pas réellement mentir : juste voir sa partie de la vérité.

Comme souvent, la paix aurait peut-être pu être obtenue si une des parties avait baissé les armes, mais celle-ci aurait alors pris des risques que personne ne pouvait assumer. On connaît pourtant les conséquences dramatiques du conflit. Nul ne peut savoir ce qui se serait passé alors, mais toute alternative à la boucherie qui s’en suivit aurait certainement semblé profitable. Dans tous les cas, cela doit nous rappeler que les filets d’alliances parfois contradictoires peuvent facilement se retourner contre ceux qui les tissent : nous en voyons déjà les effets à l’heure actuelle, et les choses ne pourront qu’empirer dans les temps à venir.

L'ennemi, inhumain, a toujours de mauvaises raisons de nous en vouloir, semble dire la propagande. Le problème est qu'il pense souvent la même chose de nous...
L’ennemi, inhumain, a toujours de mauvaises raisons de nous en vouloir, semble dire la propagande. Le problème est qu’il pense souvent la même chose de nous…

Cela doit également nous rappeler quels avantages peuvent avoir les guerres aux yeux des plus cyniques. Plus que jamais, il nous faut être méfiants quand les appels à l’union nationale, et face aux simplifications hâtives. Lorsque Manuel Valls déclare que « la France n’est pas attaquée pour ce qu’elle fait, mais pour ce qu’elle est », il reprend la rhétorique manichéenne du siècle précédent. Il est nécessaire de rejeter ces simplifications et de creuser les responsabilités de chacun, même lorsqu’elles sont inégalement partagées. Le faire, ce n’est pas être « avec l’ennemi », c’est simplement vouloir comprendre. Quelque chose qui, en temps de guerre, est facilement assimilé à de la trahison…

 

Pour aller plus loin :

Les ouvrages sur la Grande Guerre ne manquent pas et sont plus ou moins fiables. La période est tellement touffue que multiplier les lectures s’impose de toute façon.

Sur le déclenchement de la guerre lui-même, le tome 1914-1945 (Les grandes guerres, par Nicolas Beaupré) de la collection « Histoire de France » de Belin (sous la direction de Joël Cornette), consacre quelques pages intéressantes. De même, Victoire et frustrations, le tome 12 de la Nouvelle histoire de la France contemporaine, par Jean-Jacques Becker et Serge Berstein (Seuil) reste une référence.

Le Manuel d’histoire critique édité en 2014 par Le Monde diplomatique consacre également une double page à cette déclaration de guerre, rappelant notamment le caractère réellement mondial du conflit. On y retrouve également des extraits forts intéressants de manuels scolaires français et allemands des années 1920.

Le Monde diplomatique est d’ailleurs une référence ces temps-ci, avec un très bon dossier sur les racines de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient, pour ceux qui voudraient creuser le sujet actuel. De même, vous pouvez aussi profiter sur YouTube de le certaines vidéos de la chaîne Osons Causer qui traite notamment de l’histoire récente de l’Arabie saoudite.

12 commentaires sur “Première Guerre mondiale : à qui la faute ?

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  1. Bonjour, merci pour votre travail et votre partage de connaissance, pouvez vous partager avec nous une liste de livre/historien/docu qui sont, pour vous, des références et qui peuvent servir de base solide pour la suite de notre apprentissage 🙂

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    1. Comme ça, il est difficile de faire une liste tant il y en a. En plus, ça dépend de votre « niveau de lecteur » : on va pas se cacher que la plupart des « bons » livres sur le fond sont aussi très, mais alors très chiants à lire… Un des drames de la recherche actuelle… J’essaie de mettre en bibliographie de chaque article des livres qui me semblent utiles, et je ferai certainement des vidéos sur des livres sympas (j’en ai déjà une de prévue pour ce mois-ci !).

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  2. Bonjour, bravo pour cet article. Il me semble que parmi les profiteurs de guerre, vous avez négligé les industriels. Ces derniers (sidérurgistes en tête) ont engrangé des profits colossaux au cours du conflit. Si une guerre est parfois ruineuse pour un État, elle est une manne pour des entreprises à l’abri des batailles. Aujourd’hui, cette observation me parait encore valide.

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    1. C’est vrai que je me suis focalisé sur le politique et que j’ai négligé les pouvoirs économiques. A tout prendre, je dirais néanmoins que c’est encore plus vrai aujourd’hui qu’à l’époque. Aucun conflit n’a touché le sol français depuis 1945, donc la France peut produire et utiliser des armes sans en être victime sur son sol. C’est un atout majeur pour les marchands d’armes qui ne risquent pas de voir leur empire menacé quand ils vendent de quoi bombarder la Syrie ou la Libye. Par contre, en 1914, le risque était plus grand. D’une part parce que le départ de millions d’hommes sur le front allait forcément entraver l’économie classique, et d’autres part parce que les combats pouvaient mettre en danger les biens des industriels. Autant beaucoup se sont fait un maximum de blé, autant je ne suis pas certain que les aciéries de Lorraine aient pu fonctionner à plein régime pendant les combats qui ravageaient la région.

      Les « profiteurs de guerre » avaient donc à l’époque cette raison de s’inquiéter. Raison qu’ils n’ont plus du tout aujourd’hui, et qui les rend beaucoup plus dangereux, bien malheureusement…

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  3. Merci pour l’article !
    Connaissez-vous le livre récent « Les somnambules » de Christopher Clarke sur le déclenchement de la guerre ? Il le reproche surtout aux Russes et aux Français il me semble…

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    1. Je ne connais pas ce livre, mais ce n’est pas la première fois qu’on m’en parle depuis cette vidéo, donc je vais penser à le trouver. Après, je ne pense pas qu’on puisse dénoncer la France et la Russie plus que les autres. La Russie a transformé les choses en conflit mondial en venant en aide à la Serbie, certes. Mais elle n’aurait pas eu à le faire si l’Allemagne n’avait pas soutenu l’Autriche dans une politique clairement guerrière. Idem, si, en mobilisant, la France a forcé la main de l’Allemagne, celle-ci se préparait tout de même au combat.

      En fait, je pense que cette guerre, tout le monde avait une raison de la vouloir, dans la mesure où elle semblait devoir être brève et mettre à plat des décennies de tensions. Le souci, c’est qu’elle n’a pas été courte, et donc qu’après, plus personne ne voulait en avoir la responsabilité. C’est souvent le cas…

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  4. Un grand merci pour votre travail, tant ici que sur Doxa, j’ai hâte de lire de nouveaux articles ! 🙂 Et pour vos vidéos, vous n’êtes pas aussi envoûtant que Guillemain (qui était vraiment incroyable) mais vos analyses, votre neutralité et le montage font que vos vidéos valent vraiment le détour. liké & partagé, en espérant que vous ayez le succès que vous méritez.

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    1. Au fait, je ne me souviens plus si c’est Guillemin ou un autre historien qui avait postulé sur la base d’incohérences dans les archives diplomatiques qu’il y avait un quiproquo et un conflit d’intérêt entre les dirigeants et leurs diplomates autant en France que en Allemagne, ainsi que entre les diplomates allemands et autrichiens.

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  5. Bonjour,

    Vous dites que « beaucoup de francais voulaient en decoudre suite à la perte de l’alsace et la moselle », mais, d’après la longue enquête menee par Arret-sur-Images en 2014, il semblerait que ce sentiment ait été exacerbé par une propagande de guerre menée par la presse. Autrement dit, la presse n’a pas été simplement un témoin du sentiment populaire mais plutôt un acteur. Or la presse de l’époque souffrait déjà des mêmes tares qu’aujourd’hui (collusion avec le pouvoir par exemple).

    http://www.arretsurimages.net/dossier.php?id=343

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  6. J’ai trouvé un bon bouquin (a mon avis du moins) sur les causes de cette guerre qui explique bien les rapports de force entre les grandes puissances, leurs objectifs et comment la Serbie et la Bosnie ont été les détonateur: « La Guerre de 14 commence a Sarajevo » de Olivier Delorme collection récits d’histoire. Dedans est très bien expliqué qu’une guerre aurait déjà pu avoir lieu en 1908 (annexion de la bosnie) et 1912 (1ere guerre des balkans) et à d’autres occasions au cours du 19eme siècle et ce qui montre bien l’effet domino n’est pas aussi automatique que ce que l’on nous a appris a l’école 🙂

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    1. Tout à fait. Pour ma part, je suis en train de lire « La Première Guerre mondiale » du Britannique John Keegan, qui revient dans ses premiers chapitres sur une racine du conflit que j’avais occulté : la difficulté de communiquer instantanément entre les différentes ambassades, à un moment où on ne fonctionne pas encore par des canaux instantanés, et surtout le manque de cohésion entre diplomates et généraux. Ces derniers avaient des plans de bataille assez vastes et, surtout, rigides, dans lesquels il important d’attaquer avant l’ennemi, donc de mobiliser tôt. C’était particulièrement crucial pour les Allemands qui devaient achever la France au plus vite s’ils voulaient espérer gagner ; mais ça l’était aussi pour la France qui comptait lancer une attaque rapide sur l’Alsace en cas de conflit. Comme l’avait résumé Joffre au gouvernement : chaque jour qui passe entre la mobilisation allemande et la mobilisation française, c’est des kilomètres de territoires qui seront perdus. Et ce problème était encore plus crucial pour les Russes. Bref, à partir du moment où il y avait risque de guerre, les généraux poussaient à accélérer les choses, tandis que les diplomates essayaient de les ralentir.

      Pour Keegan, de plus, les Autrichiens, s’ils avaient attaqué tout de suite après Sarajevo sans impliquer l’Allemagne, auraient certainement juste déclenché un conflit local. Le fait d’avoir laissé pourrir la situation en attendant le soutien de l’Allemagne a été un facteur important de la spirale.

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