Les Romains, le sexe, et nous

La vie sexuelle, à toute époque, est un sujet à la fois tabou et attractif. Tabou dans la mesure où, pendant très longtemps, le sujet fut peu évoqué, par honte, par pudeur, ou par crainte de parler de pratique réprouvées par la morale. Attractif car finalement, parler cul est le meilleur moyen de faire péter l’audimat.

Lorsque la vie sexuelle des Romains est évoquée, c’est donc souvent à travers les plaisirs gargantuesques de certains empereurs ou encore les vagues images d’orgies monumentales et de lupanars ayant pignon sur rue. Face à cette sexualité qui nous paraît si différente, nous nous retrouvons souvent comme des touristes confrontés à une culture étrangère et, souvent, nous regardons le passé avec ironie en nous disant que « ces gens-là n’étaient vraiment pas comme nous ».

Le problème, c’est que dans le cas des Romains, « ces gens-là » sont à l’origine de maints aspects de notre culture, y compris dans notre perception de la sexualité. Il est donc nécessaire de se pencher sur leur conception de la vie intime, non pas par voyeurisme en recherchant des anecdotes cocasses, mais plutôt pour comprendre quels schémas mentaux ils ont pu nous léguer.

 

Modifier notre perception de l’orientation sexuelle

Nous vivons dans un monde où la question de l’orientation sexuelle est cruciale. Depuis le XIXe siècle, nous avons appris à nous définir en tant qu’hétérosexuel ou homosexuel, d’abord pour cerner ce qui paraissait alors être une déviance. Plus récemment, d’autres concept ont vu le jour pour recouvrir des réalités jusque-là occultées : bisexualité, pansexualité ; asexualité, également, et bien d’autres pour permettre à chacun de se définir avec le plus de justesse possible. De nos jours, finalement, même ceux qui rejettent ces étiquettes se posent, en un sens, la question de leur étiquette.

Nous avons développé de plus en plus de concept pour nous définir sexuellement. Pour comprendre les Romains, il faut imaginer une époque où la question ne se posait même pas.
Nous avons développé de plus en plus de concepts pour nous définir sexuellement. Pour comprendre les Romains, il faut imaginer une époque où la question ne se posait même pas.

À Rome, tout cela n’avait aucun sens. La question de l’orientation sexuelle ne se posait même pas, car l’attirance pour un certain genre n’était pas, en soi, une question taboue ou condamnable. De fait, il n’y avait pas besoin de catégoriser les individus. Certains étaient attirés par les hommes et les femmes ; d’autres restreignaient leur choix à un seul sexe, mais en aucun cas il n’étaient définis par un concept précis. On peut ainsi citer l’exemple de l’historien romain Suétone, qui parvient difficilement à expliciter la sexualité de l’empereur Claude. Là où nous dirions aujourd’hui en toute simplicité que Claude était hétérosexuel, Suétone est obligé de dire qu’il « porta l’amour des femmes jusqu’à l’excès, mais s’abstint de tout commerce avec les hommes ».

Plonger dans la sexualité de l’époque romaine, c’est donc se forcer à raisonner différemment : il n’y avait alors ni bisexuels, ni hétérosexuels, ni homosexuels. Si les préférences que ces concepts décrivent existaient déjà, les Romains ne ressentaient pas le besoin de les classifier à travers des termes précis.

 

La nécessaire question des sources

On se pose trop rarement la question de la provenance de ce qui nous est raconté dans les livres et émissions d’histoire grand public. Pourtant, se demander « d’où vient tout ça ? » permettrait souvent d’éliminer de nombreuses idées reçues et autres simplifications hâtives. Dans le cas de la sexualité à Rome, et de façon générale d’ailleurs pour tout ce qui concerne cette période, il est nécessaire de comprendre que l’écrasante majorité des textes qui nous sont parvenus proviennent d’hommes riches, instruits, et souvent proches du pouvoir. Elles sont donc, par leur nature même, orientées.

En ce qui concerne les sources écrites, il faut également voir que les Romains sont par nature très pudiques sur le sujet. La sexualité appartient avant tout à la sphère du privé, et ils sont assez rares à parler de leurs propres pratiques. Les écrits relatifs à cela sont plutôt des écrits poétiques et/ou mythologiques, qui nous permettent néanmoins de tirer quelques conclusions sur les valeurs de l’époque. De même, l’art nous fournit des informations assez nombreuses : les Romains ne se privaient pas d’afficher des peintures érotiques en de nombreux endroits, et on a ainsi pu retrouver de telles scènes jusque dans les thermes de Pompéi. Néanmoins, ce sont là encore des représentations stylisées, qui dépeignent parfois des pratiques par ailleurs totalement condamnées comme le cunnilingus. Se fonder sur l’art est donc aussi risqué qu’essayer de dépeindre la sexualité du Français moyen à partir de Youporn.

Les fresques de Pompéi représentent-elles une réalité fréquente, ou une sexualité fantasmée ? Comme toujours, la réponse ne peut être catégorique.
Les fresques de Pompéi représentent-elles une réalité fréquente, ou une sexualité fantasmée ? Comme souvent, la réponse ne peut être catégorique.

Les lois peuvent nous informer sur l’état d’esprit de la société romaine à un instant précis, mais ces sources sont souvent partielles, et on ne sait pas toujours avec quelle rigueur elles étaient appliquées. Après tout, ici encore, il est facile de tirer des conclusions hâtives. Un historien du futur pourrait, à la vue des nombreuses mesures anti-piratage prises à notre époque, en déduire que le phénomène était violemment réprimé et limité ; nous savons qu’il n’en est rien.

Enfin, nous disposons de nombreuses sources de nature archéologique : les restes merveilleusement préservés de Pompéi nous offrent notamment de très bonnes indications. Il y a, cependant, des limites ici encore : les trouvailles ne parlent que d’elles-mêmes, et ne nous livrent pas leur contexte, qui pourrait souvent leur donner un tout autre sens. Les archéologues sont donc souvent très précautionneux, et les plus rigoureux emploient généralement le conditionnel et se bornent à des hypothèses. La littérature grand public et les guides touristiques n’ont pas toujours les mêmes scrupules, et préfèrent à l’incertitude des « anecdotes authentiques » susceptibles de plaire, quitte à être audacieux avec la réalité.

 

Le sexe : une question de pouvoir

Si nous avons vu que les Romains ne se catégorisaient pas selon leur orientation, leur sexualité n’est pas exempte de tabou. Chez eux, la notion qui compte avant tout est celle de hiérarchie. En effet, leur société est particulièrement organisée, et les Romains font passer le bien de leur civilisation avant leur plaisir personnel : la priorité absolue est de ne pas remettre en cause la société dans laquelle ils vivent, et de faire en sorte que chacun tienne son rôle.

Or, le sexe est dans leur esprit (et, comme nous le verrons, il le reste dans le nôtre), une question de hiérarchie. Pénétré et pénétrant ont en effet deux statut distincts. Celui qui pénètre incarne la puissance, la conquête, la part active. Le pénétré, qu’il soit homme ou femme, est pour sa part passif, soumis, faible. La hiérarchie au sein de la relation sexuelle doit donc refléter la hiérarchie dans la société en général. Un riche patricien peut donc sodomiser sans problèmes ses esclaves masculins, voire des citoyens de rang inférieur ; il sera en revanche humiliant qu’il soit lui-même sodomisé par autrui. La question des femmes est encore plus tranchée : étant considérées comme par définition inférieures aux hommes, elles ne doivent que servir à son plaisir. À l’inverse, l’homme qui s’avilirait à donner du plaisir à une femme serait très mal vu. L’idée que deux femmes puissent se donner du plaisir est pour sa part difficilement acceptée, et souvent occultée. Lorsqu’elle est mentionnée dans la littérature, elle implique l’idée que l’une des femmes « devienne l’homme », grâce à un objet ou même un très gros clitoris, et qu’elle adopte des comportements masculins. Cette idée d’une femme tenant le rôle d’un homme effraie la morale romaine, tout comme de façon générale la possibilité qu’une femme prenne en main sa propre sexualité, car ce serait un signe d’émancipation inconcevable pour la société romaine.

Satisfaire une femme est pour un Romain le comble de l'infamie, faisant du cunnilingus une pratique humiliante... mais malgré tout représentée dans l'art.
Satisfaire une femme est pour un Romain le comble de l’infamie, faisant du cunnilingus une pratique humiliante… mais malgré tout représentée dans l’art.

Ces tabous sont néanmoins souvent rompus : on sait ainsi que des esclaves bien membrés, les drauci, fréquentaient les termes pour offrir leurs services actifs à de riches romains en manque de passivité. Si cette pratique n’était pas illégale en soi, elle pouvait néanmoins très gravement nuire à la réputation de l’homme concerné, et entraver sa carrière politique, voire entraîner sa déchéance, de la même façon qu’il serait difficile à un politicien, de nos jours, de se remettre de la publication de photographies de lui portant corset et porte-jarretelles, même s’il n’irait pas en prison pour autant. Contrôler les excès de son épouse est également nécessaire pour le Romain de haut-rang, car celle-ci doit rester la pure mère de ses enfants. Une femme mariée qui aurait des relations avec des esclaves ferait ainsi rejaillir le déshonneur sur son mari et ses enfants. On a ainsi retrouvé nombre de graffitis moqueurs, mais aussi les cyniques Épigrammes du poète Martial qui se plait fréquemment à étriller les pratiques non conventionnelles de ses ennemis.

 

Deux types de sexualités

Il y a à Rome deux sexualités considérées comme tout aussi légitimes : la sexualité dans le couple, et la sexualité hors couple. La première a un but : faire de beaux enfants qui deviendront à l’avenir des citoyens romains de qualité. C’est en effet le principal rôle de la femme romaine qui doit avant tout enfanter et bien s’occuper du foyer. Nombre de tombes et d’éloges funèbres appuient ce fait e vantant les mérites de bonnes épouses. Cette sexualité-là, dans le cadre du mariage, est celle qui est demeurée jusque chez nous comme légitime.

Les moulures à connotation sexuelles sont courantes à Pompéi.
Les moulures à connotation sexuelles sont courantes à Pompéi.

La seconde concerne le plaisir des hommes : dans les limites données plus haut, ils ont droit de tout faire. Les idées de tempérance n’existent pas, le sexe est avant tout un divertissement. Il faut en effet bien saisir que les Romains n’attachent pas de dimension morale, et encore moins religieuse, au sexe pour lui-même. Être gros consommateur n’est pas, en soi, mal perçu et les bienfaits de l’abstinence sont peu vantés au début de l’époque romaine. Le plaisir masculin, en revanche, est placé au sommet de toute chose : dans cette société totalement patriarcale, le phallus lui-même est devenu un symbole de prospérité et de fertilité que l’on retrouve partout. Pompéi nous en a ainsi livré de nombreux exemple avec des gravures de bites entre les pavés, des sexes moulés sur les fours de boulangers, et des sculptures audacieuses comme cet énorme phallus en bronze, pourvu d’ailes et d’un second sexe, et portant des clochettes destinées à tinter au vent. On devine la surprise des archéologues qui découvrirent ces objets, longtemps cachés dans des cabinets interdits au public. Aujourd’hui, la norme veut qu’on en parle comme de talismans, même si rien ne prouve qu’il ne s’agissait pas plutôt d’un simple trait d’humour graveleux.

Talisman ou vieille vanne crade ? Cet étrange oiseau laisse en tout cas rarement indifférent.
Talisman ou vieille vanne crade ? Cet étrange oiseau laisse en tout cas rarement indifférent.

Bien entendu, certains repoussent les limites de ce qui est toléré par la morale, mais ils sont rarement inquiétés, à moins que leurs sorties ne touchent à la femme ou aux enfants d’un autre citoyen, protégés par la loi. Les enfants en eux-mêmes ne sont pour autant pas un tabou tant qu’il s’agit d’esclaves, mais la pédérastie telle que pouvaient la pratiquer les Grecs dans une démarche liée à la transmission de connaissances entre hommes libres révulse profondément les Romains.

Les femmes sont en revanche beaucoup plus surveillées, et ce sont vers elles que se dirigent des lois limitant la sexualité, comme celles prises par Auguste et plus tard Domitien pour limiter les adultères commis par les épouses. La sexualité féminine est en effet vue comme l’un des plus grands dangers pour l’ordre établi, et la femme se doit d’être intègre de ce point de vue. Les Julie, fille et petite-fille d’Auguste connues pour leur sexualité débridée, en ont ainsi fait les frais en étant bannies de Rome après des exploits trop voyants, comme la nuit de luxure passée par Julie l’Aînée et ses compagnons de jeu sur le forum. De même, Messaline, qui devint pour les historiens romains une caricature de l’impératrice nymphomane, finit par être froidement exécutée. La jeune impératrice, que certains historiens de l’époque vont jusqu’à accuser de se prostituer pour satisfaire ses appétits, avait en effet épousé l’un de ses amants, et se serait retrouvée embarquée dans un complot menaçant l’empereur Claude. En matière de sexualité chez les femmes, il était donc primordial de ne pas faire de vagues.

 

Esclaves et prostitution

Les risques étant gros de coucher avec une femme de citoyen, les hommes romains ont, selon leurs moyens, deux solutions : leurs esclaves et la prostitution. À Rome, l’esclavage est une pratique courante : les conquêtes en apportent un bon nombre, d’autres le sont par la naissance, et il arrive aussi que des gens criblés de dettes doivent le devenir. Les foyers les plus huppés en comptent donc un grand nombre. Tous ne sont pas logés à la même enseigne : l’esclave public devant travailler à la construction des voies ou à l’exploitation des mines a ainsi une espérance de vie assez réduite, tandis que d’autres, plus cultivés, peuvent jouir d’un prestigieux poste d’intendant, de secrétaire ou de précepteur. Dans ces cas-là, la vie d’esclave peut se révéler plus aisée que celle d’un citoyen pauvre.

Néanmoins, être esclave implique dans tous les cas de se soumettre aux désirs sexuels de son maître, que l’on soit un homme, une femme, ou même un enfant. Cela, encore, peut-être un moyen de gagner en influence et en notoriété, et certains sont ainsi passés à la postérité, comme Earinus, eunuque favori de l’empereur Domitien. On connaît également Tiron, secrétaire de Cicéron, qui s’est rendu célèbre en consignant les discours de son maître. Ce dernier éprouvait vraisemblablement un fort amour pour lui, comme en témoignent des poésies citées des années plus tard par Pline le Jeune (Lettres, VII.4).

Le lupanar de Pompéi, incroyablement bien conservé, est un lieu très prisé des touristes...
Le lupanar de Pompéi, incroyablement bien conservé, est un lieu très prisé des touristes…

Pour le romain pauvre, qui n’avait pas d’esclave, la prostitution était le seul moyen. On a ainsi retrouvé à Pompéi au moins un lieu dédié. Le lupanar se reconnaît notamment par la présence de loges individuelles avec des lits en pierre, de peintures érotiques (les guides disant qu’elles servaient aux clients pour indiquer leurs préférences aux prostituées ne parlant pas la langue, bien que l’explication n’ait aucun fondement précis), mais aussi de graffitis affirmant que de nombreuses personnes ont « baisé ici ». D’autres lieux à travers la ville semblent avoir servi à ce genre de commerce, qu’il s’agisse d’arrière-salles de tavernes ou encore de logements privés où des femmes gagnaient un supplément en vendant leur corps après leur journée de travail. Dans tous les cas, la prostitution était, lorsqu’elle était pratiquée par un individu de naissance libre, signe d’infamie et conduisait à la perte de certains droits, comme pouvaient le faire d’autres métiers.

La prostitution est également fortement documentée par nombre de graffitis retrouvés sur les murs de la ville, indiquant souvent des noms, des pratiques et des tarifs. Il est cependant difficile de savoir si le message avait un réel but publicitaire, ou s’il s’agissait avant tout d’humilier publiquement une personne. Certains messages vont clairement dans ce sens, comme un graffiti déclarant : « Votez pour Isidore comme édile, c’est le meilleur pour lécher des chattes », qui ne pouvait qu’être ironique et malveillant selon les codes moraux en vigueur.

 

Les Romains, des gens sexuellement libérés ?

À la vue des « bites volantes à clochettes », des scènes de cunnilingus peintes en plein milieu des thermes, et autres graffitis à connotation sexuelle, on pourrait penser que les Romains jouissaient d’une sexualité débridée. Il faut dire qu’outre leur absence de catégorisation des orientations sexuelles et de tabous liés à elles (tant que l’actif est un homme et que les codes sociaux sont respectés…), un certain nombre d’éléments vont dans ce sens. Même lorsqu’ils édictaient des lois, les Romains semblaient en effet réticents à les appliquer. Auguste lui-même, qui légiféra contre les adultères commis par les femmes, était l’époux d’une femme… qu’il avait séduite alors qu’elle était déjà mariée. Lors d’un banquet, il s’était pris d’amour pour Livie, alors enceinte de son époux, et l’avait emmenée dans une pièce voisine dont elle était revenue cheveux en bataille et oreilles rougies.

De même, la période de la fin de la République et surtout de l’Empire, à partir du Ier siècle avant notre ère, vit de plus en plus d’hommes de haut rang se laisser aller aux plaisirs de la passivité, allant à l’encontre de tous les codes de bienséance. Ces comportements furent ainsi dénoncés chez Jules César, surnommé par ses ennemis comme « mari de toutes les femmes, et femme de tous les maris », mais aussi à très grande échelle chez les empereurs Caligula, Néron et Othon. Néanmoins, ces trois empereurs sont considérés comme particulièrement mauvais par les historiens de l’époque, qui avaient donc tout intérêt à leurs prêter des pratiques sexuelles condamnables. En l’état, difficile de savoir quelle est la réelle part de vérité. Tout cela contribua dans tous les cas à nourrir l’idée, souvent reprise y compris de nos jours, d’une décadence morale et sexuelle de Rome à l’origine de la chute de sa puissance (bien que les événements sus-cités se produisent plus de 400 ans avant la chute de l’Empire…).

Il ne faudrait pourtant pas croire que les Romains étaient des gens libérés. Nous avons vu, déjà, quels tabous d’ordre hiérarchique régissaient leurs pratiques et pouvaient entraîner une perte de statut social. Surtout, Rome, c’est près d’un millénaire, et il serait illusoire de voir la pensée romaine comme un tout uniforme. Avec le temps, en effet, celle-ci s’est durcie. Le philosophe Sénèque, au Ier siècle de notre ère, appelait déjà à la tempérance en trouvant injuste que seules les femmes soient condamnées pour leurs adultères. Un siècle plus tard, l’empereur et philosophe stoïcien Marc-Aurèle se prenait à décrire le sexe comme le « frottement de tripes qui aboutit à des convulsions et l’expulsion d’un certain mucus ». Cette froide analyse biologique est loin des plaisirs vantés jusqu’ici jusque dans la mythologie ! C’est ainsi que, peu à peu, les Romains intériorisent les idéaux de fidélité dans le mariage (chose qui n’existait pas à l’époque où l’impératrice Livie, bonne épouse, choisissait les maîtresses de son mari !), de tempérance et de contrôle de soi. L’ère du plaisir se referme alors progressivement, mais celui-ci n’a jamais été sans limites, comme on pourrait hâtivement le croire. Le christianisme émergeant arrive donc pour couronner un édifice moral déjà bien construit, et sa condamnation de la sexualité « de loisir » n’est alors plus inédite.

De même, la religion chrétienne n’est pas seule à apporter les tabous. Lorsqu’elle conduit à la mise en place des premières limitations de l’homosexualité, elle ne fait que reprendre les codes romains déjà en vigueur : seule est condamnée l’homosexualité passive. C’est finalement au VIe siècle, sous l’empereur byzantin Justinien, que l’homosexualité est totalement interdite, car jugée porteuse de catastrophes et autres punitions divines.

 

Et nous, dans tout ça ?

Il n’y a donc pas eu de rupture brusque ente une sexualité romaine débridée (dont nous avons vu les nombreuses limites) et l’austère sexualité des siècles qui ont suivi. La transition se fit en douceur, et la culture romaine fait donc bien partie de notre patrimoine, y compris dans sa vision du sexe. Notre société patriarcale en est un exemple. Certes, le pouvoir de l’homme s’est dorénavant adouci dans le droit, mais il en reste de nombreuses traces, dans nos pratiques comme dans notre langage.

Le simple fait de traiter nos ennemis d’ « enculés » mais jamais d’ « enculeurs », de dire que l’on s’est « fait baiser » ou encore qu’on « l’a eu dans le cul » montre que notre inconscient garde à l’esprit ce caractère infamant que revêtait le fait d’être passif, donc d’être celui qui prend le rôle de la femme. Tout cela se retrouve également dans les éternels clichés homophobes : l’homme homosexuel est ainsi caricaturé comme excessivement efféminé, et la situation garde dans notre inconscient ce caractère cocasse de l’individu fuyant son rôle de dominant, caractère qui était déjà présent à l’époque. De même, les homosexuelles restent encore dépeintes dans les clichés comme trop masculines, ce qui est souvent accompagné d’un certain dégoût : si nous ne le verbalisons plus comme les Romains, nous continuons, inconsciemment, à éprouver cette peur bien romaine de voir les rôles se renverser. Les Zemmour et autres masculinistes convaincus n’ont donc rien inventé, et ne font que s’adresser à des valeurs enfouies en nous depuis des millénaires. Creuser leur origine est le meilleur moyen de les déloger.

Dans notre langage, l'enculeur n'est que rarement insulté... sauf quand il s'attaque aux mouches.
Dans notre langage, l’enculeur n’est que rarement insulté… sauf quand il s’attaque aux mouches.

Les historiens ont longtemps été confrontés à un problème vis-à-vis des Romains, et des civilisations antiques en général : le Latin et le Grec referment en effet depuis longtemps l’essence de la culture des élites, mais la sexualité romaine (tout comme la grecque, et celle de peuples « barbares » de l’époque) diffère suffisamment de la nôtre pour avoir gêné ces mêmes élites. Comment assumer que les peuples dont nous tirons tout aient eu des pratiques par la suite réprouvées, voire aient « inventé » l’homosexualité ? L’occultation fut une des solutions : les textes les plus gênants furent édulcorés dans leur traduction, ou oubliés ; l’art fut camouflé. Des théories furent même érigées, pour laisser penser, par exemple, que les Grecs avaient eux-mêmes tiré leurs pratiques homosexuelles de peuples « barbares », et n’en étaient donc pas « coupables ». Si ces théories sont aujourd’hui rejetées par les spécialistes, les tabous n’en restent pas moins grands sur les sexualités antiques. Lorsque le cinéaste Oliver Stone a ainsi représenté en 2004 Alexandre le Grand comme ayant des relations avec des femmes, mais aussi avec un homme, plusieurs avocats grecs l’ont menacé de poursuites.

Malgré tout, l’étude des sexualités antiques, et en particulier de celle des Romains qui est celle dont nous descendons en plus droite ligne, est riche de leçons. On retrouve en effet chez eux nombre de nos tabous concernant le sexe, mais aussi une chose qui peut sérieusement prêter à réfléchir : l’orientation sexuelle n’était pour eux pas une question digne d’être posée ; ces catégorisations n’avaient pas cours. Il est intéressant de constater, ainsi, que le besoin de définir fut créé ultérieurement, pour condamner, avant de devenir le besoin de se définir, pour à nouveau gagner le droit d’exister. À l’heure où notre besoin de nous définir, de nous comparer, de nous identifier est de plus en plus courant et où l’intolérance se fait souvent encore trop souvent présente, se souvenir d’une époque où la seule question était de savoir quel partenaire apportait le plus de plaisir peut nous faire réfléchir. Nous avons bien évolué depuis 2000 ans ; pourtant, sur ce terrain, nous avons peut-être à réapprendre.

 

Pour aller plus loin :

L’ouvrage de Mary Beard, Pompei, la vie d’une cité romaine (récemment réédité en poche chez Points) est incontournable pour comprendre les défis et incertitudes auxquels sont confrontés les archéologues. Cette spécialiste offre en effet un regard sur le site qui ne cherche pas à nous servir des vérités absolues, et n’hésite pas à reconnaître que, dans bien des domaines… nous ne sommes certains de rien. Une dizaine de pages sont directement consacrées à la sexualité et à ses traces dans la ville.

La vie sexuelle à Rome, de Géraldine Puccini (professeur de littérature), est un incontournable sur la question (également chez Points) : son ouvrage revient sur les limites de ce que nous savons, et analyse la question avec bien plus de détail et de finesse que nous n’avons pu le faire ici. À lire absolument, donc. Enfin, L’Amour au temps des Romains, de Catherine Salles (également professeur de littérature), aborde le même sujet d’une façon plus accessible au public, mais moins détaillée. Dans les deux cas, les ouvrages prennent fortement pour base les écrits de l’époque et se révèlent assez précis.

Trois lectures indispensables pour aller plus loin que cette brève analyse, forcément simpliste pour n’être qu’une entrée en matière !

3 commentaires sur “Les Romains, le sexe, et nous

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  1. Dans le même thème, je me pose des questions sur le droit de cuissage : a-t-il vraiment existé ? Le sujet est parfois invoqué dans les milieux militants, alors que toutes les éditions du Mariage de Figaro que j’ai ouvertes qualifiaient ce droit de légendaire.
    Si vous avez une source fiable sur le sujet (ou si vous y voyez matière à un article 😉 ), je serais intéressé.
    En tout cas bravo pour vos billets !

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    1. Concernant le droit de cuissage, j’ai également toujours lu dans les ouvrages les plus sérieux et les moins partiaux que c’était une invention, principalement pour critiquer des droits seigneuriaux excessifs… qui étaient en eux-même déjà assez révoltants. Après, cette période de l’histoire est une de celles que je maîtrise le moins, donc il faudra que je m’y plonge plus profondément si je veux arriver à quelque chose de pertinent, mais le sujet de l’histoire même de ce mythe peut être très intéressant.

      Sur le sujet, je vois que l’article de Wikipédia mentionne plusieurs ouvrages en bibliographie, donc ceux de Marie-Victoire Louis et d’Alain Boureau qui ont l’air d’être tous deux des chercheurs confirmés. La première aurait plutôt écrit sous l’angle militant, inaugurant l’usage de l’expression comme condamnation du harcèlement, ce qui lui a été reproché par le second, dont le livre « Le Droit de cuissage, histoire de la fabrication d’un mythe » est aussi une réponse critique. Le débat est décrit dans cet article : http://clio.revues.org/476

      Après, la question est complexe car il y a bisbille sur la définition même de ce droit. S’il s’agit du droit du seigneur à profiter de toute jeune femme de ses terres, là, on est à peu près certain qu’aucun droit écrit n’a existé. S’il s’agit plus largement d’un droit de fait des hommes sur les femmes… Les choses sont plus complexes, et c’est certainement dans ce sens là que l’expression est encore utilisée dans les milieux militants.

      Mais encore une fois, je connais pour l’instant trop peu le sujet pour vraiment en parler… Il faudrait faire des recherches plus longues que les quelques unes que j’ai faites pour cette réponse ! 🙂

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      1. Merci pour votre réponse.
        À vrai dire la première fois que j’ai entendu l’expression c’était en 5° – 4° pendant un cours d’histoire-géo, et ma prof entendait l’expression au sens propre (la description n’était guère équivoque…) ; et c’était il y a 10 ans, pas une éternité non plus. J’imagine qu’expliquer aux collégiens des controverses historiques ça ne doit pas être facile ^^
        Après je ne l’ai pas vu défendu si souvent que ça…

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