Titanic et lutte des classes : exemple d’une politisation à outrance

L’Histoire est une discipline extrêmement politique : la compréhension du monde qu’elle nous permet d’acquérir affûte l’esprit critique et modèle forcément nos convictions, et nombreux sont ceux qui l’ont compris et en font un usage qui franchit souvent les limites de la propagande insidieuse, jusque dans les programmes scolaires. Entendons-nous bien : il me semble impossible de concevoir un récit historique totalement neutre ; je rejoins en cela Henri Guillemin. Les récits qui se drapent de neutralité ou d’apolitisme cachent en réalité souvent des orientations très maquées, même quand elles sont inconscientes (comme on l’a vu dans le cas de Secrets d’Histoire).

Ce qui différencie finalement le bon historien du mauvais n’est pas tant sa neutralité que sa méthode ; ainsi, celui qui cherche à faire rentrer les faits dans sa vision du monde, au lieu, au contraire, de partir des faits pour tirer ses conclusions, est forcément un mauvais historien, quand bien même il serait un conteur de génie (et non, je ne trollerai pas à nouveau Lorànt Deutsch ici, même si ça rapporte des retweets).

Le Titanic, jusqu'en une de Charlie Hebdo (avril 2015)
Le Titanic, jusqu’en une de Charlie Hebdo (avril 2015)

L’exemple du Titanic est, en cela, très parlant : le sujet est en apparence inoffensif, et bien moins clivant que d’autres plus politiques (vous n’avez pourtant pas idée de l’âpreté de certains débats parmi les passionnés, confinant parfois à la violence…). Surtout, le sujet attire et est populaire, et son étude approfondie permet de tirer de nombreuses leçons d’historiographie. J’ai déjà eu l’occasion d’utiliser cet exemple au sujet de la science, et j’aurai encore quelques analyses sous le coude à vous dispenser. Car le Titanic est, lui aussi, et depuis de nombreuses décennies, l’objet de récupérations politiques parfois surprenantes. Plongée dans un monde de Nazis, de lutte des classes et de Céline Dion.

 

Récupération dès les premiers jours et métaphores oiseuses

À peine le Titanic avait-il débuté une nouvelle carrière de sous-marin que l’affaire prenait un tour politique, au niveau international. C’est ainsi que les rescapés de l’équipage et certains passagers influents furent interrogés par une commission d’enquête formée par des sénateurs américains en mal de publicité et aux connaissances maritimes très limitées (au point qu’il fallut leur expliquer de quoi était composé un iceberg). Si l’enquête permit aux sénateurs américains de dénoncer certaines pratiques commerciales britanniques (et aux journaux britanniques de dénoncer l’incompétence manifeste des Américains), l’affaire n’alla pas beaucoup plus loin. On tira de l’événement un certain nombre de leçons qui améliorèrent grandement la sécurité en mer, mais ce domaine ne nous intéresse pas ici. En revanche, les points les plus politiques ne furent pas évoqués, notamment la question des passagers d’entrepont qui, elle, nous intéressera beaucoup.

Avis aux caricaturistes : représenter un politicien en capitaine du Titanic, c'est usé jusqu'à la corde...
Avis aux caricaturistes : représenter un politicien en capitaine du Titanic, c’est usé jusqu’à la corde…

Hors des enquêtes, le Titanic s’est très rapidement imposé comme une référence métaphorique incontournable. Envie de troller un chef d’État ou de gouvernement ? Il suffit de le qualifier de capitaine du Titanic pour le dénigrer un coup (« capitaine de pédalo » fonctionne aussi, mais on se lamentera de ne pas avoir vu « amiral de bateau lavoir » sortir du lexique du capitaine Haddock pour se propager au langage politique). Ces métaphores sont fort nombreuses, et il serait fastidieux de chercher à en faire une réelle étude exhaustive. Notons néanmoins que le naufrage a même donné lieu à une expression très utilisée en temps de crise dans les médias anglophones pour dénoncer une mesurette inutile : « réarranger les chaises longues sur le Titanic. »

Dans le même genre, on pourra mentionner sans s’y attarder le « syndrome du Titanic » de Nicolas Hulot, métaphore qui, comme la plupart de celles qui concernent le paquebot, a le mérite d’être percutante. Là encore, il ne s’agit pas d’une réelle relecture politique de l’Histoire, mais d’une comparaison que l’on peut trouver, ou non, justifiée, mais qui ne mérite pas d’analyse de détail, sous peine de sombrer dans le ridicule et la pinaillerie.

 

Tout un cinéma : les Nazis et Hollywood

C’est finalement dans le monde du cinéma que l’on peut retrouver, réellement, des réutilisations. Il faut dire que le Titanic a séduit de nombreux réalisateurs. Dès 1912, année du drame, deux films furent en effet réalisés (dont un, un mois plus tard, avec en vedette une rescapée !). Mais c’est en 1943 que nous allons nous arrêter, avec le film Titanic, réalisé par ni plus ni moins que les Nazis eux-mêmes. Au cœur de la Seconde Guerre mondiale, Joseph Goebbels, maître de la propagande allemande, désire un film faisant l’éloge du peuple allemand face à la vénalité des Britanniques. C’est ainsi que le réalisateur Herbert Selpin se retrouve à réaliser un film sur la catastrophe, dans une ambiance délétère. Arrêté pour propos antipatriotiques durant le tournage, Selpin se suicide (ou est suicidé) et est remplacé par Werner Klingler. L’ensemble est audacieux, une véritable superproduction en partie tournée à bord du paquebot Cap Arcona.

À sa sortie, le Titanic de 1943 était une production ambitieuse, qui n'a cependant pas été diffusée en Allemagne, son pays d'origine.
À sa sortie, le Titanic de 1943 était une production ambitieuse, qui n’a cependant pas été diffusée en Allemagne, son pays d’origine.

Tout, dans le film, est caricatural, et son visionnage est aujourd’hui très distrayant. La propagande y est d’ailleurs si grossière que certains y ont même vu une œuvre discrètement résistante, cherchant en réalité à décrédibiliser le régime nazi. Est-ce vrai ? Le fait est, en tout cas, que Goebbels refusa sa sortie en Allemagne, en 1943, jugeant officiellement qu’un tel film ne cadrait pas avec le climat de bombardements subis par la population.

Autour de quoi tourne le film ? Comment un naufrage devient-il un fait politique ? Ici, les Allemands ont le beau rôle, et voyagent parmi les joyeux migrants qui dansent et font la fête, un schéma que nos reverrons plus tard. Les méchants sont les terribles Britanniques assoiffés de richesse, incarnés par Bruce Ismay, authentique président de la compagnie et « Lord » Astor (milliardaire qui était en réalité américain, d’origine allemande, et n’avait rien d’un lord). Tous deux sont représentés cherchant à rassembler leur argent avant d’user de stratagèmes divers pour sauver lâchement leur peau, tandis que les braves héros allemands sont enfermés dans les fonds du navire, peinent à s’échapper, mais sont sauvés par l’héroïsme d’un officier, Petersen… lui aussi allemand. Allant jusqu’à sauver Ismay pour le faire comparaître en justice, il fait un discours enflammé contre le capitalisme britannique avide de profits, qui a condamné le Titanic, mais son discours n’est pas entendu et la compagnie n’est pas punie. Le film se conclut ainsi sur un texte rappelant que : « Les morts de 1500 personnes restent impunies… Une condamnation éternelle de la quête de profit de l’Angleterre ».

Grande taille et attitude noble pour le brave officier allemand, petitesse et barbiche pour le capitaine anglais : tout en subtilité.
Grande taille et attitude noble pour le brave officier allemand, petitesse et barbiche pour le capitaine anglais : tout en subtilité.

Ici, les ficelles sont si grosses qu’on pourrait parler de câbles. Certaines sont totalement désuètes et irrémédiablement liées au nazisme : la répartition entre Aryens courageux et Britanniques lâches, en particulier, mais aussi tout ce qui a trait aux valeurs familiales (les Allemands formant des couples fidèles jusqu’au sacrifice, tandis qu’Ismay voyage avec sa maîtresse, et qu’Astor délaisse sa femme pour tenter de sauver sa propre vie). D’autres, en revanche, ont posé les jalons d’images qui restent encore profondément ancrées dans notre conscience collective : c’est le cas notamment des pauvres enfermés dans l’entrepont (aspects raciaux en moins), le naufrage causé par une course à la vitesse et au profit… On ne s’étonnera d’ailleurs pas que le film ait, par la suite été réutilisé comme outil de propagande en URSS.

Les Nazis ne furent cependant pas les seuls à élaborer une piètre œuvre sur le sujet à cette époque. Le Titanic hollywoodien de 1953 se révèle presque aussi génialement mauvais. Dialogue assez caricaturaux (la palme revenant au superbe « mon fils, je n’avais pas prévu cela » prononcé par le héros lorsque le navire sombre), personnages assez clichés et bonne morale chrétienne (« pour l’amour de Dieu, ne descendez pas là, des hommes sont coincés et les chaudières vont exploser ! » dit un marin à un prêtre ; « c’est pour l’amour de Dieu que j’y vais ! », lui répond son interlocuteur). Néanmoins, ce film-là sort de notre analyse car ses clichés sont nettement moins politiques. De même, inutile de nous attarder sur le très bon Atlantique, Latitude 41° de 1958, reconstitution fidèle du drame selon les connaissances de l’époque. Si ce dernier continue à ancrer des images d’Épinal posées par le film nazi (dont certains plans sont réutilisés), il le fait de façon moins massive que le poids lourd qui vient.

 

Et J.C. fut.

Pour bien des passionnés du Titanic de mon âge, James Cameron est à la fois une bénédiction et une malédiction. Une bénédiction car il a suscité une telle vague d’engouement que bien des livres passionnants n’auraient vu le jour sans lui. Une malédiction car les millions d’entrées qu’il a réalisé ont désormais enfoncé certains clichés tellement profondément qu’Excalibur paraîtrait ridicule à côté. L’inspiration du Titanic nazi est assez claire (quoi de plus naturel pour quelqu’un qui fit chanter Céline Dion au générique ?), notamment pour certaines trames que l’on retrouve dans les deux films (un héros arrêté à tort pour le vol d’un collier, notamment).

Titanic, un film engagé ? Oui, si on en croit les analyses de Libé... et du 18-25 de JV.com.
Titanic, un film engagé ? Oui, si on en croit les analyses de Libé… et du 18-25 de JV.com.

Mais le plus clair se retrouve dans cette lutte des classes ici mise en scène. La deuxième classe, classe moyenne jugée peu médiatique, disparaît pour ne laisser place qu’aux milliardaires hautains et imbus d’eux-mêmes, et aux braves immigrants. Les pauvres sont tous de joyeux chics types, qui savent, eux, faire la fête, tandis que les riches sont tous coincés et préfèrent parler politique en fumant des cigares. À charge pour la jeune Kate Winslet de s’évader de sa cage dorée pour rejoindre le monde tout rigolo des immigrants sans le sou pour fuir un fiancé riche mais bien peu fantaisiste.

Lorsque le naufrage arrive, c’est l’apothéose : les grilles se ferment entre les différentes classes, et la lutte prend pour enjeu la survie. Le film présente d’ailleurs cela comme un choix assumé à bord : une maman explique ainsi que les passagers pauvres ne pourront monter qu’après les riches dans les canots de sauvetage. Un constat totalement faux, comme nous le verrons. James Cameron lui-même a déclaré en interview trouver quelque chose de presque « communiste » dans cette histoire, et assume donc d’une certaine façon ce côté politique de son œuvre, qui reste pourtant bien consensuelle. Le Monde diplomatique a ainsi pu parler de « guerre sociale expliquée aux enfants » pour ironiser sur les louanges au sujet de l’engagement du film. Car finalement, comme dans le Titanic nazi, le procédé est tellement caricatural qu’il semble bien contreproductif. Au point que l’on pourrait se demander s’il cherche à dénoncer maladroitement les inégalités… ou s’il ne dénonce pas finalement plutôt un discours simpliste qu’il caricaturerait.

Quel que soit le cas, nous sommes ici face à une analyse du naufrage caricaturale, mais suffisamment poussée pour qu’elle mérite d’être confrontée aux faits. Car, dans l’imagerie populaire, le Titanic est irrémédiablement lié aux grilles de séparations, et aux pauvres enfermés ; ce qui permet finalement même au capitaliste le plus convaincu de se féliciter de « tout ce chemin parcouru depuis ! »

 

Erreurs de fond

Lutte des classes, sur le Titanic ? Oui, à l’embarquement même : les passagers sont répartis selon les services qu’ils peuvent payer, un procédé qui n’a finalement pas évolué. Simplement, aujourd’hui, les différentes classes sociales ne voyageront pas sur les mêmes navires, et le milliardaire en yacht pourra se moquer du « plouc » qui a chèrement payé ses trois jours de croisière sur un HLM flottant. Il y avait donc une forme de ségrégation, avant tout liée au service payé.

Les fameuses grilles sont un élément omniprésent dans e film, qui joue beaucoup dans le côté dramatique et oppressant de certaines scènes. Mais rien ne garantit qu'elles aient ainsi existé.
Les fameuses grilles sont un élément omniprésent dans le film, qui joue beaucoup dans le côté dramatique et oppressant de certaines scènes. Mais rien ne garantit qu’elles aient ainsi existé.

Quid des fameuses grilles de séparation ? Rien ne permet d’affirmer avec certitude leur présence. Les photographies du Titanic sont rares, celles de son jumeau, l’Olympic, plus courantes, mais les coursives n’étaient pas un excellent argument marketing. Aucune des quelques-unes parvenues jusqu’à nous ne font figurer de telles grilles. Il en va de même sur les plans du navire qui ne les font pas figurer, soit qu’elles n’aient pas existé, soit qu’il n’ait pas été jugé utile de les indiquer. Enfin, l’exploration de l’épave n’a pas permis d’en reconnaître, mais les fonds du navire ne sont pas des plus accessibles, et celui a tout de même fait une chute de 4km qui l’a pour le moins endommagé. Nous avons en revanche la certitude que, par les ponts extérieurs, les passagers de troisième classe pouvaient aisément accéder au pont des embarcations sans obstacle plus gênant qu’un portillon pouvant être aisément enjambé, et vraisemblablement jamais verrouillé.

Des témoignages de passagers parlent néanmoins de portes verrouillées devant eux par des membres d’équipage (qui, parfois, ont accepté de les laisser passer avant de fermer). Néanmoins, les passagers avaient une connaissance lacunaire du navire et il est souvent possible que ce qu’ils ont pris pour un obstacle ait en réalité été une tentative de bloquer de mauvais chemins pour éviter les égarements. On sait par ailleurs qu’à l’inverse, plusieurs stewards ont dès le départ conduit des groupes de femmes de troisième classe jusqu’aux canots, ce qui cadre très peu avec la vision selon laquelle les pauvres auraient été parqués dans les fonds.

La séparation était surtout dans les esprits : des panneaux indiquant que l’accès était interdit étaient bien souvent suffisants, la peur de se faire prendre étant très grande. La différence de classe se voit tant dans les habits que la langue et le comportement et, dans une société très cloisonnée, cette différence ne pouvait que sauter aux yeux. Or, l’équipage était invité à faire très attention au respect de cette séparation, notamment pour des questions sanitaires, afin que les contrôles qui devaient toucher les migrants ne soient pas élargis à la totalité des passagers.

 

Sous les clichés, des explications plus subtiles

Pourtant, James Cameron a raison sur la conclusion des événements : plus de pauvres que de riches sont morts à bord, les statistiques sont en cela éloquentes. Comment, alors, peut-on l’expliquer ? Par l’architecture du navire, tout d’abord : la partie centrale et élevée a toujours été privilégiée pour les plus riches, car plus stable et confortable. Les passagers de première classe avaient ainsi un accès aisé aux canots de l’avant (au nombre de 12 dont deux difficilement utilisables dans les faits), et une bonne part de ces embarcations sont parties au début du naufrage, en partie vides, alors que les passagers rechignaient à partir. Les passagers de première classe étant les plus proches des lieux, ils furent les plus nombreux dans ces embarcations. Les passagers de deuxième classe avaient, pour leur part, un accès direct aux huit canots arrière. Ceux-ci étant partis plus tard, furent nettement plus chargés, les passagers ayant conscience de la gravité de la situation ; à ce moment-là, des femmes de troisième classe (ainsi que quelques hommes, refoulés avec plus ou moins de rigueur selon les officiers en charge) étaient montées sur le pont.

Se repérer dans les coursives n'était pas chose aisée, à plus forte raison en ne parlant pas la langue. (Image tirée du jeu en développement "Titanic: Honor and Glory")
Se repérer dans les coursives n’était pas chose aisée, à plus forte raison en ne parlant pas la langue. (Image tirée du jeu en développement « Titanic: Honor and Glory »)

Autre raison ? La langue : les passagers de première classe, et une bonne majorité de la deuxième étaient parfaitement anglophones, ce qui leur a assuré une bonne compréhension de la situation. À l’inverse, nombre de passagers de troisième classe ne parlaient pas un mot d’anglais, ce qui s’est révélé être un handicap énorme. Les statistiques sont ainsi éloquentes : aucun des 33 Bulgares qui voyageaient en troisième classe sur le Titanic n’a survécu, tandis que 36 % des Irlandais qui s’y trouvaient ont pu quitter le navire. Il ne faut pas, cependant, faire trop de généralisations car la nationalité n’indique pas forcément les langues parlées, mais l’incompréhension n’en reste pas moins un facteur incontournable, d’autant qu’il n’y avait qu’un seul interprète à bord.

Enfin, un effet psychologique joue un rôle non négligeable : la peur d’une réprimande concrète pour avoir quitté sa classe surpassait de loin celle, beaucoup plus vague, de périr dans un naufrage ; un peu à la manière d’élèves préférant ne pas contredire un professeur ayant décidé d’ignorer l’alarme incendie : la perspective d’une heure de colle pour insolence semble bien plus concrète que celle d’un hypothétique feu, même si celui-ci est plus dangereux. Il faut ajouter que, même au sein de l’équipage, nombreux étaient ceux qui ignoraient l’ampleur de la catastrophe : beaucoup n’ont accepté l’idée du naufrage qu’une fois qu’ils ont vu le navire depuis leur canot. Ici encore, la troisième classe était désavantagée : moins de stewards leur étaient affectés en temps normal, et les informations ont donc circulé bien plus lentement.

On pourrait encore s’attarder sur d’autres facteurs, notamment le fait que les familles de troisième classe les plus nombreuses voyageaient souvent séparées et ont certainement eu du mal à se réunir ; ou encore que certains ont rejeté l’idée même de se sauver, à l’image d’un important groupe réuni dans un salon pour prier avec un prêtre, ce qui n’était pas la meilleure façon d’augmenter ses chances de survie. L’important est donc de comprendre à quel point cette inégalité de traitement entre les classes ne découlait pas d’une volonté de laisser mourir les pauvres avant les riches, mais plus de structures préexistantes qui se sont retournées en défaveur des plus pauvres.

 

En guise de conclusion

Même un événement en apparence apolitique comme le naufrage du Titanic peut servir de révélateur pour de nombreux mécanismes qui régissent notre monde. Il apparaît clairement que, sur ce navire mais aussi dans la société de l’époque en général, les pauvres étaient ceux qui se retrouvaient le plus aisément dans une situation difficile. Mais une étude rigoureuse partant des faits permet de voir que ce déséquilibre venait des structures elles-mêmes, d’un ensemble de facteur qui, chacun de leur côté, préparaient la catastrophe à venir, et non de la mauvaise volonté d’individus ayant sciemment décidé qu’en cas de danger, « on laisserait crever les pauvres en premier ». Cette leçon ci est universelle car, de nos jours pas plus qu’hier, il n’existe de gros méchant malveillant causant tous les malheurs du monde pour son propre plaisir : ceux-ci viennent avant tout de structures dans leur globalité, et analyser ces dernières à la recherche de leurs failles est bien plus complexe que de chercher des boucs émissaires. Je l’avais déjà souligné dans le cas de Guillemin, également coutumier de ce biais.

James Cameron, involontairement ; les Nazis auparavant de façon tout à fait volontaire, sont donc avant tout coupables d’avoir voulu adapter les faits à une vision préconçue et simpliste qu’ils leurs évoquaient. À l’inverse, analyser les faits sans à priori pour ensuite seulement en tirer parallèles et analyses, voici ce qui permet d’utiliser l’Histoire comme arme pour mieux comprendre les choses, et, finalement les changer.

Est-il dramatique qu’une superproduction tombe dans ce genre de travers ? Probablement pas : le divertissement, lui, est réussi, malgré ses simplifications (pas seulement par rapport à la réalité, mais aussi dans la fiction elle-même, avec des personnages assez binaires). Néanmoins, il contribue à ce climat dans lequel nous vivons en cherchant avant tout des explications simples, ce dont j’ai aussi parlé en évoquant La Chute. N’est-ce pas, finalement, nous pousser à nous croire plus bêtes que nous le sommes réellement ?

 

Pour aller plus loin

Sur le Titanic, les livres sont légion, et bon nombre ne méritent que de caler une étagère. Difficile, donc, de faire des suggestions. Du point de vue de la vulgarisation pure (et francophone), je recommande principalement Le Titanic ne répond plus de Gérard Piouffre (2009), précis et facile à lire, récent, et qui contient bien moins d’erreurs que certains ouvrages publiés dans l’urgence pour le centenaire du naufrage.

Pour ce qui est de la rigueur, cet article puise ses sources dans deux monument, nettement plus difficiles d’accès (et uniquement en anglais) :

  • On a Sea of Glass, J. Kent Layton, Bill Wormstedt, Tad Fitch 2012, Amberley
  • Report into the Loss of SS Titanic: A Centennial Reappraisal, Samuel Halpern (Dir.), 2011, The History Press ; en particulier pour sa très bonne annexe sur la question des grilles, amassant témoignages et aspects techniques.
  • Titanic (1943), Nazis Germany’s version of the disaster, Malte Fiebing, 2012, Books on demand

On pourra également se pencher sur l’article « Titanic et la lutte des classes » de Thomas Franck (Le Monde diplomatique), qui ironise sur le côté « engagé » du film qui avait été salué.

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