Elizabeth et les Nazis

Le scandale du moment, si j’en crois Twitter, c’est la fameuse photo d’Elizabeth II faisant joyeusement un salut nazi à l’âge de six ou sept ans. Affaire primordiale qui devrait alimenter la presse people quelques jours (et peut-être nous valoir quelques paroles expertes de Stéphane Bern ?), et qui pourrait en rester là. Mais comme toujours quand on touche à la famille royale, la défense s’organise rapidement, et celle-ci est finalement plus intéressante que l’attaque.

Les princesses Margaret et Elizabeth apprenant le salut nazi par le futur Édouard VIII, sous l’œil bienveillant de leur mère. Scandale ?
Les princesses Margaret et Elizabeth apprenant le salut nazi par le futur Édouard VIII, sous l’œil bienveillant de leur mère. Scandale ?

 

On ne savait pas à l’époque, vraiment ?

Disons-le clairement, même si je suis personnellement de ceux pour qui la monarchie britannique est une vieille chose poussiéreuse et coûteuse dont il serait bon, à terme, de se séparer, je ne vais pas pour autant me précipiter sur les moindres miettes pour l’enfoncer. Aussi, vouloir tirer une analyse politique de ce qui reste avant tout un geste d’enfant serait particulièrement malhonnête. Il est donc hors de question de tirer quelque conséquence que ce soit de cette vidéo sur la souveraine, voilà pour le préambule destiné à rassurer les fans.

Cependant, ceux-ci défendent l’intouchable idole en déclarant (Buckingham en tête) qu’en 1933 ou 1934 (la date de la vidéo est vague), on ne savait pas encore que le nazisme ferait les dégâts qu’il a faits. Et là, j’avalerais volontiers ma pipe, si j’en avais une. En 1933, Mein Kampf était publié depuis près de dix ans, et était un véritable succès de librairie, y compris à l’étranger. Hitler y énonçait clairement son idéologie nauséabonde. Certes, les traductions officielles en langue étrangère étaient légèrement édulcorées pour ne pas susciter trop d’opposition, mais tout de même ! Il était clair et connu que le parti nazi comptait sur une polémique fortement antisémite et expansionniste ; les choses n’ont pas été découvertes d’un coup en 1939. Pour peu que la vidéo ait été tournée en 1934, il est aussi possible qu’elle l’ait été après la sanglante nuit des Longs Couteaux.

Déjà en 1923, les Nazis tentaient un putsch militaire pour mettre Hitler au pouvoir. Mais en 1933, on ne savait pas ?
Déjà en 1923, les Nazis tentaient un putsch militaire pour mettre Hitler au pouvoir. Mais en 1933, on ne savait pas ?

Dans tous les cas, il semble peu probable que la famille royale britannique n’ait pas été un minimum au fait de ce qui se tramait en Allemagne. La défense de Buckingham consiste à dire que « Personne à cette époque ne pouvait avoir une idée de comment ça évoluerait. Insinuer autre chose est trompeur et malhonnête. » ; le souci, c’est que la famille royale n’est pas une famille comme les autres, et aurait probablement bénéficié de meilleures sources d’informations.

Symptôme d’une attitude

Sur la vidéo est présent le futur et éphémère Édouard VIII, connu pour ses sympathies nazies (plus encore, d’ailleurs, depuis de récentes découvertes). En visite en Allemagne en 1937 (il n’était déjà plus roi), il a ainsi eu l’occasion de rencontrer Hitler, et ce dernier regrettait amèrement son abdication, considérant que les relations entre les deux pays auraient été bien meilleures s’il était resté sur le trône. Édouard VIII était effectivement grand admirateur de l’Allemagne et continuait à déclarer, des années après le conflit, qu’il regrettait l’entrée en guerre de son pays.

L’attitude d’Édouard VIII est loin d’être une exception dans l’Europe des années 1930. Qu’ils étaient nombreux, ceux qui admiraient le rétablissement de l’Allemagne ! À l’époque, le véritable ennemi, c’est avant tout le communiste, qui menace tant depuis l’URSS que depuis l’intérieur même de la classe politique. Certains n’hésitent même pas à voir dans Hitler un judicieux rempart contre Staline.

Edouard VIII rencontra Hitler en 1937, et déclara des années plus tard qu'ils n'avait
Édouard VIII rencontra Hitler en 1937, et déclara des années plus tard qu’il n’avait « jamais pensé que ce soit un mauvais gars »…

Vis-à-vis de l’Allemagne, le Royaume-Uni a ainsi eu une attitude très équivoque durant toute la décennie. Les Britanniques n’ont guère fait plus que protester lorsqu’Hitler a rétabli la conscription. Ils ont refusé d’intervenir lorsque, en 1936, il a remilitarisé la Rhénanie, premier pas dans une épreuve de force avec la France. Enfin, Neville Chamberlain, Premier ministre, n’a pas cillé devant l’Anschluss, et n’a pas hésité à abandonner la Tchécoslovaquie, tout en voyant en Hitler un gentleman.

En 1939, lorsque la guerre a réellement éclaté, l’Allemagne avait déjà depuis longtemps lancé sa politique expansionniste et raciste. Les premières annexions avaient déjà eu lieu, de même que des exactions anti-juives (doit-on rappeler que la Nuit de Cristal n’attendit pas la guerre pour survenir ?). La vérité est surtout que le nazisme n’a réellement commencé à gêner que lorsqu’il a menacé les intérêts des pays occidentaux, chose encore plus vraie aux États-Unis où les admirateurs d’Hitler étaient parfois particulièrement puissants.

Le dictateur, de son côté, aspirait plutôt à la paix avec les Britanniques. Sa principale cible était à l’est et, si la France devait être conquise par sécurité et revanche, l’Allemagne se serait accommodée d’une paix avec les Anglais, considérés par l’idéologie nazie comme une race convenable. L’intransigeance britannique une fois le conflit déclaré a, fort heureusement, permis d’éviter cette paix qui aurait certainement scellé la victoire des nazis.

Réécritures

Les hésitations des futurs Alliés face au nazisme sont une tache indélébile, et pourtant assez gênante. Après la guerre, face aux horreurs vécues tant par les civils que par les militaires, il n’était plus possible de percevoir le nazisme comme ayant pu être raisonnable. Alors que le génocide n’avait été qu’un point anecdotique pour les dirigeants durant le conflit, il est devenu un enjeu de mémoire majeur lorsque son horreur a pu être appréhendée. Dès lors, il n’était plus possible d’avoir laissé faire.

Pour ne pas avoir « laissé faire », il suffit de « ne pas avoir su ». Avoir ignoré ce qu’allait faire Hitler, c’est être dédouané de ne pas l’en avoir empêché. « Nous ne savions pas », fin du débat. Pourtant, certains savaient, l’ont crié. Ont attiré l’attention. Du reste, sans agir, les gouvernements se sont parfois laissés aller à une indignation de façade qui montre bien que, s’ils rechignaient à agir, ils savaient déjà, néanmoins.

En février 1933, Einstein renonçait à la nationalité allemande et se résignait à ne plus mettre les pieds chez lui. Il savait. Il était probablement loin d’être seul. Peut-on décemment croire que, dans le même temps, la famille royale voyait en Hitler un agneau ? Qu’ils aient ou non adhéré à ces idées importe peu ; l’engagement pro-nazi d’Édouard VIII n’est pas une nouveauté ; les gestes de deux enfants ne sont pas significatifs.

Il est en revanche gênant que la réponse apportée soit une falsification de l’Histoire, une gosse excuse en forme de « on ne savait pas » qui prouve que les leçons ne sont pas apprises. Aujourd’hui même, nous sommes témoins, et parfois acteurs, de bon nombre de drames humains face auxquels nous restons inactifs, pour des raisons politiques, économiques, diplomatiques, parfois excellentes. Si nous ne faisons rien, ayons au moins le courage de reconnaître que nous savons.

Pour le reste, il n’y a pas besoin d’aller fouiller dans les photos d’enfance de la famille royale pour critiquer la monarchie, et il n’y a pas besoin de bricoler l’histoire pour défendre une bêtise d’enfant. Cela mérite-t-il donc ces levées de boucliers ?

2 commentaires sur “Elizabeth et les Nazis

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    1. Tout peut changer car on fait ça selon l’inspiration du moment, donc si un sujet nous motive par surprise, on le traitera en priorité, mais à priori, la prochaine vidéo sera une synthèse sur Henri Guillemin (un peu dans la lignée de l’article déjà publié ici), afin de fournir une suite à la vidéo sur Bern en analysant quelqu’un de l’autre côté du spectre politique, tout en essayant là aussi de l’aborder avec recul et pondération !

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