L’épineuse question des lois mémorielles

L’État peut-il légiférer sur l’Histoire ? Lorsque l’on pose la question, on imagine immédiatement la question sous l’angle des propagandes, de l’Histoire officielle que voudrait rapporter une nation pour se glorifier. Mais ce n’est que le cas le plus voyant et caricatural de l’intervention de la loi dans l’Histoire. Le cas des lois mémorielles, en revanche, est bien plus épineux comme nous allons le voir aujourd’hui.

 

Lois mémorielles, qu’est-ce que c’est ?

Le terme est assez récent et date d’un débat de 2005 autour d’une loi visant à « reconnaître le rôle positif de la colonisation », mais la chose elle-même est plus ancienne. En France, la première « loi mémorielle » est la loi Gayssot, de 1990, qui interdit toute négation de la Shoah. Ont suivi deux lois en 2001, reconnaissant d’une part le génocide arménien, et d’autre part que la traite des noirs était un crime contre l’humanité. Des lois, jusque-là relativement consensuelles, d’autant que seule la première prenait des dispositions légales contre les négationnistes.

La reconnaissance des
La reconnaissance des « aspects positifs » de la colonisation, en 2005, a mis le feu aux poudres.

Les choses se sont gâtées en 2005 lorsque le président Chirac met en place une loi concernant l’héritage de la colonisation, dont l’article 4 déclare que les programmes scolaires devront reconnaître le « rôle positif » de la « présence française » (le terme « colonisation » est élégamment évité) en Afrique du Nord.

Là où il s’agissait jusqu’ici de reconnaître des choses qui font consensus chez la grande majorité des historiens sérieux, la loi de 2005, en revanche, tente d’imposer comme vérité absolue un point bien plus sensible et discuté. D’où l’émergence de deux débats, l’un scientifique, et l’autre politique. Si le premier est le plus intéressant pour l’historien, le second doit néanmoins être également pris en compte pour comprendre l’océan dans lequel on navigue.

Le débat scientifique : qui écrit l’Histoire ?

L’Histoire est, comme toute discipline scientifique, une discipline de controverses. Mais, contrairement aux sciences dures, il est difficile de prouver les choses définitivement. Alors que le fait que la Terre tourne autour du Soleil semble indiscutable, les faits historiques dépendent avant tout du regard de ceux qui les rapportent, d’où des débats intense. Certes, certains faits sont incontestables : que six millions de Juifs aient péri dans une entreprise génocidaire entre 1939 et 1945 en fait partie. Mais les choses sont généralement plus subtiles.

Prenons le cas des génocides. Un génocide est l’entreprise de destruction organisée d’une ethnie désignée. Dans le cas de la Shoah, l’intention génocidaire est évidente ; il en va de même pour le massacre des Tutsis au Rwanda, ou des Arméniens en Turquie : les déportations et tueries ont été décidées sur critère ethnique dans un but d’extermination. En revanche, la traite des Noirs ou les massacres des Indiens d’Amérique ne peuvent être considérés comme des génocides : ils répondaient à des logiques commerciales ou expansionnistes, mortifères et barbares au possible, mais l’extermination des populations n’était pas un but en soi, tout au plus un « dommage collatéral » (terme qui porte en soi un cynisme odieux par le contexte même de sa création) : le qualificatif de génocide ne s’applique pas. Fort heureusement, nous avons la catégorie bien plus large de « crime contre l’humanité » pour ce genre d’événement.

De la même manière, aux yeux des historiens de référence (on se référera notamment aux travaux de Jean-Clément Martin, spécialiste du sujet), la Guerre de Vendée durant la Révolution n’est pas un génocide : les massacres ont eu lieu des deux côtés, et ne revêtaient pas un caractère ethnique : il s’agissait d’une guerre civile, particulièrement barbare, teintée de nombreux crimes de guerre, mais pas d’un génocide. Or, une faction politique œuvre pour la reconnaissance légale du génocide vendéen. Si la loi l’affirmait, il ne serait alors plus possible de débattre sur le sujet, et la plupart des historiens seraient « hors la loi » malgré une argumentation solide.

Pierre Nora, président de l'association
Pierre Nora, président de l’association « Liberté pour l’Histoire » (photo de LPLT, CC-BY-SA)

Pour bien des historiens de renom, donc, ces lois sont une spirale dangereuse. D’où la pétition « liberté pour l’Histoire » lancée en 2005 sous l’égide de sommités aux opinions variées telles que Pierre Nora, Michel Winock, Paul Veyne, René Rémond, Mona Ozouf, Pierre Milza, Marc Ferro, Jean-Jacques Becker ou encore Jean-Pierre Azéma. Mais le débat n’est pas clos car, s’opposer au principe des lois mémorielles, c’est aussi s’opposer à la loi Gayssot interdisant la négation de la Shoah.

Plusieurs historiens avaient, à l’époque, souligné son inutilité : il était déjà possible de sanctionner le négationnisme au titre de l’incitation à la haine (le négationniste Faurisson avait d’ailleurs été déjà condamné dix ans avant l’adoption de la loi). Cependant, très vite, le combat contre la loi est devenu l’apanage de personnalités pour le moins controversées, telles que Robert Faurisson et Jean-Marie Le Pen. Situation délicate pour les historiens de « Liberté pour l’Histoire », qui sont très éloignés de telles personnalités. Quand s’opposer aux lois mémorielles revient à soutenir de tels individus, la chose devient compliquée. L’association « Liberté pour l’Histoire » déclare donc généralement que la loi Gayssot ne fait pas partie de ses cibles.

Enfin, d’autres comme le Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire, sans remettre en cause les lois mémorielles actuelles, sont particulièrement vigilants aux récupérations politiques de l’Histoire, qui ont été nombreuses notamment sous le mandat de Nicolas Sarkozy, nous en reparlerons.

En politique : mémoire contre repentance

Face au « devoir de mémoire », beaucoup à droite ont tendance à critiquer la « repentance obsessionnelle » imposée. C’est notamment le cas de Nicolas Sarkozy, lorsqu’il a défendu la loi sur les aspects positifs de la colonisation. Souvent, ce discours politique vise à caricaturer l’Histoire en la faisant passer pour un tableau des horreurs commises par la France, qui ignorerait ses temps glorieux. Le discours est toujours efficace et resurgit régulièrement dans la presse de droite. « Assez de repentir, souvenons-nous aussi des grandes choses ! »

La reconnaissance du
La reconnaissance du « Génocide vendéen » est le cheval de bataille de la droite désireuse d’avoir « son » génocide. (« Le massacre de Machecoul », peinture de François Flameng)

S’y ajoute parfois la variante du « nous avons aussi notre génocide ». Si la droite française est aujourd’hui républicaine, elle aime pourtant parfois renouer avec ses lointaines origines contre-révolutionnaires (on a ainsi vu Jean-François Copé dénoncer la nuit du 4 août… qui vit l’abolition des privilèges), notamment du point de vue historiographique. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, députés FN et UMP ont demandé la reconnaissance du génocide vendéen. C’est d’ailleurs, en 2012, la première proposition de loi sur laquelle les deux partis sont tombés d’accord. La manœuvre est intelligente : elle permettrait à la droite d’avoir aussi « son » génocide, permettant également de critiquer les excès des révolutions en général. Et de séduire l’électorat le plus conservateur.

À l’inverse, pour la gauche, reconnaître le génocide arménien et, plus encore, la traite des Noirs ou les horreurs de la colonisation, c’est accorder des garanties à un électorat immigré qui vient naturellement vers elle. Bref, chacun a ses bonnes ou mauvaises raisons de créer la mémoire.

L’Histoire ne se vote pas

Mais quelles que soient ces raisons, elles négligent une chose. L’Histoire est politique, mais n’est pas l’affaire des politiciens. La science ne se vote pas, elle s’argumente. De même qu’il serait sidérant de voter à l’Assemblée nationale la reconnaissance de l’évolution ou la valeur de Pi, il est sidérant que la classe politique cherche à imposer une vérité historique, même lorsque cela part d’une bonne intention.

Car, en réalité, les lois mémorielles nourrissent probablement plus le négationnisme qu’elles ne le font taire. Faurisson n’a jamais été aussi célèbre et écouté depuis qu’il dit des choses qu’il n’a « pas le droit » de dire : il aurait été tellement plus simple de le laisser parler pour mieux démonter point par point son argumentation, qui ne tient pas debout.

Même si elle partait d’une volonté plus que louable, la loi Gayssot a peut-être, ainsi, ouvert la porte à des projets beaucoup moins légitimes d’officialisation de l’Histoire. Ce n’est pas par la loi, mais par la démonstration et l’apprentissage, que l’on ouvre la conscience historique des gens. Mais cela prend plus de temps, et fait moins facilement la une des journaux. Dommage pour nous !

Un commentaire sur “L’épineuse question des lois mémorielles

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  1. Merci pour cet article !
    J’ai découvert ton site tes vidéos, c’est génial !

    Est-ce que tu pourrais y ajouter quelques sources parfois ?

    J’ai mis du temps à trouver Copé par exemple parlant de la nuit du 4 août (l’actu ça va vite c’est déjà oublié !)
    J’ai quand même fini par trouver cette interview sur France Inter hallucinante et JFC répondant à un auditeur sur sa sortie contre-révolutionnaire (c’est à 7min10) :

    A part ça, c’est top !

    Aurélien

    J'aime

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