Le Titanic et ses rivets moisis

J’ai mentionné dans l’introduction du premier épisode de VVS le fait que les scientifiques aiment beaucoup apparaître dans les médias pour nous faire part de leurs théories (souvent totalement inutiles) sur certains points de l’Histoire. J’ai notamment pris l’exemple du Titanic, qui est un sujet qui me passionne depuis de très nombreuses d’années et qui peut-être malgré son caractère apparemment anecdotique, la source de bien des enseignements sur la façon dont les médias voient l’Histoire. Cet article va donc tenter de répondre à une question : pourquoi les médias tiennent-ils tant à ce que le Titanic ait coulé à cause de rivets pourris ?

Le Titanic, ce n'est pas que Kate Winslet et Leonardo Di Caprio se tripotant sur du Céline Dion. Dieu soit loué.
Le Titanic, ce n’est pas que Kate Winslet et Leonardo Di Caprio se tripotant sur du Céline Dion. Dieu soit loué.

Il faut dire que les médias aiment beaucoup le Titanic. En 2012, par exemple, à l’occasion de son centenaire, on ne compte pas les documentaires et reportages qui lui ont été consacrés : même Yves Calvi a réussi à faire débattre du sujet dans C dans l’air. Car le Titanic, ce n’est pas uniquement une histoire d’amour un peu niaise, des fantasmes sur le sourire de Leonardo Di Caprio et les seins de Kate Winslet et la chanson de Céline Dion (dont seule cette version permet de déterminer la réelle beauté). À vrai dire, déjà en 1912, le naufrage du Titanic avait suscité des pratiques journalistiques que BFM TV ne renierait pas. Le journalisme charognard balbutiait mais savait déjà atteindre des sommets, cela méritera à l’occasion un article à part entière. Depuis, il ne cesse de faire parler de lui : une quinzaine de films, des milliers de livres et beaucoup, beaucoup de légendes ridicules.

Du coup, les médias le savent, le sujet est porteur. Certes, il peut parfois être évoqué à l’occasion de ventes aux enchères d’objets liés au navire, ou d’expositions, mais il ressort parfois aussi, dans la presse et les documentaires, sous le label scientifique de la « nouvelle théorie qui chamboule tout ». Ah, combien de documentaires n’ai-je vus, qui prétendaient tenir avec certitude « l’ultime explication » (jusqu’à la suivante), chacun développant avec moult infographies le naufrage sous tous les angles, sans pourtant apporter grand-chose de plus qu’une hypothèse présentée comme un fait certain.

On touche là au problème des médias de façon générale : il est difficile de ramener un sujet sur la scène sans lui donner un aspect sensationnel. Il faut du neuf pour le sortir, mais du neuf qui frappe. Ainsi, tous les spécialistes du Titanic s’accordent sur le fait que son naufrage est, comme tout événement du genre, d’ailleurs, la suite de dizaines de conditions distinctes. En enlever une, c’est d’un coup sauver 1 500 vies. Le naufrage du Titanic, fruit du hasard, donc, et de la conjonction de multiples éléments du contexte de l’époque : les pratiques commerciales et techniques des compagnies, le climat… Mais pour faire un scoop, il faut un coupable.

Une heure affichée "à la seconde près", ça fait sérieux. Quand on se trompe de plus d'une demi-heure, beaucoup moins. Illustration parfaite du manque de sérieux des documentaires qui se donnent un air rigoureux.
Une heure affichée « à la seconde près », ça fait sérieux. Quand on se trompe de plus d’une demi-heure, beaucoup moins. Illustration parfaite du manque de sérieux des documentaires qui se donnent un air rigoureux.

Le documentaire (raté) de la série La minute de Vérité, souvent diffusé sur la TNT, en est l’illustration parfaite. Bourré d’erreurs factuelles parfois ridicules (le documentaire prétend ainsi donner un compte rendu précis des faits, façon 24 heures chrono avec heure régulièrement affichée… mais il se trompe d’une demi-heure sur celle du naufrage, qui est pourtant la plus facile à trouver), le documentaire cherche tour à tour que reprocher à chaque protagoniste : le capitaine ? Le président de la compagnie ? L’opérateur radio ? Chacun est passé au crible selon cette vieille idée : il nous faut un coupable.

Dans ces cas-là, cependant, il s’agit encore de se concentrer sur ce que disent les sources, certes, de façon totalement erronée. Citons pour l’exemple le magnifique Titanic, la véritable histoire qui confirme la théorie selon laquelle tout documentaire contenant le mot « vrai » ou un de ses dérivés est un tissu de connerie. Ce docu-fiction est réalisé par le maître du genre, si l’on en croit les articles de presse sortis lors de sa diffusion « événement » en prime-time sur France 2, qui se targuait d’une démarche inédite en « suivant le point de vue de l’eau » (nous sommes ici en plein dans le discours de l’artiste pédant, car cette démarche est en réalité bien peu visible). Surtout, le documentaire est allé chercher quelques témoignages, en poussant parfois assez loin les recherches… pour totalement les modifier. Une passagère était la maîtresse d’un homme riche à bord, et a hésité à aller chercher ses bijoux avant de monter à bord d’un canot mais ne l’a pas fait ? Modifions l’histoire : non seulement le documentaire la montrera retournant dans sa cabine, mais en plus, elle s’y retrouvera prisonnière et son amant devra défoncer la porte pour la libérer. Et, bien entendu, rien ne sera épargné dans la mise en scène, notamment l’eau qui, polie, ne semble circuler dans le navire que par les canalisations !

Pourtant, tout cela reste assez dérisoire. Un documentaire comme La véritable histoire, par son coté caricatural et le mauvais jeu de ses acteurs suffit à être décrédibilisé (sauf aux yeux de la presse, bien entendu). D’autres, tout aussi mauvais dans le fond, parviennent à donner une forme plus rigoureuse à leur propos, ce qui le rend plus gênant. Et c’est là, souvent, que les « expériences scientifiques » interviennent. Il y a tout d’abord celles qui ne servent à rien, et sont plutôt bon marché. On a ainsi vu un reportage immerger un homme dans de l’eau froide pour prouver que… l’eau froide pouvait causer une hypothermie. Réjouissons-nous, si le documentaire avait concerné le dirigeable Hindenburg, ils auraient immolé un cobaye pour prouver que le feu brûle. Parfois, l’expérience a un petit côté « cheap » qui la rend plus comique encore : c’est ainsi qu’un documentaire a voulu reconstituer les conditions de veille des vigies pour expliquer le fait qu’ils n’aient pas vu l’iceberg à temps. Conditions recréées en… demandant à un homme de passer la tête par le toit ouvrant d’une voiture lancée de nuit sur une route par temps froid.

Le naufrage de l'Explorer prouve qu'un navire avec une coque de qualité peut malgré tout couler à cause des glaces. Il n'est donc jamais mentionné dans les documentaires cherchant à prouver que le Titanic a coulé à cause de matériaux de mauvaise qualité.
Le naufrage de l’Explorer prouve qu’un navire avec une coque de qualité peut malgré tout couler à cause des glaces. Il n’est donc jamais mentionné dans les documentaires cherchant à prouver que le Titanic a coulé à cause de matériaux de mauvaise qualité. (photo Reinhard Jahn, CC-BY-SA)

Mais, parfois, le tout prend des allures bien plus rigoureuses. C’est le cas de la question des fameux rivets. Il s’agit somme toute de savoir de quelle qualité était l’acier du Titanic, pour savoir si la sécurité était passée après les économies possibles. Bien entendu, les historiens, qui connaissent les fournisseurs et constructeurs, savent que le paquebot était conçu avec le meilleur acier de 1912. Les spécialistes de la marine savent aussi qu’un navire composé d’acier moderne et répondant à toutes les normes en vigueur de nos jours, l’Explorer, a malgré tout été découpé net par un iceberg en 2007. Mais ces contextualisations ne sont rien par rapport à la science, la vraie. Pour ces chercheurs, il s’agit donc de prélever de l’acier sur l’épave et de le soumettre à divers tests. Est-il de bonne qualité ? Se casse-t-il facilement ? Les conclusions sont édifiantes : l’acier de 1912 était moins pur que celui que nous créons aujourd’hui, et après un séjour de 100 ans par 4 000 mètres de profondeur, il est plus fragile que la normale. Un résultat proprement ébahissant, que les chaînes de télé s’empressent de rapporter.

Technique de bidonnage n°2 : faire passer une évidence pour une découverte inédite en l'enrobant de discours et d'expériences scientifiques.
Technique de bidonnage n°2 : faire passer une évidence pour une découverte inédite en l’enrobant de discours et d’expériences scientifiques.

Qu’a-t-il apporté à la connaissance du sujet ? Pas grand-chose à vrai dire. Depuis 1912, il est en effet acquis que le choc qui a eu raison du Titanic aurait eu raison de n’importe quel navire de son temps. Ce qui est arrivé à l’Explorer prouve d’ailleurs que la plupart des navires d’aujourd’hui pourraient également se transformer en sous-marins dans ces circonstances. De fait, l’étude des rivets ne révèle rien que nous ne sachions déjà. Simplement, apporter une nouvelle information (« Scoop : le Titanic a coulé à cause de rivets pourris », comme on peut le trouver dans cet article de 2008, ou celui-ci de 2012) est plus vendeur que de revenir sur les multiples causes réelles du naufrage. C’est d’ailleurs symptomatique de notre façon d’aborder les événements complexes : accidents, événements politiques : à chaque fois, nous sommes incités à chercher une explication au mieux simple, au pire simpliste, plutôt que de réfléchir aux réelles ramifications de l’événement. À ce jeu-là, les complotistes sont encore plus forts, puisqu’ils cherchent souvent, en plus, à faire rentrer toutes les conséquences dans une seule cause : le sacro-saint complot (qu’il soit juif, franc-maçon, illuminati, ou tout ça en même temps).

Mais les scientifiques qui se prêtent à ce genre de chose, qu’en tirent-ils, finalement ? De la notoriété, tout d’abord. Philippe Charlier, avec sa fausse tête d’Henri IV plébiscitée par les médias, s’est ainsi acquis une réputation de « médecin des morts » qui lui permet de parler en historien sur des sujets qu’il ne maîtrise pas toujours. À charge pour le spectateur critique d’aller ensuite lui chercher des contradicteurs plus qualifiés (et discrets). Il en va de même pour ceux qui décortiquent les rivets du Titanic : ces théories leurs permettent d’apparaître régulièrement dans des documentaires, donc d’exister bien plus efficacement que s’ils faisaient une recherche plus rigoureuse mais moins vendeuse. Et on peut les comprendre : même chez les historiens de façon générale, il est bien plus aisé de vendre un livre expliquant l’Histoire par le prisme des hémorroïdes de Napoléon que de promouvoir une étude de longue haleine sur les conditions de vie des classes populaires à travers le temps. Pourtant, ce sont les seconds travaux qui fourniront des explications bien plus intéressantes et pertinentes que les premiers, et c’est à tous ces chercheurs de l’ombre, nécessaires sur les sites de fouilles mais rarement exposés sous le feu des projecteurs, qu’il faut rendre hommage.

Dans le cas du Titanic s’ajoute une autre raison : la société qui exploite l’épave, la RMS Titanic Inc., a assez mauvaise réputation et a souvent été affublée d’une image d’entreprise de pilleurs de tombes, surtout depuis que les passionnés qui l’ont fondée ont été évincés par une équipe beaucoup plus orientée vers les profits potentiels. Le débat autour des plongées sur l’épave fait rage, et s’étend jusque dans une bataille judiciaire. Plonger pour récupérer des rivets à étudier, c’est donc justifier, scientifiquement, les expéditions, si tant est que cette justification soit nécessaire : la valeur archéologique du site est de toute façon indéniable.

La chose devient problématique lorsque ces procédés donnent des succès de librairie "présentés" par l'expert en complots Franck Ferrand.
Malgré sa qualité douteuse, la tête de Robespierre finit en couverture d’un succès de librairie « présenté » par l’expert en complots Franck Ferrand.

Argent et célébrité expliquent-ils tout ? Non, bien entendu : ils sont en réalité les révélateurs d’un phénomène plus profond. Si ces études marchent, si la tête de Robespierre reconstituée avec des méthodologies douteuses se retrouve en tête de rayon dans les librairies de France sur la couverture d’un livre « présenté par » Franck Ferrand, c’est que cette histoire-là attire ; tout comme les documentaires sur le Titanic. Qui, après-tout, ira chercher plus loin ? Qui, à part les connaisseurs, ira soulever les lièvres ? Le principe est connu : la télé dit la vérité, sauf quand elle parle des sujets que nous connaissons bien. Et si ces programmes ont du succès, c’est, peut-être, parce que nous avons appris à aimer les réponses simplistes.

Nous aimerions que l’Histoire soit facile : que Robespierre ait été un tyran sanguinaire parce qu’il avait la trogne de l’emploi et que la vérole devait le rendre méchant ; que le Titanic ait coulé à cause de patrons véreux qui ont rogné sur le coût des matériaux. Tout se passe comme si nous étions trop stupides pour saisir les multiples ramifications qui, à chaque fois, sont à l’origine des événements. Et stupides, nous le sommes, car nous en redemandons. Déçus par les explications mainstream, certains iront vers les complotistes, ou vers l’Histoire telle que peut la faire Guillemin, mais c’est troquer une simplification pour une autre, en continuant à effleurer la surface. L’Histoire ne se raconte pas simplement, elle s’explore, se comprend, et nécessite curiosité et esprit critique. Surtout, elle invite à se souvenir que dans le présent comme dans le passé, les événements n’ont que rarement une cause unique. Pour le reste, on ne peut que vous conseiller de fuir comme la peste les documentaires et livres promettant « la vérité » ou « l’ultime réponse » et autres dérivés à sensation…

Un commentaire sur “Le Titanic et ses rivets moisis

Ajouter un commentaire

  1. Salut
    Une explication simple, façon rapport de gendarmerie, du naufrage du Titanic, que j’avais lue je ne sais plus où.

    « vitesse excessive compte tenu des conditions de circulation. »

    j’aime bien ce que tu fais.
    Ph.R;

    J'aime

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